« Fain » ne fut donc pas surpris de trouver, derrière la colline, un groupe de Trollocs très nerveux dirigés par un Myrddraal.
Il sourit.
Mes amis !
Ça faisait si longtemps.
Il fallut un moment pour que les Trollocs, avec leur cerveau primitif, tirent la conclusion – erronée – qui s’imposait : si un homme rôdait dans le coin, les vers ne pouvaient pas y être aussi, car ils auraient senti son sang et l’auraient traqué. Gastronomiquement, ils préféraient les humains, plutôt que les Trollocs. Et c’était logique. « Mordeth » avait goûté aux deux, et la viande de Trolloc ne valait pas grand-chose.
Mélange hétéroclite de plumes, de becs, de griffes, de dents et de défenses, les Trollocs avancèrent. « Fain » ne bougea pas alors que la brume léchait ses pieds nus. Quelle merveille ! En queue du groupe, le Myrddraal hésitait, son regard sans yeux rivé sur l’intrus.
Sentait-il que quelque chose clochait terriblement ? Et, en même temps, allait parfaitement bien ? L’un ne pouvait pas exister sans l’autre, bien entendu. Ça n’aurait pas eu de sens.
L’être qui se nommait jadis Mordeth – bientôt, il lui faudrait un nouveau nom – eut un grand sourire.
Le Myrddraal pivota sur lui-même et voulut détaler.
Mais la brume frappa. Elle déferla sur les Trollocs, à toute vitesse, comme les tentacules d’un léviathan dans l’océan d’Aryth. Des pans entiers traversèrent le torse des Trollocs. Une longue corde s’enroula autour de leurs têtes, puis se projeta en avant et prit le Blafard à la gorge.
Les Trollocs se roulèrent dans la poussière en criant. Alors qu’ils étaient pris de spasmes, leurs cheveux ou leurs poils tombèrent et leur chair commença à bouillir. Des cloques se formèrent puis explosèrent, laissant de gros cratères sur leur peau. On eût dit des bulles qui crevaient à la surface d’une masse de métal en fusion.
Extatique, « Fain » ouvrit béatement la bouche, ferma les yeux pour ne plus voir le ciel noir, leva la tête, les lèvres écartées, et savoura son festin.
Quand tout fut fini, il soupira, serra plus fort sa dague et s’entailla la chair.
Du rouge dessus, du noir dessous… Rouge et noir, rouge et noir – tellement de rouge et de noir ! Merveilleux !
« Fain » reprit son chemin à travers la Flétrissure.
Derrière lui, les Trollocs corrompus se relevèrent et avancèrent, de la bave aux coins des lèvres. Leurs yeux seraient désormais vitreux et ternes, mais quand « Fain » le voudrait, ces spectres éprouveraient une frénésie de tuer supérieure à tout ce qu’ils avaient connu de leur vivant.
« Fain » ne se soucia pas du Myrddraal. Celui-là ne se relèverait pas, en dépit de ce que prétendaient les rumeurs. Le « toucher » de « Fain », désormais, tuait sur le coup ces abominations. Dommage… Dans le cas contraire, il avait sur lui quelques clous qu’il aurait pu utiliser pour la bonne cause.
« Fain » se demanda s’il n’aurait pas dû se procurer des gants. Mais s’il le faisait, il ne se couperait plus la main. Un sacré dilemme.
Aucune importance ! Il fallait avancer. L’heure de tuer al’Thor avait sonné.
La fin très proche de la traque le déprimait. Pourtant, il n’y avait plus de raison pour que ça continue. Quand on savait très exactement où elle serait bientôt, pourquoi pister une proie ? Il suffisait de l’attendre au bon endroit.
Comme si c’était une vieille amie, en somme… Une vieille amie très chère qu’on poignarderait dans l’œil avant de l’éventrer et de brûler ses entrailles tout en buvant son sang.
La façon appropriée de traiter les amis.
Un honneur, en quelque sorte…
Malenarin Rai, le commandant de la tour Heeth, luttait contre une pile de rapports sur l’approvisionnement. Dans son dos, le fichu volet de la fenêtre battait au vent et laissait entrer la touffeur de la Flétrissure.
