— Cesse de te plaindre, souffla Birgitte.
Pourtant, elle dut ravaler une grimace quand la diva – comme l’appelaient les comédiens – entonna une aria (le nom d’une chanson, en ces temps pervers) particulièrement haut perchée.
Pourquoi les comédiens s’entêtaient-ils à trouver de nouveaux noms à tout ?
— Tu pourrais être en train de patrouiller sous la pluie.
— Sans blague ? lança Kaila. Et tu ne me le dis que maintenant ? Même avec le risque d’être frappée par la foudre, tout est préférable à ça.
— Continue ta ronde, souffla Birgitte.
Kaila salua et s’en fut.
Stoïque, Birgitte se radossa à sa colonne. Aurait-elle dû apporter de la cire pour s’en fourrer dans les oreilles ?
Elle regarda Elayne, assise avec toute la dignité d’une reine, mais fascinée par la pièce. Parfois, Birgitte avait le sentiment d’être une nounou plus qu’une garde du corps. Comment protéger une femme qui semblait en toute occasion déterminée à se faire tuer ?
Pourtant, Elayne était aussi très compétente. Comme ce soir, où elle avait convaincu sa rivale la plus acharnée d’assister à la représentation.
Ellorien, assise dans l’aile ouest de la salle… La dernière fois qu’elle était partie du palais, la fumée lui sortant des naseaux, Birgitte avait parié qu’elle ne reviendrait jamais, sauf couverte de chaînes. Et voilà qu’elle se remontrait. Ça laissait penser à une manœuvre politique signée Elayne – d’un niveau treize fois supérieur aux machinations que sa Championne pouvait ourdir.
Birgitte secoua la tête. Elayne était une reine, voilà tout. Capricieuse, certes, mais pas seulement. Une excellente dirigeante pour Andor. Si la Championne parvenait à garder sa jolie tête blonde sur son non moins joli petit cou…
Après un assez long calvaire musical, Kaila se remontra, sa ronde bouclée. La voyant marcher assez vite, Birgitte se redressa, intriguée.
— Quoi de neuf ? demanda-t-elle.
— Comme tu as l’air de t’ennuyer, je t’apporte des nouvelles. Des remous à la porte des Pruniers. (L’entrée sud-est des jardins du palais.) Quelqu’un a tenté une intrusion.
— Encore un mendiant en quête de miettes ? Ou un espion envoyé par un petit noble frustré de ne jamais rien savoir ?
— Je n’en sais rien… Cette histoire, je la tiens en troisième main de Calison, qui patrouille dans le coin. Selon lui, l’intrus est sous bonne garde, près de la porte en question.
Birgitte jeta un coup d’œil sur la scène, où un autre solo menaçait de commencer.
— Je te confie le commandement, dit-elle à Kaila. Prends mon poste et collecte les rapports. Je vais me dégourdir les jambes et enquêter sur cet intrus.
— Rapporte-moi de la cire pour mes oreilles – si tu reviens.
Birgitte eut un petit rire, sortit du théâtre et déboula dans un couloir au sol et aux murs blanc et rouge. Bien qu’il y eût des gardes féminins et des soldats armés d’arbalètes dans tous les corridors adjacents, la Championne portait une épée. En cas de tentative d’assassinat, on était souvent obligée d’en venir au corps à corps.
En passant, Birgitte jeta un coup d’œil dehors par une fenêtre. Il pleuvait de plus en plus fort, semblait-il. Le genre de temps que Gaidal adorait. La pluie, il en raffolait. Quand elle était d’humeur taquine, Birgitte avançait une explication. Le rideau d’eau cachant son visage, il risquait moins de faire peur aux enfants.
Pour rallier la porte des Pruniers, le chemin le plus court passait par les quartiers des domestiques. Dans beaucoup de palais, ça aurait impliqué la traversée d’un secteur du complexe assez miteux, parce que conçu pour des gens de moindre importance. Mais ce palais était l’œuvre des Ogiers, et ils avaient un point de vue très particulier sur ce sujet.
Ici, le marbre était aussi somptueux que partout ailleurs, avec les mêmes mosaïques rouge et blanc.
