Son joli visage tout rouge, Chesmal sourit à la jeune reine. Baissant les yeux, celle-ci vit qu’il y avait une mare de sang à ses pieds.
Elle recula pour s’adosser au mur du couloir, Mellar sur un de ses flancs et Chesmal sur l’autre.
Min a dit que je ne pourrais pas mourir…
Certes, mais comme l’avait souligné Birgitte, il était toujours possible de mal interpréter une vision. Et les choses pouvaient dégénérer d’une multitude de façons.
— Guéris-la ! ordonna Mellar.
— Quoi ? s’écria Chesmal.
Dans la cellule, Eldrith, de nouveau sur ses jambes, époussetait ses vêtements. Quand les tissages d’Air d’Elayne s’étaient dissipés, elle avait rudement atterri sur le sol. Mais son bouclier restait actif. Celui-là, Elayne l’avait noué.
Réfléchis ! s’exhorta-t-elle alors que du sang coulait entre ses doigts. Il doit y avoir une solution. Il y en a toujours une ! Birgitte, dépêche-toi, je t’en prie !
— Guéris-la, répéta Mellar. Le coup de couteau, c’était pour qu’elle te libère.
— Crétin, grogna Chesmal. Si les tissages avaient été noués, la blessure n’aurait rien changé.
— Dans ce cas, elle serait morte…
Mellar haussa les épaules et dévisagea Elayne. Dans ses beaux yeux, la jeune reine lut… de la luxure.
— Et ç’aurait été dommage… Parce qu’on me l’a promise, Aes Sedai. Je refuse qu’elle crève dans ce donjon. En tout cas, avant que j’aie eu le temps de me… régaler d’elle. (Il regarda durement Chesmal.) Que crois-tu que penseront nos maîtres, s’ils savent que tu as laissé mourir la reine d’Andor avant de lui avoir arraché ses secrets ?
Chesmal parut très mécontente, mais elle dut se ranger à la logique de Mellar.
Sortant de la cellule, le secrétaire regarda à droite et à gauche dans le couloir, puis prit ses jambes à son cou.
Chesmal approcha d’Elayne, dont la tête tournait de plus en plus. S’adossant au mur, elle se laissa glisser vers le bas jusqu’à ce qu’elle soit assise.
— Stupide gamine ! railla Chesmal. J’ai déjoué ton subterfuge au premier coup d’œil. Mais je suis entrée dans ton jeu en attendant mes amis.
Des mots creux. La sœur noire mentait pour ne pas perdre la face devant les autres. La guérison. Elayne en avait besoin… L’esprit embrumé et la vision floue, elle mourait de peur pour ses enfants et pour elle-même.
La main qu’elle pressait sur son flanc glissa. Sous le tissu de sa poche, elle sentit la copie du médaillon.
Chesmal lui posa une main sur la tête et déversa en elle des flux de guérison. Dans ses veines, le sang d’Elayne se glaça, tout son corps submergé par une déferlante de Pouvoir. Quand elle inspira à fond, la douleur quitta d’un coup son épaule et son flanc.
— Voilà, dit Chesmal. À présent, nous devons vite…
Elayne sortit la copie du médaillon et la brandit. Par réflexe, Chesmal la lui arracha. Aussitôt, elle devint incapable de canaliser. Ses tissages se dissipèrent, y compris le bouclier qui neutralisait Elayne.
Chesmal lâcha le médaillon et tissa un nouveau bouclier.
Cette fois, Elayne ne fit pas dans la dentelle. Elle tissa du Feu – une arme simple, directe et dangereuse.
Les vêtements de la sœur noire s’embrasèrent avant qu’elle ait achevé son tissage. Elle cria de rage et de terreur.
Elayne se releva sur des jambes flageolantes. Comme toujours, la guérison l’avait secouée. Mais elle n’attendit pas d’être stable pour projeter sur Mellar un autre flux de Feu. Ce chien avait menacé la vie de ses enfants. Il l’avait poignardée, et…
Le tissage se dissipa dès qu’il toucha Mellar.
Très calme, il se baissa et ramassa le médaillon lâché par Chesmal.
— Un second exemplaire ? Si je te secoue, un troisième tombera de ta poche ?
Elayne siffla de haine. Toujours en feu, Chesmal hurlait à la mort. Soudain, elle s’écroula et l’odeur de chair brûlée devint insupportable.
