23
Tête de renard
Elayne suivait du bout des doigts les contours du médaillon de Mat. Comme avec beaucoup de ter’angreal, il était difficile de déterminer avec quel métal on l’avait créé à l’origine. Avec son don spécial pour les métaux, la jeune femme aurait parié pour de l’argent. À présent, le bijou n’était plus en argent, mais dans un matériau… nouveau.
La diva de la Compagnie Théâtrale du Chanceux continuait ses vocalises. Un exercice merveilleux, d’une grande pureté et qui atteignait des extrêmes dans les aigus. Du côté droit de la salle – dotée d’une scène pour accueillir les comédiens –, la jeune reine siégeait dans un fauteuil pourvu de coussins. Deux gardes de Birgitte se tenaient derrière elle.
Dans l’intérêt de la dramaturgie, la salle était chichement éclairée par des lampes placées dans des niches fermées par une porte en verre bleu. La scène, en revanche, bénéficiait de la lueur jaune d’une série de lanternes disposées en demi-cercle.
Elayne écoutait à peine. La Mort de la princesse Walishen, elle l’avait maintes fois entendue quand ce n’était qu’une ballade. À quoi bon y ajouter un livret et une pléthore d’acteurs, alors qu’un barde seul suffisait amplement ? Mais c’était l’air favori d’Ellorien, et la réputation acquise à Cairhien par cette compagnie – la dernière découverte à la mode de la noblesse – incitait beaucoup de notables andoriens à s’y intéresser.
D’où cette soirée de gala. Sans doute par curiosité, Ellorien avait répondu à l’invitation d’Elayne.
Mais pourquoi la jeune reine avait-elle eu l’audace d’inviter sa pire rivale ? Eh bien, ce serait évident d’ici peu, mais il fallait encore attendre. Après tout, Ellorien avait bien le droit de savourer la pièce. Soupçonnant une embuscade politique, elle avait parié qu’Elayne viendrait s’asseoir près d’elle ou lui enverrait un messager porteur d’une proposition.
La reine n’avait fait ni l’un ni l’autre. Bien installée, elle étudiait le ter’angreal de Mat. Même s’il s’agissait d’une seule pièce de métal, c’était de la belle ouvrage. En se concentrant, Elayne sentait les tissages utilisés pour la modeler. Comparé aux anneaux des Rêves, cet objet était immensément plus sophistiqué.
Essayer de le reproduire était probablement une erreur. Dans sa bourse, elle transportait un de ses essais ratés. Bien sûr, elle avait fait couler des copies d’une extrême précision – le mieux que pouvaient faire ses joailliers –, mais elle soupçonnait que la forme n’avait pas d’importance. Ce qui comptait, c’était la quantité d’argent, pas la façon dont on le modelait.
Elle n’était pas passée loin de réussir. Hélas, la copie rangée dans sa bourse ne fonctionnait pas parfaitement. Les tissages un peu faibles étaient effectivement déviés, épargnant le porteur du bijou, mais les plus puissants, pour une raison inconnue, n’étaient pas affectés. Plus embêtant encore, avec cette copie en main, il s’avérait impossible de canaliser le Pouvoir.
Avec l’original, ça ne posait aucun problème. Quand elle avait découvert ça, Elayne s’était sentie euphorique. Sa grossesse était parfois un obstacle – une source de frustration toujours renouvelée –, mais il était en revanche possible de toucher le médaillon et de canaliser.
Avec la copie, pas moyen. Quelque part, elle avait dû se tromper. Manque de chance, elle n’avait pas la vie devant elle. Mat voudrait récupérer son médaillon très bientôt.
Elayne sortit la copie et la posa sur son siège. Puis elle s’unit à la Source et tissa des flux d’Esprit. Parmi les femmes de la Famille qui assistaient à la représentation, à quelques rangées de sièges de la reine, plusieurs tournèrent la tête vers elle. La plupart, cependant, se révélèrent trop fascinées par la chanson.
Elayne toucha le faux médaillon. Aussitôt, ses flux se détissèrent et la Source disparut en elle. Un peu comme si on l’avait placée derrière un bouclier.
