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Le commandant de Heeth jeta un coup d’œil par sa fenêtre, située plein nord, face à la Flétrissure. Dans toutes les tours, la fenêtre du chef était orientée ainsi.

La tempête continuait, ses nuages semblables à des formes géométriques. Malenarin avait écouté plusieurs marchands ambulants. Des temps difficiles se profilaient. Sinon, si malin et manipulateur que fût le faux Dragon, la reine ne serait pas partie au sud pour le rejoindre. Hélas, elle croyait en cet imposteur.

Le moment de Tarmon Gai’don était venu. En observant la tempête, Malenarin eut le sentiment de voir la frontière même du temps. Une frontière pas si lointaine que ça.

Les nuages semblaient noircir encore. Et il y avait en eux une obscurité qui se dirigeait vers les tours.

Des ténèbres en marche…

Malenarin sortit de son bureau puis monta sur le toit, où le vent malmenait les hommes qui maniaient les miroirs.

— Le message a-t-il été envoyé ?

— Oui, seigneur, répondit le lieutenant Landalin, tout juste réveillé pour prendre son service au sommet de la tour. Aucune réponse pour l’instant.

Malenarin baissa les yeux et vit que trois cavaliers jaillissaient du portail, lancés à la vitesse de l’éclair. Les messagers… Si la tour Barklan n’était pas attaquée, ils s’y arrêteraient. Le commandant, là-bas, les enverrait plus loin vers le sud, histoire d’avoir pris toutes les précautions. Si Barklan était déjà tombée, ils continueraient leur chemin – jusqu’à la capitale, si ça s’imposait.

Le commandant tourna le dos à la fenêtre. La noirceur qui fondait sur lui le déstabilisait. Et quoi qu’il décide, elle ne s’arrêterait pas.

— Fais relever les palissades, ordonna Malenarin à Landalin. Qu’on mette aussi en place les potences défensives, et qu’on vide les caves de tout ce qui a de la valeur. Les hommes chargés d’alimenter les archers devront rassembler toutes les flèches et assurer une distribution régulière. Quant aux archers, poste-les à tous les goulets d’étranglement et derrière toutes les meurtrières ou les fenêtres. Qu’on fasse aussi chauffer l’huile et qu’une équipe se prépare à détacher les rampes extérieures. Bref, organisons-nous pour un siège.

Landalin beugla des ordres. Aussitôt, des hommes coururent dans tous les sens. Entendant des bruits de bottes dans son dos, Malenarin regarda par-dessus son épaule, pensant que Jargen était de retour.

Non. C’était un gars proche de ses quatorze ans, trop jeune pour avoir déjà une barbe. Les cheveux en bataille, il avait le front lustré de sueur – sans doute après avoir grimpé jusqu’au sommet de la tour.

Keemlin ! Malenarin eut un frisson d’angoisse – vite remplacé par un éclat de colère.

— Soldat, tu devais partir avec un message !

Keemlin serra les dents.

— Seigneur, j’ai laissé ma place à Tian, même s’il était quatrième sur la liste. Il pèse entre cinq et dix livres de moins que moi. Ça fait une très grande différence, chef. Il ira beaucoup plus vite, et comme le message semblait important et urgent…

Malenarin fronça les sourcils. Autour de lui, des hommes s’engouffraient dans l’escalier ou prenaient leur poste derrière les merlons. Des archers accueillis par les gémissements du vent, qui semblait leur souffler de sombres mises en garde.

Keemlin soutint le regard de son père.

— Lady Yabeth, la mère de Tian, a déjà perdu quatre fils à cause de la Flétrissure. (Il avait baissé le ton, afin que seul Malenarin l’entende.) Elle n’a plus que lui… Si l’un d’entre nous doit avoir une chance de survivre, je pense que c’est lui.

Malenarin comprit que son fils savait ce qui allait se passer. Comment, c’était difficile à dire, mais il le savait. Et il avait sauvé un de ses camarades.

— Kralle ! cria le commandant, interceptant au vol un des soldats.

— Oui, seigneur ?

— File jusqu’à mon bureau. Dans mon coffre, il y a une épée. Rapporte-la-moi.

L’homme salua et obéit.

