Rand s’adressa au type qui semblait être le chef des « soldats » en haillons armés de gourdins.
— Qui ose barrer le chemin de mes sujets, qui viennent ici chercher de quoi survivre ? Je veux parler à cet homme.
— Seigneur Dragon ? demanda une voix étonnée.
Min plissa les yeux. En veste rouge à la mode domani, un grand type courait vers le Dragon et sa troupe. Sa chemise, jadis propre et ornée de dentelles, ressemblait à un vieux chiffon tout froissé.
Comment s’appelle-t-il ? se demanda Min. Iralin, c’est ça ? Le capitaine des quais.
— Iralin, demanda Rand, que se passe-t-il ici ? Qu’as-tu donc fait ?
— Ce que j’ai fait ? s’indigna l’homme. J’essaie d’empêcher que les gens s’empoisonnent avec de la nourriture avariée. Tous ceux qui en mangent tombent malades et meurent. Mais ces fous ne m’écoutent pas. En groupe, ils ont tenté d’envahir les quais. Alors, pour les sauver, j’ai érigé des défenses.
Min se souvenait d’un homme affable. Là, sa voix tremblait de fureur.
— Dame Chadmar est partie une heure après toi, seigneur. Les autres membres du Conseil des Marchands ont suivi dans la journée. Ces maudits Atha’an Miere refusent de s’en aller avant qu’on ait déchargé leur cargaison. Ou que je les aie dédommagés grassement… Depuis, j’attends que cette pauvre ville crève de faim ou s’empoisonne – à moins que les gens recommencent à s’entre-tuer. Voilà ce que je fais ici, seigneur Dragon. Et toi, que viens-tu y faire ?
Rand ferma les yeux et soupira. Auprès d’Iralin, il ne s’excusa pas, peut-être parce que ça n’aurait servi à rien.
Min foudroya du regard le capitaine des quais.
— Il a un poids écrasant sur les épaules, Iralin. Comment pourrait-il s’occuper de chaque… ?
— Laisse tomber, Min, coupa Rand. C’est exactement ce que je mérite. Iralin, avant mon départ, tu m’as dit que la nourriture, dans les cales, était pourrie. As-tu vérifié chaque sac et chaque tonneau ?
— J’ai vérifié, pas tout, mais suffisamment, répondit l’homme, toujours sur ses gardes. Après avoir ouvert cent sacs, on peut supposer que les autres sont pourris aussi. Ma femme a mis au point une méthode pour séparer les grains sains des avariés. Hélas, des sains, il n’y en avait pas.
Rand se dirigea vers les bateaux. Iralin le suivit, l’air désorienté – peut-être parce que le Dragon ne lui avait pas crié après. Min suivit le mouvement.
Rand s’arrêta devant un vaisseau du Peuple de la Mer à la ligne de flottaison très basse. Des hommes et des femmes de la mer allaient et venaient à côté.
— Je voudrais parler à votre Maîtresse des Voiles, dit Rand.
— C’est moi, répondit une femme aux cheveux noir strié de blanc. (Sur sa main droite, des tatouages indiquaient qu’elle ne mentait pas.) Milis din Shalada Trois-Étoiles.
— J’ai passé un accord pour que vous livriez de la nourriture ici.
— Cet homme refuse que nous la déchargions, accusa Milis. Si nous le faisons, ses archers nous cribleront de flèches.
— Je serais incapable de contenir les gens, dit Iralin. En ville, j’ai fait répandre la rumeur que les Atha’an Miere ont pris les vivres en « otages ».
— Tu vois ce que nous endurons à cause de toi ? demanda Milis à Rand. Je commence à avoir des doutes sur le marché que nous avons passé avec toi, Rand al’Thor.
— Nies-tu que je suis le Coramoor ?
Rand chercha le regard de Milis, qui sembla avoir du mal à détourner la tête.
— Non… Non, je ne le nie pas… Tu vas vouloir monter à bord du Cap Blanc, je suppose ?
— Si c’est possible.
— Je t’accompagne, dans ce cas…
Dès que la passerelle fut en place, Rand la gravit, suivi par Min, Naeff et les deux Promises. Après une brève hésitation, Iralin suivit le mouvement, Durnham et ses quatre gardes lui emboîtant le pas.
