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— Mat…

Le jeune flambeur lança les pièces qui s’écrasèrent sur la table. Sans qu’une seule rebondisse par terre.

Mat ne les avait pas observées pendant qu’elles volaient et tombaient. Au contraire, il avait cherché le regard de Birgitte.

L’héroïne étudia les pièces. Vingt-quatre, en tout. Et toutes sur face.

— Une chance sur mille, c’est une très bonne cote, dit Mat. Pour moi.

— Par les maudites cendres ! Tu es aussi dingue qu’Elayne ! Ne vois-tu pas ? Il suffit qu’une seule tombe du mauvais côté. Même toi, tu perdras de temps en temps…

— Je prendrai le risque. Birgitte, je sais que c’est idiot, mais je le ferai. Comment en sais-tu si long sur la tour, au fait ? Tu n’y es pas entrée, quand même ?

— Si…

Mat en resta comme deux ronds de flan.

— Et tu en es sortie ! Comment as-tu fait ?

La Championne hésita, puis elle saisit sa chope de lait.

— Cette légende n’a pas survécu au temps, je suppose ?

— Je ne la connaissais pas…

— Je suis entrée dans la tour pour demander aux créatures de sauver la vie de mon grand amour. C’est arrivé après la bataille des collines de Lahpoint, où nous dirigions la rébellion des Buchaner. Gaidal avait été grièvement blessé. Un coup à la tête qui l’empêchait d’aligner deux idées. Au point qu’il ne me reconnaissait plus. Le cœur brisé, je l’ai conduit à la tour de Ghenjei, pour qu’on le soigne.

— Comment es-tu sortie ? De quelle façon les as-tu roulés dans la farine ?

— Je n’y suis pas arrivée…

Mat se pétrifia.

— Les Eelfinn n’ont pas guéri Gaidal. En revanche, ils nous ont tués tous les deux. Je n’ai pas survécu. Fin de cette légende particulièrement peu engageante.

— Oh…, fit Mat après un moment de silence. C’est une histoire sacrément triste.

— Tous les récits ne peuvent pas se terminer en apothéose. De toute façon, Gaidal et moi, nous sommes fâchés avec les fins heureuses. On est plutôt du genre à crever glorieusement.

Avec une grimace, Birgitte se souvint d’une vie où ils avaient été contraints de vieillir ensemble paisiblement. L’existence la plus ennuyeuse qu’elle ait vécue. Même si à l’époque, ignorant qu’elle avait un rôle majeur à jouer dans la Trame, elle avait trouvé ça très agréable.

— J’irai quand même, annonça Mat.

— Hélas, je ne peux pas t’accompagner. Impossible de laisser Elayne. Son instinct de mort est au moins aussi grand que ton arrogance, et je veux qu’elle survive.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu viennes… Bon sang, ce n’est pas ce que je te demande ! Et… Tu disais, au fait ? Un instinct de mort aussi grand que quoi ?

— Laisse tomber, souffla Birgitte en sirotant son lait.

Même si elle n’en parlait pas, elle avait une faiblesse pour cette boisson. Bien sûr, elle serait heureuse lorsqu’elle pourrait recommencer à picoler. La bière infâme de ce bon vieux Snert lui manquait. En matière d’alcool, elle avait les mêmes goûts que pour les hommes.

— Je suis venu te demander de l’aide, rappela Mat.

— Que veux-tu que je te dise de plus ? Emporte du feu, de la musique et du fer. Le feu les fera fuir et les tuera. La musique les fascinera. Le fer les blessera, les effraiera et les attachera. Mais tu t’apercevras que le feu et la musique deviennent de moins en moins efficaces à mesure que tu les utilises.

» La tour n’est pas un lieu, mais un portail qui donne sur un carrefour, entre leurs royaumes. Tu les trouveras tous là, les Aelfinn/serpents et les Eelfinn/renards. En supposant qu’ils travaillent ensemble en ce moment. Leur relation est des plus étranges.

— Mais que veulent-ils ? demanda Mat. De nous, je veux dire. Qu’est-ce qui les motive ?

