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— La vie est dure, pas vrai ?

Rand prit une grande inspiration. Sa culpabilité était toujours présente, mais il la contrôlait, comme il contrôlait la douleur.

Autour de lui, les réfugiés reprenaient du poil de la bête. Rand regarda le barbu auquel Min prédisait un grand avenir. Il était assis, plus avachi, et prêt à se relever.

— Toi…, dit-il à Rand. Tu es… le Dragon Réincarné ?

— Oui. Toi, tu étais soldat.

— Je… Dans une autre vie, je servais dans la Garde Royale, avant que le souverain soit enlevé, et que dame Chadmar nous prenne en main puis nous démobilise.

Alors qu’il pensait à ces jours anciens, la fatigue sembla s’écouler des yeux du mendiant.

— Excellent ! Capitaine, nous devons sauver cette ville.

— Capitaine ? répéta l’homme. Mais je…

Il inclina la tête, puis se leva et s’épousseta. Soudain, malgré ses haillons et sa barbe en broussaille, Rand lui trouva quelque chose de militaire.

— Eh bien, oui, nous devons essayer, dit-il. Mais je crains que ce ne soit pas facile. Les gens crèvent de faim.

— J’arrangerai ça, dit Rand. Toi, je veux que tu rassembles les anciens soldats.

— Je n’en vois pas beaucoup dans le coin… Minute ! J’aperçois Votabek et Redbord.

Le nouveau capitaine fit signe aux deux durs que Min avait remarqués un peu plus tôt. Ils hésitèrent, puis avancèrent.

— Durnham ? demanda l’un d’eux. C’est quoi, cette histoire ?

— Il est temps de rétablir l’ordre en ville, répondit Durnham. Nous allons tout réorganiser et nettoyer. Le seigneur Dragon est de retour.

Un des types cracha par terre. Très costaud, les cheveux noirs, ce Domani arborait une fine moustache.

— Que la Lumière le brûle ! grogna-t-il. Il nous a abandonnés. Je…

Il s’interrompit quand il vit Rand.

— Je suis navré, dit celui-ci en regardant l’homme dans les yeux. Je vous ai trahis, mais je ne recommencerai pas.

Le type consulta du regard son compagnon, qui haussa les épaules.

— Lain ne nous paiera jamais, de toute façon. Autant voir ce que nous pouvons faire ici…

— Naeff ! lança Rand.

Il fit signe à l’Asha’man d’approcher. Flanqué des Promises, l’homme en noir obéit.

— Ouvre un portail qui donne sur la Pierre. Je veux des armes, des plastrons et des uniformes.

— Je m’y mets tout de suite, répondit Naeff. Des soldats nous apporteront tout ça…

— Non, répondit Rand. Arrange-toi pour que ces équipements arrivent dans ce bâtiment, sur ma droite. À l’intérieur, il faudra faire de la place pour le portail. Mais pas de soldats ici…

Rand balaya les rues du regard.

— Bandar Eban a assez souffert sous le joug d’étrangers. Aujourd’hui, elle ne doit pas sentir la main d’un conquérant mais d’un libérateur.

Min recula et regarda, stupéfiée. Les trois soldats entrèrent dans le bâtiment et en firent sortir les gamins des rues. Dès qu’il les vit, Rand leur proposa de devenir des petits messagers. Tous répondirent par l’affirmative. Puis ils prirent le temps de regarder le Dragon.

Quelqu’un d’autre aurait peut-être cru à une forme de coercition. Min, elle, vit l’espoir revenir dans les yeux de ces gosses. Chez Rand, ils trouvaient quelque chose qui leur donnait confiance. En tout cas, ils l’espéraient.

Les trois soldats chargèrent une partie des messagers, garçons et filles, d’aller rameuter leurs anciens frères d’armes.

Naeff ouvrit son portail. Quelques minutes plus tard, les trois hommes sortirent du bâtiment avec sur le dos un plastron argenté et un uniforme vert impeccable. Cheveux et barbe peignés, ces débrouillards avaient déniché de l’eau pour se laver le visage. Du coup, ils ne ressemblaient plus à des loqueteux, mais à des soldats. Un peu puants, mais des soldats quand même.