Alors que la chanson atteignait son apothéose, la jeune reine soupira de rage. La copie était presque parfaite, et en même temps totalement ratée. Même pour se protéger, elle ne porterait jamais un objet qui l’empêchait de s’unir à la Source.
Cela dit, le faux médaillon n’était pas complètement inutile. Elle pourrait en distribuer à Birgitte et à quelques capitaines de la Garde Royale. Créer une multitude de doubles aurait été trop risqué, puisque ces artefacts étaient particulièrement efficaces contre les Aes Sedai.
Et si elle refilait aussi une copie à Mat ? Incapable de canaliser, il ne s’en apercevrait jamais…
Non ! pensa Elayne, étouffant cette tentation avant qu’elle lui monte trop à la tête. Elle avait promis à Mat de lui rendre son bien, pas une copie défectueuse, et elle tiendrait parole.
Elayne glissa les deux objets dans la poche de sa robe. Puisqu’elle avait convaincu Mat de lui confier le ter’angreal, elle pourrait peut-être lui arracher un délai supplémentaire. Cela dit, la présence du gholam l’inquiétait. Comment lutter contre ce monstre ? Donner des copies à tous ses gardes ne serait peut-être pas une si mauvaise idée…
La chanson se termina sur une note très haut perchée qui se tut brutalement, comme s’éteint la flamme d’une bougie soufflée par le vent. La fin de la pièce suivit assez vite, des hommes au masque blanc sortant des ombres de la salle. Une vive lumière jaillit – une poudre quelconque versée dans une lanterne – et, quand elle disparut, Walishen gisait sur la scène, sa robe rouge déployée autour d’elle comme une corolle de sang.
Le public se leva pour applaudir. Il était pour l’essentiel composé de membres de la Famille et des divers assistants de Hautes Chaires invitées à la soirée. Uniquement des soutiens d’Elayne. Dyelin était là, bien sûr, mais aussi le jeune Conail Northan et la tout aussi jeune mais deux fois plus arrogante Catalyn Haevin.
Sylvase Caeren figurait aussi parmi les invités. Mais que faire d’elle ? Secouant la tête, Elayne reprit le faux médaillon et le rangea dans sa bourse. Puis elle ajouta ses applaudissements à ceux de la salle. Les comédiens, elle le savait, n’avaient d’yeux que pour elle. Si elle ne se montrait pas encourageante, ils n’en dormiraient pas de la nuit.
Son devoir accompli, la jeune reine fila vers un salon meublé de sièges rembourrés propices aux conversations détendues. D’un côté, derrière une sorte de comptoir, un serviteur en livrée rouge et blanc se préparait à choyer les invités.
Les mains dans le dos, il attendait, plein de respect, que tout le monde soit arrivé. Ellorien n’était pas encore là, bien entendu. Pour une invitée, le minimum de la courtoisie était de laisser son hôtesse se retirer la première. Même si Ellorien et Elayne n’étaient pas en bons termes, étaler ses mauvaises manières n’aurait servi à rien à la prétendante vaincue.
Peu après Elayne, Ellorien fit une entrée remarquée. Conversant avec une femme de la Famille, la rondelette candidate éconduite ignorait délibérément les Hautes Chaires qui l’entouraient. Son dialogue avec la jeune femme semblait forcé, remarqua Elayne. On aurait pu s’attendre à ce qu’elle ne vienne pas dans le salon, mais elle tenait sans doute à manifester qu’elle n’avait pas changé d’avis au sujet de la maison Trakand. Une soirée de ce genre lui en donnerait sans doute l’occasion.
Elayne sourit mais n’alla pas à la rencontre de sa rivale. Au contraire, elle s’empressa d’accueillir l’insipide Sylvase. De taille et de constitution moyennes, la jeune femme aux yeux bleus aurait pu être jolie, n’était son expression bovine. Il ne s’agissait pas d’impassibilité, comme chez les Aes Sedai, mais d’un visage totalement inexpressif.