— Une partie amicale ne fait jamais de dégâts…
— Sauf contre toi. Bon, pourquoi as-tu tenté de t’infiltrer au palais ?
— La dernière fois, il a fallu faire tout un cirque pour y entrer. J’ai tenté de m’épargner ces tracasseries…
Le sergent Macer se tourna vers Birgitte :
— Vous connaissez cet homme ?
— Hélas, oui… Tu peux me le confier, sergent. Je m’assurerai qu’on traite maître Cauthon comme il le mérite.
— Maître Cauthon ? répéta un des joueurs. Le Prince des Corbeaux ?
— Bon sang de bonsoir ! grogna Mat. (Il se leva et saisit son bâton de marche.) Merci beaucoup, Birgitte.
Pendant qu’un garde rendait à Mat son ceinturon d’armes, Birgitte remit son manteau et ouvrit la porte. Depuis quand le jeune flambeur portait-il une épée courte ? Un leurre, probablement, pour détourner l’attention de son redoutable bâton.
Tandis que Mat bouclait son ceinturon, les deux amis sortirent du poste de garde.
— Prince des Corbeaux ? s’étonna Birgitte.
— Je refuse d’en parler.
— Pourquoi ?
— Parce que je deviens trop célèbre pour mon propre bien.
— Attends que la notoriété te suive au fil des siècles…
L’héroïne leva les yeux au ciel… et se prit une goutte de pluie dans l’œil droit.
— Viens, allons lever le coude, proposa Mat en se dirigeant vers la porte.
— Minute ! Tu ne veux pas voir Elayne ?
— Elayne ? Par les cendres et le sang, c’est toi que je viens voir, Birgitte ! Pourquoi crois-tu que je me suis laissé capturer par ces gardes ? On boit un coup, ou non ?
Birgitte hésita, puis elle capitula. En confiant le commandement à Kaila, elle s’était officiellement mise en repos. Et à deux rues du palais, elle connaissait une taverne à peu près décente.
— D’accord, dit-elle en saluant les sentinelles. Mais je prendrai du lait ou une infusion, pas de la bière. Si je picolais, ce serait peut-être dangereux pour les bébés, on ne sait pas trop…
Avec un petit sourire, elle imagina Elayne, ivre morte, tentant de parler à ses alliés après la représentation.
— Cette affaire de Championne, tu comprends… Cela dit, si je la soûlais, ça me vengerait des coups pendables qu’elle m’a faits…
— Pour commencer, fit Mat, je ne comprends pas pourquoi tu l’as laissée te lier.
Bien que la rue fût déserte, la taverne vivement illuminée paraissait des plus attrayantes.
— Je n’ai pas eu mon mot à dire. Mais je ne le regrette pas. Tu es vraiment venu pour me parler ?
— Affirmatif. J’ai des questions.
— À quel sujet ?
Mat remit en place son ridicule foulard – avec un accroc au milieu, remarqua Birgitte.
— Sur des trucs, tu vois… Des trucs.
Mat comptait parmi les rares personnes au courant, pour la véritable identité de Birgitte. Il ne pouvait pas vouloir…
— Non, je refuse d’en parler.
— Birgitte, j’ai besoin des informations que tu détiens ! Fais un effort, pour un vieil ami.
— Nous avons juré de ne pas divulguer nos secrets.
— Et je ne clamerai pas les tiens sur tous les toits. Mais il y a cette affaire.
— Quelle affaire ?
— La tour de Ghenjei.
— En quoi est-ce une affaire ? Reste loin d’elle, c’est tout.
— Je ne peux pas.
— Bien sûr que si ! C’est un fichu édifice, Mat ! Il ne peut pas te traquer.
— Très drôle… Tu veux bien m’écouter autour d’une chope ? Enfin, d’un verre de lait. C’est moi qui invite.
Birgitte s’immobilisa un instant, puis elle soupira.
— D’accord, tu invites, lâcha-t-elle en repartant.
Ils entrèrent dans la taverne, appelée La Grande Randonnée. À cause de la pluie, la salle commune était pleine à craquer. Ami de Birgitte, le tavernier chargea son videur d’éjecter un poivrot endormi à une table. Le privilège du grade.