La femme que Min avait remarquée – capable d’apprendre à canaliser, elle en aurait mis sa main au feu – approcha pour parler à Rand. Après quelques phrases, elle acquiesça puis rassembla des hommes et des femmes pour aller puiser de l’eau à une fontaine. Min en fut désorientée, jusqu’à ce que ces braves gens commencent à laver le visage et les mains de tous ceux qui approchaient.

Une foule se massa autour de ces bons samaritains. Des curieux, des personnes hostiles et d’autres qui s’étaient laissé porter par le mouvement.

La future Aes Sedai et son équipe commencèrent à trier ces gens puis à les mettre à l’ouvrage. Certains pour s’occuper des malades et des blessés, d’autres pour transporter les armes et les uniformes.

Une autre femme interrogea les gamins pour savoir où étaient leurs parents, s’ils en avaient encore.

Min s’assit sur la caisse que Rand avait abandonnée.

En moins d’une heure, le Dragon se retrouva avec une force de cinq cents soldats dirigée par le capitaine Durnham et ses deux lieutenants. Parmi ces militaires, beaucoup contemplaient leur uniforme et leur plastron comme s’ils n’en croyaient pas leurs yeux.

Rand s’adressa à ces braves, s’excusant auprès d’eux. Plus tard, alors qu’il parlait avec une femme, la foule, derrière elle, s’écarta vivement. Les yeux plissés, le Dragon vit qu’un vieil homme approchait, la peau constellée de terribles lésions.

Les gens gardèrent leurs distances.

— Naeff !

— Oui, seigneur ?

— Via un portail, va chercher les Aes Sedai. Ici, des gens ont besoin de soins.

La future sœur rejoignit le vieil homme et le guida un peu à l’écart.

— Seigneur Dragon ! lança le capitaine Durnham en avançant vers Rand.

Min en sursauta de surprise. L’homme avait déniché un rasoir et coupé sa barbe, révélant un menton carré. En revanche, il n’avait pas touché à sa moustache. Quatre hommes le suivaient – son escorte.

— Nous allons avoir besoin de plus de place, seigneur. Le bâtiment est plein à craquer, et des équipements continuent d’arriver.

— Que proposes-tu ? demanda Rand.

— Les quais. Ils sont tenus par un des marchands de la ville. Je parie que nous trouverons des entrepôts presque vides. Ceux qui contenaient de la nourriture, par exemple.

— Et le propriétaire des lieux ?

— Rien d’insurmontable pour toi, seigneur.

Rand sourit, indiqua à Durnham de lui montrer le chemin, et tendit la main à Min.

— Rand, dit-elle en la prenant, ces gens ont besoin de manger.

— Oui… (Il regarda en direction des quais.) Là-bas, nous trouverons tout ce qu’il faut.

— Tu crois qu’il restera quelque chose ?

Le Dragon ne répondit pas. Ensemble, les deux jeunes gens prirent la tête de la nouvelle garde municipale en tenue vert et argent. Derrière, une foule de réfugiés se mit en chemin avec la colonne.

Les quais de Bandar Eban, impressionnants, comptaient parmi les plus grands du monde. Disposés en demi-lune, au pied de la ville, ils accueillaient une multitude de navires – essentiellement du Peuple de la Mer.

C’est vrai, se souvint Min. Rand a fait apporter des vivres en ville.

Mais tout avait pourri. En partant, le Dragon avait appris que la nourriture, dans les cales, avait été souillée par le Ténébreux.

Au bout de la route, quelqu’un avait érigé des barricades. Les autres voies qui menaient aux quais étaient barrées de la même façon. Derrière ces défenses, des soldats nerveux regardaient approcher Rand et ses hommes.

— Plus un pas ! cria une voix. Nous ne…

Rand leva sa main indemne et l’agita presque distraitement. Composées de meubles et de planches, les barricades vibrèrent puis s’écroulèrent dans un concert de craquements. Derrière, des hommes reculèrent, terrorisés.

Rand laissa les meubles et les planches glisser jusqu’au bas-côté de la route. Puis il avança, et Min sentit en lui une formidable paix intérieure.