Sauteur grogna, du chagrin, de la colère et une évidente panique dans son odeur.
— Que s’est-il passé ? demanda Perrin.
On nous chasse ! Jeune Taureau, il faut filer !
Les esprits des autres membres de la meute bondirent en avant. Perrin gémit. Quand un loup mourait dans le rêve, c’était pour toujours. Pas de renaissance, plus de course avec le museau fendant le vent.
Une seule créature traquait les esprits des loups.
Tueur !
Jeune Taureau, nous devons partir !
Perrin continua à gémir. Lumière du Matin avait émis une ultime explosion de surprise et de douleur. Sa dernière vision du monde. De ce vortex, Perrin se concentra pour tirer une image. Puis il ferma les yeux.
Jeune Taureau, non ! Il…
Quand il rouvrit les yeux, Perrin constata qu’il était dans une petite clairière, près de l’endroit – dans le monde réel – où campaient ses compagnons. Un homme au teint hâlé, très musclé, les cheveux noirs et les yeux bleus, se tenait au centre de la clairière, un cadavre de loup à ses pieds.
Tueur avait des bras énormes et son odeur n’était pas tout à fait humaine, comme s’il y avait de la roche en lui. Vêtu de laine et de cuir noirs, il entreprit de dépecer le cadavre.
Perrin chargea… comme un Jeune Taureau. Surpris, Tueur leva les yeux. Son visage tout en angles, il ressemblait bizarrement à Lan.
Perrin rugit, son marteau au poing.
Tueur se volatilisa en une fraction de seconde, et l’arme zébra l’air.
Perrin inspira à fond. Les odeurs vinrent à lui ! Saumure et bois humide… Mouettes et leurs déjections…
Avec son nouveau pouvoir, Perrin se propulsa jusqu’à sa lointaine destination.
Un clin d’œil suffit.
Le jeune homme se rematérialisa sur un quai désert, dans une cité qu’il ne reconnut pas. Non loin de lui, Tueur examinait son arc.
Perrin attaqua. De nouveau Tueur leva les yeux, de la stupéfaction dans son odeur. Il leva son arme pour se défendre, mais le coup de marteau de Perrin la fit exploser en mille morceaux.
Fou de rage, le mari de Faile visa la tête de Tueur. Bizarrement, l’homme sourit, ses yeux noirs pétillant d’amusement.
Puis il parut avide, soudain. Avide de tuer. Une épée se matérialisa dans sa main, et il para l’attaque de Perrin.
Le marteau rebondit comme s’il venait de percuter un rocher.
Perrin tituba. Saisissant l’ouverture, Tueur lui plaqua une main sur le torse et poussa.
La force de cet homme était incroyable. Perrin recula, revint sur le quai, mais ne sentit plus de planches sous ses pieds.
Tombant comme une pierre, il s’écrasa dans l’eau et but la tasse, un liquide obscur se refermant sur lui.
Lâchant son marteau, il lutta pour remonter à la surface mais se heurta à une couverture de glace inexplicable. Des cordes remontèrent des profondeurs, s’enroulèrent autour de ses bras et le tirèrent vers le fond. À travers la surface gelée, au-dessus de lui, il vit une silhouette bouger.
Tueur, qui armait son arc miraculeusement reconstitué.
La glace disparut et l’eau s’écarta. Sans protection, Perrin se retrouva face à une flèche qui visait directement son cœur.
Tueur tira.
Perrin ferma les yeux.
En un éclair, il se retrouva ailleurs, et cria quand il atterrit sur la saillie rocheuse où il se tenait un peu plus tôt avec Sauteur. Il tomba à genoux, de l’eau coulant de tout son corps. Le cœur battant la chamade, il en recracha puis s’essuya le visage.
Sauteur apparut à côté de lui. Le souffle court, il empestait la colère.
Crétin de louveteau ! Imbécile ! Chasser un lion alors que tu es à peine sevré !
Frissonnant de tous ses membres, Perrin s’assit. Tueur allait-il le suivre ? En était-il capable ?
