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Les deux femmes se défièrent un moment du regard.

— Qu’allons-nous faire de toi, Elayne Trakand ? demanda enfin Birgitte.

— M’enfermer dans ma chambre, on dirait…

— Une bonne solution, même à long terme.

— Tu me confinerais à jamais ? Comme Gelfina, dans les légendes, incarcérée pendant mille ans dans la tour oubliée ?

Birgitte eut un gros soupir.

— Non. Mais quelque chose comme six mois ferait du bien à mes nerfs…

— Nous n’avons pas le temps… En fait, nous n’avons plus le temps de grand-chose. Il faut prendre des risques.

— Des risques ? Tu veux dire exposer la reine d’Andor à une bande de sœurs noires ? Tu me fais penser à certains crétins congénitaux, sur le champ de bataille, qui chargent devant leurs frères d’armes. Des suicidaires qui cherchent la mort sans personne pour protéger leurs flancs et leur dos.

Devant la rage de la Championne, Elayne tressaillit.

— Tu ne me fais donc pas confiance, Elayne ? Si tu pouvais, te débarrasserais-tu de moi ?

— Pardon ? Bien entendu que non ! Je me fie à toi.

— Alors, pourquoi m’empêches-tu de t’aider ? Tu sais que je ne suis pas censée être ici… Du coup, j’ai pour motivations celles que me dictent les circonstances. Tu as fait de moi ta Championne, mais tu ne me laisses pas te défendre ! À quoi sert une garde du corps, quand sa protégée se met en danger sans la prévenir ?

Elayne eut envie de tirer les couvertures sur sa tête pour échapper à ce regard. Comment Birgitte pouvait-elle se sentir si blessée ? Après tout, c’était elle, Elayne, qui avait pris les coups.

— Si ça peut te consoler, Birgitte, je n’ai plus l’intention de refaire un truc pareil.

— Non. Mais tu trouveras une autre ânerie tordue !

— Faux. J’ai décidé d’être plus prudente. Au fond, tu as peut-être raison : les visions ne garantissent pas tout. Et elles ne m’empêchent pas de paniquer quand je sens un véritable danger.

— Tu ne t’es pas sentie menacée quand l’Ajah Noir t’a enlevée et cachée dans un chariot pour t’emmener ?

Elayne hésita. À cette occasion, elle aurait dû avoir peur, mais ça n’avait pas été le cas. Pas seulement à cause de la vision de Min. Dans ces circonstances-là, l’Ajah Noir ne l’aurait pas tuée. Elle était trop précieuse.

Sentir une lame traverser sa peau puis s’enfoncer dans son ventre… Eh bien, c’était entièrement différent.

La terreur… Le monde qui s’obscurcissait autour d’elle, son cœur battant comme un tambour, à la fin d’un morceau… Les derniers roulements avant le silence.

Birgitte regarda Elayne comme si elle cherchait à l’évaluer. Elle sentait ses émotions, et… Eh bien, une reine ne pouvait pas éviter de prendre des risques. Cela dit, il ne lui était pas interdit de les modérer.

— D’accord, fit Birgitte. As-tu au moins découvert quelque chose ?

— Oui, je…

À cet instant, une tête enveloppée d’un foulard apparut dans l’encadrement de la porte.

— Tu es visible ? demanda Mat, les yeux fermés. Couverte, je veux dire ?

— Oui, répondit Elayne. Et bien plus joliment que toi, Matrim Cauthon. Ce foulard est ridicule.

Mat grogna, ouvrit les yeux, retira son foulard et dévoila son visage.

— Essaie de te déplacer en ville sans être reconnue ! lança-t-il. Tous les bouchers, les taverniers et même les fichus couturiers savent de quoi j’ai l’air, ces derniers temps.

— Les sœurs noires prévoyaient de te faire assassiner, annonça Elayne.

— Pardon ?

— L’une d’entre elles m’a parlé de toi. On dirait bien que des Suppôts te cherchent depuis un moment, avec l’intention de t’éliminer.

Birgitte haussa les épaules.

— Les Suppôts veulent nous éliminer tous.