— Nos émotions… C’est pour ça qu’ils sèment des portiques dans notre monde et nous incitent à les franchir. Ils se nourrissent de nos sentiments. Et ils adorent les Aes Sedai, ne me demande pas pourquoi. Peut-être parce que le Pouvoir de l’Unique leur donne un « goût » plus fort.

Mat ne put s’empêcher de frissonner.

— À l’intérieur, avertit Birgitte, tu seras désorienté. Là-bas, il est difficile d’aller vraiment quelque part. Passer par la tour plutôt que par un portique m’a mise en danger, mais je savais, si j’atteignais la grande salle, que je pourrais négocier un accord. Avec ces êtres, on n’obtient jamais rien pour rien. Ils exigent quelque chose – un bien que tu chéris.

» Cela dit, j’ai imaginé une méthode pour trouver la grande salle. Pour ne pas me perdre, je semais de la limaille de fer aux intersections, histoire de savoir par où j’étais déjà passée. Ils ne peuvent pas toucher le fer, vois-tu, et… Tu es sûr de ne pas avoir déjà entendu cette histoire ?

Mat secoua la tête.

— Pourtant, j’étais sacrément célèbre, il y a quelque chose comme un siècle…

— Tu parais vexée.

— C’est une très bonne histoire…

— Si je survis, je demanderai à Thom d’écrire une ballade sur le sujet, Birgitte. Parle-moi de la limaille. Ton plan a fonctionné ?

La Championne secoua la tête.

— Je me suis quand même perdue… J’ignore s’ils ont dispersé la limaille en soufflant dessus, ou si je ne suis jamais passée deux fois au même endroit. J’ai fini dans une impasse, mon feu presque épuisé, ma lyre brisée, la corde de mon arc cassée et Gaidal inconscient derrière moi. Pendant notre séjour dans cet enfer, il était parfois capable de marcher, mais pas tout le temps. Alors, je le tirais dans une civière.

— Votre séjour ? répéta Mat. Combien de temps êtes-vous restés dans la tour ?

— J’avais des provisions pour deux mois. Impossible de dire combien de jours nous avons tenu quand elles ont été épuisées.

— Par les fichues cendres ! s’écria Mat avant de boire une longue goulée de bière.

— Ne t’ai-je pas dit de t’abstenir ? rappela Birgitte. En admettant que tu trouves ton amie, vous ne sortirez pas de la tour. Pendant des semaines, on peut y errer sans jamais tourner à droite ou à gauche – un seul couloir interminable. Éviter les bifurcations ne change rien. Quand on sait quelle direction prendre, la grande salle est à quelques minutes de marche. Mais on continue à la rater.

Mat sonda sa chope. Regrettait-il de ne pas avoir commandé quelque chose de plus fort ?

— Tu révises ta position ? demanda Birgitte.

— Non. Mais quand on sera sortis, Moiraine aura intérêt à être reconnaissante. Deux mois ? (Mat fronça les sourcils.) Minute, papillon ! Si vous êtes morts tous les deux, comment l’histoire a-t-elle été connue ?

Birgitte haussa les épaules.

— Je ne l’ai jamais su… Une Aes Sedai a peut-être utilisé une de ses trois questions pour se renseigner ? Tout le monde savait que j’étais entrée dans la tour. À l’époque, je me nommais Jethari Danse-Lune. Tu es certain de ne pas avoir entendu cette histoire ?

De nouveau, Mat secoua la tête.

Birgitte soupira. Toutes les légendes qui la concernaient ne pouvaient pas être éternelles, mais celle-là, elle aurait bien aimé la léguer à quelques générations futures.

Elle voulut lever sa chope pour la vider, mais n’acheva jamais son geste. Dans le lien, elle venait de capter chez Elayne une tempête émotionnelle. Colère, fureur, souffrance

Birgitte posa violemment sa chope sur la table, y jeta trois pièces et se leva d’un bond en jurant comme un charretier.

— Que se passe-t-il ? demanda Mat, debout en un éclair.

— Elayne… Elle a encore des ennuis. Je crois qu’elle est blessée.

— Maudites cendres ! cria Mat.

Il prit son manteau et son bâton, et ils foncèrent vers la sortie.