Après dix ans de service, Malenarin ne s’était toujours pas habitué à la chaleur qui régnait dans les hautes terres. Ni à l’air chargé d’humidité et à la puanteur qu’il charriait.
Sans relâche, le vent s’attaquait au volet de malheur. Malenarin se leva, alla le fermer et le bloqua en enroulant un bout de ficelle autour de la poignée.
Revenu à son bureau, il consulta le tableau de service des nouvelles recrues. À côté de chaque nom figurait une spécialité. Ici, tous les soldats devaient jouer deux rôles ou même plus. Aptitudes d’infirmier, pour panser les plaies. Jambes de coureur, afin de délivrer les messages. Œil d’aigle pour tirer à l’arc. Talents de cuisinier, histoire de cacher que le rata du jour avait la même composition que celui de la veille. Malenarin demandait toujours des types doués dans ce rayon. Tout cuisinier capable de donner envie aux hommes de fréquenter le réfectoire valait son poids en or.
Malenarin écarta le rapport qu’il était en train de lire, le lestant avec la corne de Trolloc remplie de plomb qui lui servait de presse-papiers. Le document suivant était une lettre envoyée par un certain Barriga. Un marchand qui entendait venir à la tour avec sa caravane, histoire de commercer. Malenarin sourit. S’il était avant tout un soldat, il portait autour du cou la triple chaîne d’argent qui l’identifiait comme un maître marchand. Même si sa tour était essentiellement approvisionnée par la reine, aucun commandant du Kandor ne pouvait se voir dénier le droit de traiter avec des négociants.
Avec un peu de chance, il réussirait à soûler ce Barriga et à le piéger. Depuis sa nomination, il avait forcé plus d’un marchand à s’enrôler pour un an parce qu’il n’avait pas respecté les termes d’un accord. Très souvent, partager la vie des forces de la reine faisait un bien fou à des hommes paresseux et bedonnants.
Malenarin glissa la lettre sous la corne de Trolloc. Avisant le dernier document de la pile, il hésita un peu. C’était un pense-bête envoyé par son aide de camp. Keemlin, son fils, fêterait bientôt son quatorzième anniversaire. Comme si un père pouvait oublier ça ! Pas besoin de pense-bête…
Souriant, il posa la corne sur la feuille, au cas où le volet s’ouvrirait de nouveau. Le propriétaire de ce trophée, il l’avait tué de ses mains.
Se levant, Malenarin approcha de son vieux coffre en chêne. Parmi d’autres objets, il contenait une épée enveloppée dans du tissu et un fourreau marron soigneusement huilé mais un peu terni par le temps.
L’arme de son père.
Dans trois jours, il l’offrirait à Keemlin. À quatorze ans, un garçon devenait un homme. Recevant sa première épée, il était désormais responsable de lui-même. Pour apprendre les figures d’escrime, Keemlin avait travaillé dur sous la supervision des maîtres d’armes les plus exigeants que son père avait trouvés.
Bientôt, le gamin serait un homme. Le temps passait vraiment très vite.
Ému et très fier, Malenarin referma le coffre et sortit de son bureau pour son inspection quotidienne. Chargée de surveiller la Flétrissure, la tour abritait deux cent cinquante soldats.
Accomplir son devoir développait la fierté – tout comme porter un fardeau augmentait la force. Garder l’œil sur la Flétrissure était le devoir et la force de Malenarin. C’était particulièrement important en ce moment, alors qu’une étrange tempête faisait rage au nord. En outre, la reine et le gros de l’armée du Kandor s’étaient mis en quête du Dragon Réincarné.
Quand il eut refermé la porte de son bureau, Malenarin tira sur le levier caché qui la verrouillait de l’intérieur. Dans le couloir, on trouvait plusieurs portes semblables. Si des ennemis parvenaient à investir la tour, ils ne sauraient pas laquelle donnait sur l’escalier qui menait aux étages supérieurs. Bien utilisé, même un petit bureau pouvait contribuer aux défenses du bastion.