Les appartements, petits selon des critères royaux, étaient tous assez grands pour loger une famille entière.
En règle générale, Birgitte préférait prendre ses repas dans le réfectoire des domestiques. Alors que quatre cheminées luttaient avec succès contre la nuit plutôt frisquette, des serviteurs et des gardes bavardaient joyeusement. Selon certains philosophes, on pouvait juger une monarchie à la façon dont elle traitait ses domestiques. S’ils ne se trompaient pas, le palais andorien avait été conçu pour inciter les reines à donner le meilleur d’elles-mêmes.
À contrecœur, Birgitte ne se laissa pas tenter par les délicieuses odeurs de cuisson. Héroïque, elle sortit dans le froid tout relatif d’un été perturbé. Bien sûr, on ne se gelait pas, mais c’était… inconfortable. Remontant la capuche de son manteau, elle traversa les pavés scintillants pour gagner la porte des Pruniers. Le corps de garde était éclairé, et des sentinelles se tenaient devant, hallebarde sur le côté.
De l’eau gouttant déjà de sa capuche, Birgitte alla frapper à la porte du corps de garde. Celle-ci s’ouvrit pour révéler le crâne chauve et la moustache de Renald Macer, le sergent de nuit. Costaud, l’homme avait de grandes mains et se départait rarement de son calme. À première vue, on l’aurait mieux vu cordonnier, penché sur de nouveaux modèles dans son arrière-boutique, mais la Garde Royale ne faisait pas de discrimination, et bien souvent, la fiabilité passait avant les compétences martiales.
— Général ! s’écria-t-il. Que faites-vous ici ?
— Je prends une saucée, lâcha Birgitte.
— Oh, oui, pardon !
Macer s’écarta pour laisser entrer l’héroïne. Le corps de garde se réduisait à une seule grande pièce bondée de monde. Quand une tempête menaçait, deux fois plus d’hommes étaient affectés à chaque porte. Ainsi, ils restaient seulement une heure dehors avant d’être relevés et d’aller se réchauffer à l’intérieur.
Non loin d’un poêle à foyer ouvert sur lequel chauffait de l’infusion, trois gardes assis à une table jouaient aux dés. Un quatrième gaillard disputait la partie. Un type mince, un foulard noir masquant le bas de son visage. Vêtu misérablement, il arborait une tignasse brune trempée dont les épis partaient dans toutes les directions.
Au-dessus du foulard, des yeux marron se rivèrent sur Birgitte.
L’archère retira son manteau et le secoua pour en chasser l’eau.
— C’est votre intrus, j’imagine.
— Oui, répondit Macer. Comment en avez-vous entendu parler ?
Birgitte dévisagea le type.
— Il a tenté de s’infiltrer au palais, et maintenant tes hommes jouent aux dés avec lui ?
Le sergent et les trois gardes parurent soudain bien penauds.
— Ma dame, eh bien…
— Je ne suis pas une dame. (Pas ce coup-ci, en tout cas.) Pour gagner ma vie, je dois travailler.
— Oui, bien sûr… Bon, il nous a remis son épée sans résister, et il n’a pas l’air très dangereux. Encore un mendiant en quête des miettes qui tombent de la table des riches. Un brave gars, vraiment. On s’est dit qu’on allait le réchauffer avant de le renvoyer sous la pluie.
— Un mendiant ? Avec une épée ?
Macer se gratta le crâne.
— Oui, j’avoue que c’est étrange…
— Tu pourrais voler le casque d’un général sur un champ de bataille, pas vrai, Mat ?
— Mat ? répéta l’homme d’une voix très familière. Je ne vois pas de quoi vous parlez, ma bonne dame. Mon nom est Garard – un humble mendiant qui a néanmoins un passé des plus intéressants, quand on se donne la peine de l’écouter.
Birgitte foudroya du regard le petit plaisantin.
— Par le sang et les cendres, Birgitte ! s’agaça Mat en déroulant son foulard. Je voulais juste garder ma tête au chaud…
— Et vider les poches de mes hommes.