Par la Lumière ! Elayne n’avait pas voulu la tuer ! Mais elle n’avait pas de temps à perdre en regrets. Tissant de l’Air, elle fit léviter Eldrith avant qu’elle puisse s’échapper. Puis elle la poussa entre elle et Mellar, juste au cas où…
Les deux médaillons dans la main gauche et son couteau dans la droite, le tueur hésitait.
— Nous n’en avons pas terminé, ma reine, dit-il. À ces femmes, on a promis un incroyable pouvoir. Ma récompense, c’est toi. Et je prends toujours ce qui m’est dû.
Il ne quittait pas Elayne des yeux, redoutant une ruse.
La jeune reine aurait donné cher pour avoir un stratagème dans sa manche. Mais elle tenait à peine debout, et la Source menaçait de lui échapper. Elle recula un peu, gardant Eldrith entre Mellar et elle.
Le tueur regarda la très jolie femme. Les bras plaqués aux flancs par le Pouvoir, elle lévitait à quelques pouces du sol.
Vif comme l’éclair, Mellar bondit et lui trancha la gorge.
Elayne sursauta et recula encore.
— Désolé, souffla Mellar.
Elayne eut besoin d’un moment pour comprendre qu’il s’adressait à Eldrith.
— Désolé, certes, mais les ordres sont les ordres.
Sur ces mots, il se baissa et transperça la poitrine de Temaile.
Il ne devait pas s’enfuir avec les médaillons ! Mobilisant ses maigres forces, Elayne puisa du saidar dans la Source et tissa des flux d’Air. Alors qu’il se relevait, elle tira sur le plafond, à l’endroit où il se tenait. Des pierres tombèrent, obligeant Mellar à se pencher et à se protéger avec les bras.
Un bruit retentit. Celui du métal qui heurte la pierre.
Le couloir trembla et de la poussière tourbillonna dans l’air. La pluie de gravats incita Mellar à filer… et empêcha Elayne de le suivre. Alors qu’il s’engouffrait dans un escalier, sur la droite, la jeune reine tomba à genoux, vidée de ses forces.
Une lueur attira son regard. Au milieu des débris, quelque chose brillait.
Un des médaillons.
Retenant son souffle, Elayne le ramassa. Par bonheur, la Source ne l’avait pas abandonnée. Si Mellar avait filé avec la copie, l’original était toujours là.
Elayne soupira et s’autorisa à s’adosser au mur, puis à se rasseoir. Elle aurait voulu tomber dans les pommes, mais elle se força à rempocher le médaillon et à rester consciente jusqu’à ce que Birgitte déboule dans le couloir.
Essoufflée après une course folle, la Championne était trempée jusqu’aux os.
Les cheveux plaqués sur le crâne, Mat lui collait aux basques, son foulard enroulé sur le bas du visage. Bâton prêt à frapper, il regardait à droite et à gauche.
Birgitte s’agenouilla à côté d’Elayne.
— Tu vas bien ?
Épuisée, la jeune reine trouva la force de hocher la tête.
— Je m’en suis sortie, oui… (Enfin, en un sens…) En chemin, aurais-tu fait une faveur au monde en étripant Mellar ?
— Mellar ? Non, je ne l’ai pas vu… Elayne, il y a du sang sur ta robe !
— Je vais bien… On m’a guérie… (Mais Mellar était libre.) Il faut fouiller tous les couloirs. Les gardes et les femmes de la Famille qui surveillaient cet endroit…
— Nous les avons trouvés, dit Birgitte. Entassés au pied de l’escalier. Tous morts. Elayne, que s’est-il passé ?
Penché sur Temaile, Mat avait trouvé la blessure sur son cadavre.
Elayne posa les mains sur son ventre. Ses bébés iraient bien, n’est-ce pas ?
— J’ai fait une ânerie, Birgitte, et je sais que tu me passeras un savon. Mais avant, pourrais-tu me ramener chez moi ? Il faudrait que Melfane m’examine, juste au cas où…
Une heure après la tentative d’assassinat ratée contre Egwene, Gawyn attendait seul dans une petite pièce des appartements de la Chaire d’Amyrlin. Une fois libéré des flux d’Air, on lui avait dit de rester là.