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— Avec le Dragon, dit Min, rien n’est impossible. (Elle entreprit de gravir l’échelle.) Je m’en aperçois chaque jour.

26

Des pourparlers

Monté sur Marcheur, Perrin sortit du camp à la tête d’une force impressionnante – et sans l’ombre d’un étendard à tête de loup. Donc, l’ordre de les brûler tous avait dû être exécuté. Dommage, parce que le jeune homme n’était plus très sûr de cette décision…

Une odeur étrange flottait dans l’air. Comme des relents de moisi, dans une pièce fermée depuis des années.

Sur la route de Jehannah, Grady et Neald flanquaient Perrin. De leur odeur, il émanait de l’impatience.

— Neald, tu es sûr d’être prêt ? demanda Perrin en prenant la direction du sud-ouest.

— Je me sens aussi fort que jamais, seigneur. Assez pour tuer des Capes Blanches, en tout cas. J’en rêve depuis longtemps.

— Seul un fou rêve de tuer…

— Hum… oui, c’est vrai. Mais puis-je mentionner que… ?

— Inutile de parler de ça ! coupa Grady.

— De ça, quoi ? demanda Perrin.

— Rien d’important, tenta d’éluder Grady.

— Je t’écoute, lâcha Perrin.

Grady prit une grande inspiration et se lança :

— Ce matin, nous avons tenté d’ouvrir un portail pour renvoyer des réfugiés chez eux, et ça n’a pas fonctionné. Un peu plus tôt, c’était déjà arrivé. Les tissages se délitent et disparaissent.

— Ces tissages-là seulement ?

Neald hocha la tête.

— Oui, seigneur. Les autres donnent les résultats habituels.

— C’est ce que je disais, seigneur, fit Grady. Rien de grave. Quand nous réessaierons, tout ira bien. On manque d’entraînement, c’est tout.

En cas de retraite, lors de cette bataille, il semblait peu envisageable d’utiliser des portails. Pas avec deux Asha’man seulement et tant de combattants. Être privé de cette possibilité n’en était pas moins déplaisant. Et il fallait espérer que les autres tissages ne dérailleraient pas. Pour briser la charge initiale des Fils, et semer la panique dans leurs rangs, Perrin comptait sur Neald et Grady.

On devrait peut-être faire demi-tour.

Perrin bannit immédiatement cette pensée. Il avait eu un mal de chien à prendre sa décision. Penser que des humains allaient affronter des humains, alors que leur véritable ennemi était le Ténébreux… Quelle horreur ! Mais on lui avait forcé la main.

Il continua d’avancer, son marteau glissé à sa ceinture. Selon Sauteur, il n’y avait aucune différence avec la hache. Pour lui, toutes les armes se ressemblaient.

Les Gardes Ailés de Mayene chevauchaient juste derrière Perrin, leur plastron peint en rouge scintillant au soleil. On eût dit des faucons attendant de prendre gracieusement leur envol. Les soldats d’Alliandre suivaient, tels des rochers prêts à dévaler une pente et à tout écraser sur leur passage.

Les gars de Deux-Rivières, avec leurs arcs longs, seraient à la fois rapides et solides. Quant aux Aiels, on pouvait les comparer à des anguilles aux dents acérées. Les Matriarches, venues sans enthousiasme, faisaient penser à des nuages d’orage bouillonnant d’une énergie tout à fait imprévisible. Se battraient-elles pour Perrin ? Il n’en aurait pas mis sa tête à couper.

Le reste de l’armée était moins impressionnant. Des milliers d’hommes d’âges différents et plus ou moins expérimentés. Des mercenaires, des réfugiés de Malden, des femmes inspirées par les Promises et les Cha Faile. Ces candidates à une formation militaire, Perrin ne les avait pas repoussées. À l’approche de l’Ultime Bataille, qui était-il pour débouter ceux et celles qui voulaient se battre ?

En ce qui concernait Faile, il avait envisagé de la laisser à l’arrière, mais il avait vite renoncé, sachant comment ça tournerait. Du coup, il l’avait placée en queue de colonne, au milieu des Matriarches et de ses fanatiques – sans oublier les Aes Sedai.