— Oui, mais c’était différent… Plus… intense. Dans les jours à venir, je te suggère de ne pas trop faire le malin.

— Un jeu d’enfant pour lui, railla Birgitte. Pour faire le malin, il faudrait qu’il en ait les moyens intellectuels, et ce n’est pas le cas.

Mat roula de grands yeux.

— Puisqu’on parle de faire le malin, puis-je savoir ce que tu fichais dans un fichu donjon, assise au milieu d’une flaque de ton propre sang ? On aurait dit un général vaincu, après une bataille.

— J’interrogeais les sœurs noires, répondit Elayne. Les détails ne te regardent pas. Birgitte, tu as eu les rapports des corps de garde ?

— Personne n’a vu Mellar sortir du palais. Mais on a trouvé le corps du secrétaire dans les jardins, et il était encore chaud. Un coup de couteau dans le dos…

— Et Shiaine ? demanda Elayne.

— Volatilisée, répondit Birgitte. Comme Marillin Gemalphin et Falion Bhoda.

— Le Ténébreux ne pouvait pas les laisser entre nos mains, fit Elayne avec un soupir accablé. Elles en savaient trop long. Elles devaient finir exfiltrées ou exécutées.

— Bon, dit Mat, tu es vivante, et les trois sœurs noires sont mortes. C’est un excellent résultat, non ?

Sauf que les traîtresses qui ont fui détiennent une copie du médaillon…

Elayne garda cette pensée pour elle. Elle omit également de mentionner l’invasion dont avait parlé Chesmal. Elle en informerait Birgitte, bien entendu, mais d’abord, elle voulait y réfléchir à tête reposée.

Selon Mat, les événements de la nuit se soldaient par un « excellent résultat ». En fait, plus Elayne y pensait, et moins ça la satisfaisait. Andor était menacé d’une invasion, mais elle ignorait quand. Les Ténèbres voulaient la peau de Mat – ça, comme Birgitte l’avait souligné, ce n’était pas surprenant. En bref, le seul résultat incontestable des mésaventures de la nuit, c’était l’épuisement qu’éprouvait la jeune reine. Et une semaine d’assignation à résidence… dans son lit.

— Mat, dit-elle en brandissant le médaillon, il est temps que je te le rende. Sache qu’il m’a sans doute sauvé la vie, ce soir.

Le jeune flambeur s’empara de son bien, puis parut hésiter un peu.

— As-tu réussi à… ?

— Le copier ? Pas parfaitement, mais jusqu’à un certain point.

Inquiet, Mat remit le bijou autour de son cou.

— Eh bien, je suis ravi de le retrouver… Je voulais te demander quelque chose, mais ce n’est peut-être pas le bon moment.

— Je t’écoute, soupira Elayne. Autant en finir…

— C’est au sujet du gholam.

— Presque tous les civils ont été évacués de la ville, dit Yoeli alors qu’il franchissait les portes de Maradon, Ituralde en croupe. Comme nous sommes très proches de la Flétrissure, ce n’est pas la première fois… Sigril, ma sœur, dirige les Derniers Cavaliers, ceux qui scruteront le Sud-Est et nous avertiront si nous risquons de tomber. Ils préviendront aussi nos postes avancés pour demander de l’aide.

» Au moment de l’attaque, si elle a lieu, Sigril fera allumer un grand feu, afin de nous avertir.

L’air sinistre, Yoeli tourna la tête vers le général.

— Peu de troupes pourront venir à notre secours. La reine Tenobia a emmené trop d’hommes quand elle est partie à la poursuite du Dragon Réincarné.

Ituralde hocha sombrement la tête.

Après être passé entre les mains expertes en guérison d’Antail, un des Asha’man, le général constata avec satisfaction qu’il ne boitait même pas.

Ses hommes avaient improvisé un camp sur une grande place, juste après les portes de la ville.

Les tentes qu’ils avaient laissées en arrière, les Trollocs s’en étaient servis pour illuminer leur festin nocturne – avec certains blessés, hélas.

À Maradon, Ituralde avait cantonné une partie de ses hommes dans les bâtiments vides, mais en cas d’assaut, il voulait que certains soient le plus près possible des portes.