Après quelques minutes, alors que rien ne s’était passé, le jeune homme commença à se détendre. Son combat contre Tueur s’était déroulé si vite qu’il en gardait des souvenirs brouillés. Cette force… c’était plus qu’aucun homme pouvait en avoir. Puis la glace et les cordes…
— Il a le pouvoir de modifier l’environnement, dit Perrin. C’est lui qui a fait disparaître le quai, puis qui a créé des cordes pour m’entraver. C’est lui, aussi, qui a forcé les eaux à s’écarter pour dégager sa zone de tir.
C’est un lion. Il tue. Dangereux…
— Il faut que j’apprenne ! Je dois l’affronter, Sauteur !
Non, tu es trop jeune. Ce défi-là te dépasse.
— Trop jeune ? répéta Perrin en se levant. Sauteur, la Dernière Chasse est pour bientôt.
Sauteur s’allongea, la tête sur les pattes.
— Tu me répètes sans cesse que je suis trop jeune, reprocha Perrin. Ou que je ne sais pas ce que je fais. Pourquoi perds-tu ton temps à me former, si ce n’est pas pour que je combatte des hommes comme Tueur ?
Nous verrons plus tard… Pour cette nuit, tu dois partir. Nous en avons terminé.
Perrin sentit de la tristesse chez le vieux loup – et une volonté inébranlable. À présent, la meute de Danse entre les Chênes, en compagnie de Sauteur, allait pleurer Lumière du Matin.
Avec un soupir, Perrin s’assit en tailleur. Très concentré, il essaya d’imiter ce que Sauteur avait fait un jour pour l’expulser du rêve.
Les contours du songe se brouillèrent autour de lui…
Perrin se réveilla sur son lit de camp, Faile blottie contre lui. Il resta un moment étendu à fixer la toile, au-dessus de sa tête. Les ténèbres du monde réel lui rappelèrent le ciel tourmenté du rêve des loups. L’idée de dormir lui semblait aussi lointaine que Caemlyn.
En fin de compte, il se leva – sans réveiller Faile – puis enfila son pantalon et sa chemise.
Dehors, tout était obscur, mais il restait assez de lumière pour ses yeux hors du commun. Avisant Kenly Maerin et Jaim Dawtry, les gars de Deux-Rivières qui gardaient sa tente, il les salua de la tête.
— Quelle heure est-il ?
— Minuit passé, seigneur Perrin, répondit Jaim.
Le jeune homme grogna un remerciement. Dans le lointain, des éclairs déchiraient le ciel. Quand il s’éloigna, les deux hommes le suivirent.
— Je n’ai pas besoin de gardes, dit-il. Protégez la tente, dame Faile est endormie…
La tente de Perrin se trouvait à la lisière du camp, côté colline. Une position qui lui donnait une impression de confinement très sécurisante.
Malgré l’heure tardive, le jeune homme passa devant Gaul, qui aiguisait le fer de sa lance près d’un tronc abattu.
Le grand Chien de Pierre se leva et emboîta le pas à Perrin, qui ne fit rien pour l’en dissuader. Estimant qu’il ne remplissait pas la mission qu’il s’était assignée lui-même – veiller sur Perrin –, l’Aiel redoublait ses efforts pour compenser. En réalité, aurait parié le mari de Faile, il saisissait tous les prétextes pour rester loin de sa tente et des deux gai’shain féminins qui y avaient élu résidence.
Gaul garda ses distances et Perrin s’en réjouit. N’était-ce pas ce que cherchaient tous les chefs ? Pas étonnant que tant de nations finissent par se faire la guerre. N’ayant jamais l’occasion de réfléchir en paix, leurs dirigeants envoyaient tous les fâcheux au casse-pipe afin qu’on les laisse un peu tranquilles.
À quelques pas de là, le jeune homme entra dans un bosquet où se dressait un petit tas de bûches. Serviteur personnel de Perrin jusqu’au retour de Lamgwin, Denton avait sourcillé lorsque son maître lui avait demandé de couper du bois. Naguère un noble mineur du Cairhien, Denton refusait de retourner à sa vie d’avant. Désormais, il se considérait comme un domestique, et personne ne le ferait plus changer d’avis.