— Bien, j’espère. Je ne l’ai plus vue depuis un moment…
— Elayne se porte à merveille, dit Perrin. Aux dernières nouvelles, très récentes, elle est montée sur le trône et personne ne l’en fera descendre. Je ne serais pas surpris qu’elle épouse bientôt Rand. Si elle peut le faire revenir du royaume qu’il est en train de conquérir.
Derrière Galad, Byar siffla de rage. En évoquant une relation entre Elayne et le Dragon, Aybara avait-il voulu se montrer insultant ? Hélas, Galad connaissait trop bien sa sœur. Très impulsive, elle n’avait pas caché être fascinée par le jeune al’Thor.
— Ma sœur peut faire ce qu’il lui chante, dit Galad, surpris de prendre si bien la nouvelle. Le sujet du jour, c’est toi, Perrin Aybara – et ton armée.
Aybara se pencha en avant, les deux mains sur la table.
— Nous savons tous les deux que mon armée n’a rien à voir là-dedans.
— De quoi allons-nous parler, dans ce cas ?
Les yeux jaunes d’Aybara se rivèrent dans ceux de Galad.
— Des deux Fils de la Lumière que j’ai tués il y a deux ans. Depuis, dès que je fais un pas, j’ai l’impression qu’un groupe de Capes Blanches me colle aux basques.
Un meurtrier si franc à propos de son crime, ça ne courait pas les rues. Entendant dans son dos le bruit de l’acier qui coulisse dans du cuir, Galad leva une main.
— Fils Bornhald, contrôle-toi !
— Deux Fils, engeance du démon ? cracha Bornhald. Que fais-tu de mon père ?
— Je n’ai rien à voir avec sa mort, Bornhald. Geofram a été tué par les Seanchaniens. Pour un Fils, il semblait plutôt raisonnable, même s’il prévoyait de me faire pendre.
— Pour les meurtres que tu viens d’avouer ! fit Bornhald en foudroyant Galad du regard.
Le fils de Geofram rengaina son épée, mais il était rouge de colère.
— Ce n’étaient pas des meurtres, dit Aybara. Ils m’ont attaqué, et je me suis défendu.
— Ce n’est pas ce qu’on m’a raconté, objecta Galad. (À quel jeu jouait cet homme ?) Des témoignages sous serment attestent que tu t’es caché sous une saillie rocheuse. Quand les Fils t’ont demandé d’en sortir, tu as jailli comme un fou et les as attaqués sans provocation.
— Sans provocation ? Si, il y en avait une. Ils avaient tué un ami à moi.
— La femme qui t’accompagnait ? D’après ce qu’on m’a dit, elle s’en est tirée sans une égratignure.
Galad avait été choqué en entendant de la bouche de Bornhald le nom de cette femme. Egwene al’Vere. Encore une qui appréciait la compagnie des voyous.
— Pas elle, mais un ami appelé Sauteur. Et après, un de ses compagnons. C’étaient des loups.
Aybara s’enfonçait !
— Tu fraies avec des loups, connus pour être des Créatures des Ténèbres ?
— Ils n’ont rien à voir avec les Ténèbres. À vrai dire, ils détestent autant que nous l’engeance du démon.
— Et comment le sais-tu ?
Aybara n’en dit pas plus. Mais il y avait plus. Selon Byar, cet homme était capable de courir avec les loups et de diriger une meute. Ce témoignage avait pesé lourd dans la décision de Galad sur la bataille. Et apparemment, Byar n’avait pas exagéré.
Mais il était inutile de s’appesantir là-dessus. Aybara avait avoué ses crimes.
— La mort de deux loups n’est en aucun cas une circonstance atténuante pour toi, dit Galad. Beaucoup d’hommes tuent des loups qui menacent leur troupeau ou s’en prennent à leur vie. Ces Fils n’avaient rien fait de mal. En conséquence, tu as bel et bien commis deux meurtres.
— C’était plus compliqué que ça, dit Aybara. Mais je doute de pouvoir t’en convaincre.
— Nul ne me persuadera d’une chose qui n’est pas vraie.
— Et tu ne me laisseras jamais tranquille…, soupira Aybara.
— En d’autres termes, nous sommes dans une impasse. Tu as avoué des meurtres qu’un serviteur de la Lumière tel que moi ne peut pas laisser impunis. Je ne renoncerai pas. Tu comprends pourquoi je ne voulais pas négocier ?