Milis guida ce petit groupe jusqu’au centre du pont, où une écoutille munie d’une échelle conduisait à la cale. Un peu gêné parce qu’il n’avait qu’une main, Rand passa le premier et Min le suivit.
Dans la cale, la lumière qui sourdait des planches disjointes du pont éclairait des rangées de sacs de grain. L’air poisseux empestait la poussière.
— Nous serons contents d’être débarrassés de cette cargaison, dit Milis. Elle tue nos rats.
— Et vous ne trouvez pas ça utile ? demanda Min.
— Un navire sans rats, c’est comme un océan sans tempêtes. Nous nous plaignons des deux, mais l’équipage marmonne chaque fois qu’on trouve un cadavre de rongeur.
Plusieurs sacs ouverts gisaient sur le flanc, leur contenu noirâtre déversé sur le sol. Iralin avait parlé de trier le bon grain de l’ivraie. Mais de bon grain, il n’y en avait pas.
Rand étudia les sacs ouverts tandis que le capitaine des quais atteignait lui aussi le pied de l’échelle. Durnham et ses hommes arrivèrent bons derniers.
— Il ne reste rien de sain, dit Iralin. Et il n’y a pas que ce grain. En ville, les gens avaient apporté leurs réserves d’hiver. Toutes ont été englouties. Nous allons mourir, voilà tout. L’Ultime Bataille, nous ne la verrons pas, et…
— Silence, Iralin, souffla Rand. Ce n’est pas aussi grave que tu le crois.
Le Dragon avança, ouvrit un sac encore intact et l’inclina d’un côté. De l’orge jaune et saine en jaillit comme une manne. Pas le moindre grain noirci. On se serait cru juste après la récolte.
— Qu’as-tu fait ? s’écria Milis.
— Rien, répondit Rand. Vous avez ouvert les mauvais sacs. Les autres sont sains.
— C’est une blague ? s’étrangla Iralin. Nous aurions ouvert tous les sacs corrompus, sans sélectionner un seul qui soit sain ? C’est absurde !
— Absurde, non, fit Rand en posant une main sur l’épaule du capitaine des quais. Hautement improbable, oui. Tu as fait au mieux, Iralin. Désolé de t’avoir laissé dans une situation si délicate. Tiens, en récompense, je te nomme membre du Conseil des Marchands.
Iralin en resta bouche bée.
Non loin de là, Durnham ouvrit un autre sac :
— Il est sain, annonça-t-il.
— Et celui-là aussi, lui fit écho un de ses soldats.
— Là, j’ai des pommes de terre, dit l’autre. Aussi belles que les meilleures que j’ai vues. Plus belles, même. Pas desséchées, comme souvent après l’hiver.
— Faites passer le mot, dit Rand aux militaires. Puis organisez une distribution dans un des entrepôts. Cette manne, il faut la surveiller jalousement. Iralin avait raison de craindre une invasion des quais. Pas de distribution de nourriture crue. Ça inciterait les gens à faire des réserves ou du troc. Il nous faudra des feux de cuisson et des chaudrons pour préparer une partie du stock. Le reste sera mis sous bonne garde dans les entrepôts. Bon, on se dépêche, à présent !
— À tes ordres, seigneur ! fit Durnham.
— Les gens qui sont venus avec nous donneront un coup de main, ajouta Rand. Ils ne voleront rien, on peut leur faire confiance. Qu’ils déchargent les navires et brûlent tout ce qui est avarié. Il doit y avoir des milliers de sacs, de caisses et de tonneaux en bon état. (Rand regarda Min.) Il faut organiser les Aes Sedai, pour la guérison… (Il hésita, les yeux rivés sur Iralin, qui semblait perdu.) Seigneur Iralin, je te nomme régent de la ville. Durnham sera ton commandant en chef. Bientôt, vous aurez assez de troupes pour rétablir l’ordre.
— Régent de la ville…, fit Iralin. C’est en ton pouvoir ?
— Il faut bien que quelqu’un s’y colle, plaisanta Rand. Au travail, vite ! Il y a beaucoup à faire. Et je resterai ici juste le temps qu’il te faudra pour stabiliser les choses. Soit un jour au maximum.
Rand se tourna en direction de l’échelle.
— Un jour ? répéta Iralin, à la traîne dans la cale avec Min. Pour stabiliser les choses ? C’est impossible !