— Nazar, tu es boulanger !
— Non, fiston. Avant tout je suis un Frontalier. (Nazar récupéra l’étendard.) C’est mon héritage.
— Foutaises, grogna Lan en s’éloignant.
Les autres démontaient le camp. À contrecœur il avait autorisé ces trois nouveaux venus à rester. Têtus comme des sangliers, ils l’avaient harcelé jusqu’à ce qu’il respecte son serment. Car il avait promis d’accepter tous ceux qui voudraient le suivre. Ces hommes n’avaient pas vraiment demandé à chevaucher avec lui – en revanche, ils s’étaient mis à le faire, et ça suffisait. De toute façon, quand on voyageait dans la même direction, à quoi bon dresser deux camps ?
Lan continua à s’essuyer le visage, comme chaque matin après ses ablutions. Pendant ce temps, Bulen faisait griller du pain.
Ce bosquet se trouvait dans l’est du Kandor. La frontière avec l’Arafel n’était plus bien loin, et là il pourrait peut-être…
Lan se pétrifia. Dans leur camp, il y avait de nouvelles tentes, et huit hommes conversaient avec Andere. Trois d’entre eux, ventripotents, n’étaient pas des guerriers, mais ils semblaient bien être originaires du Malkier. Les cinq autres, avec leur toupet caractéristique, venaient du Shienar. Des cercles de cuir le long des bras, ils portaient dans le dos une épée et une arbalète de cavalerie.
— Qui sont ces gens ? demanda Lan.
— Weilin, Managan et Gorenellin, répondit Andere en désignant les trois compatriotes de Lan. Les autres se nomment Qi, Joao, Merekel, Ianor et Khuen… Ils…
— Je ne t’ai pas demandé leur curriculum vitae, coupa Lan. Que fichent-ils là ? Qu’as-tu encore fait ?
Andere haussa les épaules.
— On les a croisés avant de te rencontrer. Par prudence, on leur a dit de nous attendre sur la route du Sud. Rakim est allé les chercher cette nuit, pendant que tu dormais.
— Rakim était de garde ! rugit Lan.
— Je l’ai remplacé… Ces renforts sont précieux, seigneur Lan.
Les trois marchands au ventre rond regardèrent Lan, le reconnurent et tombèrent à genoux. L’un d’eux ne put retenir ses larmes.
— Tai’shar Malkier !
Les cinq guerriers du Shienar saluèrent Lan.
— Dai Shan, dit l’un d’eux.
— Nous apportons tout ce que nous pouvons pour soutenir la cause de la Grue Dorée, dit un autre marchand. Tout ce que nous avons pu rassembler en si peu de temps.
— Ce n’est pas grand-chose, dit le troisième négociant, mais nous te consacrerons aussi nos épées. Même si on paraît ramollis, on sait se battre. Et on se battra !
— Je n’ai pas besoin de vos dons, lâcha Lan, agacé. Je…
Andere posa une main sur l’épaule du Champion.
— Avant que tu en dises trop, mon vieil ami, tu devrais peut-être jeter un coup d’œil à ça. Sur notre droite…
Entendant un bruit étrange, Lan émergea du couvert des arbres pour sonder le chemin qui menait au camp. Une vingtaine de chariots approchaient, tous chargés d’équipements et de vivres.
Lan écarquilla les yeux. Une dizaine de destriers étaient attachés aux véhicules tirés par de solides bœufs. Des serviteurs suivaient à pied, avec les conducteurs de chariot remplaçants.
— Quand ils disent avoir rassemblé tout ce qu’ils pouvaient pour toi, fit Andere, ce n’est pas un mensonge.
— Avec tout ça, comment ne pas se faire remarquer ? grogna Lan.
Andere haussa les épaules.
Lan prit une grande inspiration.
D’accord, d’accord… Je ferai avec.
— Ne pas se faire remarquer, ça ne marche jamais, de toute façon. À partir d’aujourd’hui, on se fera passer pour une caravane commerciale en route vers le Shienar.
— Mais…
Lan se tourna vers les… ses hommes.