Perrin serra plus fort ses rênes et tendit l’oreille. Peu de réfugiés étaient équipés d’un plastron. Du coup, Arganda les avait baptisés « l’infanterie légère ». Le mari de Faile, lui, avait un autre nom pour eux : des « innocents avec des lames ».

Pourquoi le suivaient-ils ? Ne voyaient-ils pas qu’ils seraient les premiers à tomber ?

Ces gens avaient confiance en lui ! Que la Lumière les brûle, ils lui faisaient tous confiance !

Perrin posa une main sur son marteau et huma l’air où se mêlaient l’odeur de la peur et celle de l’excitation. Le vacarme des sabots et des bottes faisait penser au ciel noir. Du tonnerre sans éclairs… Des éclairs sans tonnerre…

Le champ de bataille était droit devant – une vaste prairie verdoyante au bout de laquelle l’ennemi s’était déployé en demi-cercle. Leurs capes d’un blanc immaculé, ces Fils portaient des plastrons argentés polis à la perfection.

La prairie ferait un très bon site pour une bataille. Mais il aurait mieux valu y planter du blé.

« Pour comprendre un objet, tu dois comprendre ses pièces. »

Et sa finalité, ajouta mentalement Perrin.

Quelle était la finalité de son ancienne hache de guerre ? Tuer. On l’avait conçue pour ça, et c’était le seul service qu’elle pouvait rendre.

Le marteau était différent.

Perrin tira sur les rênes de Marcheur. Sur ses flancs, les Asha’man l’imitèrent, et l’entière colonne s’immobilisa lentement. Les divers groupes se rapprochèrent et des ordres remplacèrent le bruit des sabots et des bottes.

Sous un ciel de cauchemar, l’air était paisible. À cause de la poussière soulevée par ses troupes, Perrin ne réussit pas à capter l’odeur des arbres et de l’herbe. Même chose pour la sueur des soldats qui étouffaient sous leur plastron. Certains chevaux hennirent, d’autres entreprirent tout simplement de brouter. D’autres encore renâclèrent, car ils sentaient la tension de leur cavalier.

— Seigneur, qu’est-ce que ça signifie ? demanda Grady.

Les Fils étaient déjà en position, avec en première ligne une formation en « V » de cavaliers. Leur lance levée, mais prête à se baisser pour verser le sang, ces hommes attendaient.

— Une hache de guerre ne peut que tuer, dit Perrin. Un marteau est capable de créer ou de tuer. C’est ça, la différence.

Soudain, ça lui parut clair comme de l’eau de roche. Voilà pourquoi il avait dû se débarrasser de la hache. Il pouvait choisir de ne pas tuer. Rien ne devait le pousser au meurtre.

Perrin se tourna vers Gaul, qui n’était pas bien loin de lui, comme d’habitude.

— Je veux que les Aes Sedai et les Matriarches viennent en première ligne. Ordonne-le aux sœurs, mais demande-le aux Matriarches. Même consigne pour les forces de Deux-Rivières.

Gaul courut exécuter ces ordres.

Perrin se tourna vers les Capes Blanches. Si malfaisants qu’ils fussent, ces hommes s’estimaient honorables. En conséquence, ils n’attaqueraient pas avant que les forces adverses soient en position.

Les Matriarches et les Aes Sedai ne tardèrent pas à arriver – Faile comprise, bien entendu. Mais bon, Perrin lui avait demandé de rester avec elles… Il tendit une main, l’invitant à approcher.

Les gars de Deux-Rivières vinrent former les deux flancs de l’armée.

— Gaul nous a dit que tu as été très poli, lança Edarra à Perrin. Sûrement, ça signifie que tu veux de nous quelque chose que nous refuserons de faire.

Perrin sourit.

— J’entends que vous m’aidiez à éviter cette bataille.

— Tu ne veux pas danser avec les lances ? s’étonna Edarra. J’ai entendu parler de ce qu’ont fait ces hommes dans les terres mouillées. À mon avis, ils portent du blanc pour cacher ce qu’il y a de noir en eux.