— Et si j’acceptais d’être jugé ? demanda Aybara.
Sa femme lui posa une main sur l’épaule. Il mit la sienne dessus, mais ne se détourna pas de Galad.
— Si tu te livres et acceptes notre punition…
La peine de mort, pour être clair. À coup sûr, Yeux-Jaunes se déroberait.
Au fond du pavillon, des servantes venaient d’arriver pour préparer de l’infusion. De la tisane, avant une guerre ! À l’évidence, Aybara n’avait aucune expérience de ce genre d’événements.
— Je ne parle pas de punition, dit-il, mais d’un procès. Si je suis acquitté, je pourrai partir en paix, et tu ordonneras à tes hommes de ne plus me harceler. En particulier Bornhald et son compagnon, qui grognent comme des chiots devant leur premier léopard.
— Et si tu es condamné ?
— Ça dépendra…
— Ne l’écoute pas, seigneur général ! s’écria Byar. Par le passé, il a promis de se livrer mais n’a pas tenu parole.
— C’est faux ! dit Aybara. Vous n’avez pas rempli votre part du marché.
— Je…
Galad tapa sur la table.
— Nous perdons notre temps ! Il n’y aura pas de procès.
— Pourquoi ? Tu parles de justice et tu me refuserais un jugement équitable ?
— Et qui serait le juge ? demanda Galad. Me ferais-tu confiance ?
— Bien sûr que non… Mais Alliandre pourrait tenir ce rôle. C’est une reine…
— Qui compte au nombre de tes partisans… Sans vouloir t’insulter, elle t’acquitterait avant même d’avoir entendu les preuves. Même dame Berelain ne serait pas… adéquate. Moi, je lui ferais confiance, mais je parie que mes hommes ne me suivraient pas.
Lumière ! Que cette femme était belle ! Alors qu’il la dévorait des yeux, Galad la vit rougir tout en lui rendant ses regards. Rosir, plutôt, mais il était sûr d’avoir capté quelque chose. D’ailleurs, il sentit qu’il s’empourprait aussi.
— Les Aes Sedai ? proposa Aybara.
À grand-peine, Galad se détourna de Berelain et foudroya son interlocuteur du regard.
— Si tu crois qu’un jugement rendu par la Tour Blanche conviendrait à mes hommes, tu connais mal les Fils de la Lumière, Perrin Aybara.
À son regard dur, il apparut que Yeux-Jaunes savait ça. Et qu’il le déplorait, parce qu’un procès aurait été une fin parfaite à tout ça.
Une servante approcha de la table avec deux gobelets d’infusion. C’était inutile, car ces négociations venaient de se terminer.
— Tu avais raison, soupira Aybara. Cette rencontre n’aura servi à rien.
— C’est faux, fit Galad en jetant un coup d’œil furtif à Berelain. En tout cas, pour moi.
Désormais, il en savait plus sur les points forts d’Aybara, et ça lui servirait pendant la bataille. De toute façon, il avait eu raison de s’assurer qu’un affrontement était incontournable.
Et il était encore assez tôt pour qu’on en finisse aujourd’hui.
Cette femme… Berelain ? Il fallait qu’il cesse de la regarder, mais c’était difficile…
Galad se leva, s’inclina devant Alliandre, puis devant Berelain. Ensuite, il se tourna pour partir.
Mais il entendit un petit cri. Bizarrement, c’était la servante qui l’avait poussé. Celle qui apportait l’infusion.
Galad lui jeta un coup d’œil.
C’était Morgase !
Le jeune homme se pétrifia. Les meilleurs maîtres d’armes du monde lui avaient enseigné à ne jamais être surpris. Par rien et par personne. Mais là, leurs précieuses leçons volaient en éclats.
Cette femme était bien sa mère adoptive ! Ses cheveux blond tirant sur le roux, il jouait avec quand il était petit. Et ce visage si beau et si… puissant. Les yeux non plus ne trompaient pas. C’étaient ceux de la reine d’Andor.
Un spectre ? Galad avait entendu des histoires sur ce sujet. Des morts ramenés à la vie par le contact du Ténébreux. Mais dans l’assistance, personne ne semblait mal à l’aise, et cette femme paraissait très réelle. Timidement, Galad lui toucha la joue. La peau était douce et chaude.