— Père, fit Keemlin, mon anniversaire, c’est dans trois jours.

Les mains croisées dans le dos, Malenarin attendit. Sa mission la plus importante, désormais, était d’être vu en train de jouer les chefs – histoire de rassurer les troupes.

Kralle revint avec l’épée dont le fourreau usé arborait l’image d’un chêne dévoré par les flammes. Le symbole de la Maison Rai.

— Père, répéta Keemlin, je…

— Chez nous, on remet cette arme à un garçon le jour où il devient un homme. Dans ton cas, j’ai du retard, mon fils. Car c’est déjà un homme que j’ai devant moi.

De la main droite, Malenarin tendit l’arme à son fils. Partout autour de lui, des hommes le regardèrent, qu’il s’agisse des archers, des servants de la machine ou des sentinelles. Dans les Terres Frontalières, chaque homme avait reçu une lame le jour de son quatorzième anniversaire, éprouvant la fierté d’être enfin adulte. Si tous avaient vécu cet instant, ça ne le rendait pas moins solennel pour autant.

Keemlin se laissa tomber sur un genou.

— Pourquoi dégaines-tu ton épée ? demanda Malenarin, assez fort pour que tous les témoins entendent.

— Pour défendre mon honneur, ma famille ou mon pays.

— Et jusqu’à quand combats-tu ?

— Jusqu’à ce que mon dernier souffle se mêle au vent du nord.

— Et quand cesses-tu d’être vigilant ?

— Jamais, souffla Keemlin.

— Dis-le à haute voix !

— Jamais !

— Quand cette lame sera au clair, tu deviendras un guerrier. Sans jamais t’en séparer, tu dois être toujours prêt à affronter les Ténèbres. Vas-tu la dégainer et devenir un homme parmi nous ?

Keemlin leva les yeux, puis il saisit la poignée de l’épée et la tira de son fourreau.

— Mon fils, un enfant s’est agenouillé et un homme se relève.

Keemlin se redressa, arme au poing, les chiches rayons du soleil se reflétant sur la lame polie.

Tous les témoins lancèrent des vivats.

En un pareil moment, il n’était pas honteux d’avoir des larmes aux yeux. Malenarin les chassa en battant des paupières, puis il s’agenouilla et fixa le fourreau au ceinturon de son fils.

Les hommes continuèrent à crier. Afin de saluer Keemlin, certes, mais aussi pour défier les Ténèbres. Un moment, leurs voix parurent aussi fortes que le tonnerre.

Malenarin se leva et posa une main sur l’épaule de Keemlin, qui rengaina lentement sa lame. Ensemble, le père et le fils se tournèrent dans la direction d’où débouleraient les Ténèbres.

— Là ! cria un des archers en désignant le ciel. Il y a quelque chose dans les nuages.

— Un Draghkar ! lança un autre homme.

Les nuages qui n’avaient rien de naturel approchaient, et leur ombre ne parvenait plus à dissimuler les Trollocs – une horde – qui avançaient avec eux.

Une silhouette jaillit du ciel, mais une dizaine d’archers la criblèrent de flèches. Touchée à mort, la créature noire piqua vers le sol, ses ailes battant follement.

Jargen rejoignit Malenarin :

— Seigneur, dit-il en regardant Keemlin, ce garçon devrait être dans un des étages inférieurs.

— Ce n’est plus un garçon, rappela Malenarin, la fierté faisant trembler sa voix. Un homme est à sa place ici. J’écoute ton rapport.

— Tout est prêt.

Jargen jeta un coup d’œil aux monstres à l’approche. Parfaitement calme, on eût dit qu’il inspectait une écurie ou une salle de taverne.

— Notre tour, dit-il, ils auront des difficultés à l’abattre…

Malenarin approuva du chef. Keemlin était tendu, vit-il du coin des yeux. L’océan de Trollocs semblait ne pas avoir de fin. Face à ce flot, la tour finirait par tomber, victime des déferlantes successives.

Mais dans ce bastion, les hommes connaissaient leur devoir. Ils tueraient des Créatures des Ténèbres jusqu’à leur dernier souffle, avec l’espoir de gagner assez de temps pour que les messagers arrivent à destination.