Pour remercier le patron, Birgitte lui lança une pièce. Ravi, il hocha sa tête de cauchemar. Plusieurs dents et un œil en moins, et presque plus de cheveux… Un très beau garçon, selon les critères de l’héroïne.
Elle leva deux doigts pour passer la commande – le tavernier était au courant, pour le lait. Puis elle s’assit en face de Mat.
— Je crois n’avoir jamais vu un type aussi moche que ce tavernier, dit le jeune flambeur.
— Parce que tu n’as pas vécu assez longtemps pour ça, fit Birgitte.
S’adossant au mur, elle posa les pieds sur la table. Il y avait très exactement la place pour qu’elle puisse faire ça, malgré ses longues jambes.
— Si Snert était un peu plus jeune, et si quelqu’un avait l’obligeance de lui casser deux ou trois fois le nez, je pourrais envisager de… Eh bien, il a un joli torse, assez velu pour qu’il soit agréable de passer les doigts dessus.
Mat sourit.
— Ai-je déjà mentionné combien il est étrange de boire avec une femme qui parle ainsi des hommes ?
— Ghenjei, rappela Birgitte. Au nom des Oreilles de Normad, pourquoi veux-tu y aller ?
— Les oreilles de qui ? demanda Mat.
— Réponds-moi.
Mat soupira et, distraitement, accepta la chope qu’une serveuse venait de poser devant lui. Bizarrement, il ne flatta pas la croupe de la fille, même s’il la regarda avec de grands yeux tandis qu’elle s’éloignait.
— Les maudits serpents et renards détiennent un ami à moi, confia-t-il.
Pour boire une gorgée, il baissa son foulard.
— Oublie-le, ton copain. Tu ne pourras pas le sauver. S’il a été assez idiot pour s’aventurer dans le monde de ces créatures, il mérite son sort.
— En fait, c’est une amie.
Rien qui étonnât Birgitte. Ce garçon serait toujours le même. Un héros, oui, mais aussi un crétin.
— Je ne peux pas l’abandonner. Envers elle, j’ai… une dette. De plus, un ami à moi se lancera dans l’aventure quoi que je dise. Il faut que je l’aide.
— Dans ce cas, vous êtes fichus, tous les trois… Écoute-moi bien. Si tu entres par les portiques, tu seras entravé par les pactes. Jusqu’à un certain point, ils te protégeront, mais ils te limiteront aussi. En procédant ainsi, tu n’arriveras à rien.
— Et l’autre chemin ? Tu as révélé à Olver la façon d’entrer dans la tour.
— Parce que je lui racontais une histoire pour l’endormir ! Enfin, je n’ai jamais pensé qu’un imbécile, et a fortiori plusieurs, essaieraient de le faire.
— Si on passe par là, nous aurons une chance de trouver mon amie ?
— Peut-être, mais ça ne fonctionnera pas… Les pactes ne jouant pas, les Aelfinn et les Eelfinn pourront faire couler le sang. En principe, il faudra te méfier uniquement des fosses et des cordes, puisqu’ils ne peuvent pas… (Birgitte dévisagea Mat.) Au fait, comment as-tu fini pendu ?
Empourpré, le jeune homme baissa les yeux sur sa chope.
— Sur ces portiques, on devrait mettre un mode d’emploi… « Traverse, et ils risquent de vouloir te pendre. En fait, ils le feront, crétin ! »
Birgitte hocha la tête. Ensemble, ils avaient parlé des « souvenirs » de Mat. Elle aurait dû faire le rapprochement.
— Si tu passes par l’autre chemin, ils essaieront quand même… Verser le sang, dans leur monde, peut avoir d’étranges effets. Ils tenteront plutôt de te briser les os lors d’une chute, ou de te droguer à mort. Et ils gagneront, Mat. C’est chez eux.
— Et si nous trichons ? Fer, musique, feu…
— Ce n’est pas tricher, mais seulement être futé. N’importe quel individu doté d’un cerveau emporte tout ça quand il entre dans la tour. Sais-tu combien en ressortent sur mille, Mat ? Un seul, mon vieux.
Mat hésita, puis il sortit une poignée de pièces de sa poche.
— Si je les jette en l’air, quelle est la probabilité, selon toi, qu’elles retombent toutes sur face ? Une sur mille ?