— Il faut que vous juriez tous de ne pas révéler qui je suis et de ne pas envoyer de messages à quiconque d’autre pourrait me chercher. Je vous écoute !
Nazar parut vouloir objecter, mais un regard noir le fit taire. L’un après l’autre, tous jurèrent.
De cinq, ils étaient passés à des dizaines, mais ça s’arrêterait là.
24
Résister
— Repos au lit, annonça Melfane en retirant son oreille du cylindre de bois plaqué par ses soins sur la poitrine d’Elayne.
Petite, les joues rondes, la sage-femme, aujourd’hui, avait noué ses cheveux avec un foulard bleu très fin. Sa robe blanc et bleu, assortie, semblait être un défi lancé au ciel plus que maussade.
— Quoi ? protesta Elayne.
— Une semaine, précisa Melfane, un index brandi. Pas question de te lever avant une semaine.
Elayne en resta sonnée au point d’oublier sa fatigue. Avec un sourire réjoui, Melfane venait de lui infliger une impossible punition. Le lit ? Toute une semaine ?
Birgitte se tenait dans l’encadrement de la porte, et Mat attendait dans le salon. Pendant l’examen de Melfane, il s’était pudiquement retiré. Sinon, il couvait la jeune reine avec le même entêtement que Birgitte.
À les entendre, ces deux-là, on n’aurait jamais cru qu’ils tenaient tant à elle. En permanence, ils se livraient à un concours de jurons, chacun essayant d’en remontrer à l’autre. Attentive, Egwene avait même appris de nouvelles imprécations. Qui se serait douté que les mille-pattes faisaient des choses pareilles ?
Pour autant que Melfane pouvait le dire, les bébés allaient bien. Et c’était l’essentiel.
— Garder le lit m’est impossible, dit Elayne. J’ai bien trop à faire.
— Eh bien, vous le ferez couchée, ma fille, répondit Melfane d’un ton amical mais ferme. Votre corps et celui du bébé ont subi un grand traumatisme. Il leur faut le temps de récupérer. Je vous surveillerai et m’assurerai que vous suiviez un régime très strict.
Du bébé… Elle s’entête sur ce point…
— Mais…
— Je n’accepterai aucune excuse, coupa Melfane.
— Je suis la reine ! s’écria Elayne, furieuse.
— Et moi, je suis la sage-femme de la reine, répondit Melfane, toujours très calme. Si j’estime que votre vie et celle de l’enfant sont en danger, il n’y a pas un soldat ou un serviteur qui refusera de m’aider. (Elle chercha le regard d’Elayne.) Vous voulez parier, Majesté ?
Elayne imagina ses propres gardes l’empêchant de quitter la chambre. Ou pire, l’attachant à son lit. Horripilée, elle regarda Birgitte, qui se contenta de hocher la tête avec un petit sourire.
« C’est exactement ce que tu mérites », voilà ce que signifiait cette mimique.
Frustrée, Elayne se laissa retomber dans son lit – un meuble à baldaquin géant décoré en rouge et blanc. Par souci d’assortiment, toute la chambre était parée d’objets en cristal ou incrustés de rubis. La définition parfaite d’une prison dorée. Par la Lumière, ce n’était pas juste ! Mais que faire contre un tel complot ?
— Je vois que vous n’allez pas parier, Majesté. (Melfane se leva du bord du lit, où elle s’était installée.) Enfin, vous faites montre de sagesse. Je vous autorise une réunion avec votre chef de la garde, afin d’analyser les événements de cette soirée. Mais pas plus d’une demi-heure, surtout ! Au-delà, ce serait trop fatigant.
— Mais…
Melfane brandit de nouveau son redoutable index.
— Une demi-heure, Majesté. Vous êtes une femme, pas une bête de trait. Il vous faut des soins et du repos.
Elle se tourna vers Birgitte :
— Ne la dérangez pas pour rien !
— Je n’oserais pas, même en rêve, dit la Championne.
Sa colère se dissipait enfin, remplacée par… de l’amusement. Quelle insupportable chipie !
Melfane se retira. Birgitte ne bougea pas, dévisageant Elayne, les yeux plissés. Dans le lien, on captait encore du mécontentement.