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du Dragon Réincarné
Rand al’Thor. »

Egwene tapota la feuille du bout d’un index. Franchement, elle était impressionnée. Au lieu d’envoyer un messager ayant mémorisé ses propos, Sisnera avait pris le risque de rédiger une missive.

Quand un messager se faisait capturer, on pouvait toujours prétendre qu’il racontait n’importe quoi. En outre, condamner quelqu’un pour trahison sur les dires d’un seul témoin n’était pas aisé.

Un écrit, en revanche… Eh bien, il fallait du courage. En procédant ainsi, Darlin déclarait : « Je me fiche que le Dragon découvre ce que j’ai écrit. Je persiste et signe. »

Mais laisser en arrière le gros de son armée ? Voilà qui n’irait pas…

Egwene trempa sa plume dans l’encre.

« Roi Darlin,

Votre inquiétude pour Tear est légitime, comme la loyauté que vous manifestez au Dragon Réincarné.

Je sais que les Seanchaniens sont un danger pour votre royaume, mais laissez-moi vous rappeler que le Ténébreux doit être notre priorité en ces temps plus que troublés. Situé très loin du front, vous ne vous sentez sans doute pas menacé par les Trollocs, mais que penseriez-vous si Andor et le Cairhien, qui vous protègent, tombaient soudain entre leurs mains ? En revanche, des centaines de lieues vous séparent des Seanchaniens. »

Egwene marqua une pause. Tar Valon aussi était séparée des Seanchaniens par des centaines de lieues, et ça ne l’avait pas empêchée de frôler la destruction. Darlin avait raison de s’inquiéter, et il se comportait comme un bon roi. Mais elle aurait besoin de son armée au champ de Merrilor. Peut-être pouvait-elle lui proposer une solution pour être utile à Rand tout en restant en sécurité.

« Pour l’instant, l’Illian résiste et sert de tampon entre les Seanchaniens et vous. Bien entendu, je vous fournirai des portails, comme promis. Si les Seanchaniens attaquent Tear, vos soldats seront rapatriés en un clin d’œil. »

Là encore, Egwene hésita. À l’heure actuelle, les Seanchaniens devaient eux aussi disposer de portails. Du coup, si loin soient-ils, personne n’était à l’abri. S’ils frappaient Tear, le retour au pays via des portails risquait de ne pas suffire.

Egwene frissonna au souvenir de sa captivité, quand les Seanchaniens avaient fait d’elle une damane. Ce peuple, elle le détestait avec une ferveur qui l’inquiétait parfois. Mais pour ses plans, le soutien de Darlin était indispensable.

Elle recommença à écrire :

« Le Dragon Réincarné doit voir toutes nos forces réunies pour s’opposer à son projet… discutable. Sinon, nous ne réussirons pas à le dissuader de passer à l’action. Je vous implore de venir avec toutes vos troupes. »

Egwene signa la lettre, versa du sable sur l’encre, puis elle la plia et la scella. Darlin et Elayne régnaient sur deux des plus puissants royaumes. Pour ses projets, tous les deux étaient très importants.

À présent, elle allait répondre à une lettre de Gregorin den Lushenos, ancien membre du Conseil des Neuf de l’Illian. Jusque-là, elle ne lui avait pas dit que Mattin Stepaneos était à la Tour Blanche, mais elle y avait fait allusion. Elle avait également parlé à Mattin, l’informant qu’il était libre de partir quand ça lui chanterait. Pas question qu’elle prenne la sale habitude de détenir des monarques en otages.

Manque de chance, Mattin craignait d’être tué s’il revenait chez lui. Absent trop longtemps, il redoutait que son royaume soit… dans la poche de Rand al’Thor. À juste titre, probablement. Quel bazar !

Un problème à la fois. Gregorin, régent de l’Illian, hésitait à se rallier à Egwene. À l’évidence, Rand l’intimidait bien plus qu’il impressionnait Darlin, et pour lui, les Seanchaniens n’étaient pas une menace lointaine. En fait, ils frappaient presque à la porte de sa capitale.

Egwene se fendit d’une lettre très ferme, avec la même promesse qu’à Darlin. Si elle se débrouillait pour garder Mattin loin de l’Illian – le plus cher désir du roi, mais il ne fallait surtout pas que Gregorin le sache ! –, le régent accepterait peut-être de venir avec toute son armée.

Egwene avait conscience de ce qu’elle faisait. Par la bande, elle se servait de la prétention de Rand – être le centre de tous les ralliements – pour rapprocher les monarques de la Tour Blanche, et les lier à elle. Ils viendraient pour soutenir son plaidoyer contre la rupture des sceaux. Ensuite, ils seraient là pour servir l’humanité durant l’Ultime Bataille.

On frappa à la porte, puis Silviana passa la tête par le battant entrouvert. Quand elle avança, Egwene vit qu’elle tenait une lettre. Ou plutôt un cylindre enroulé fixé à la patte d’un pigeon.

— Tu as l’air sinistre, fit Egwene.

— L’invasion a commencé, Mère… Les tours de garde, le long de la Flétrissure, se taisent les unes après les autres. Des hordes de Trollocs avancent sous un ciel noir bouillonnant. Le Kandor, l’Arafel et le Saldaea sont en guerre.

— Ils résistent ?

— Oui. Mais les nouvelles sont partielles et sujettes à caution. Cette lettre vient d’un de nos agents. Elle affirme qu’on n’a plus vu un assaut pareil depuis les guerres des Trollocs.

Egwene inspira à fond.

— Et la brèche de Tarwin ?

— Aucune idée…

— Il faut savoir. Mets Siuan sur l’affaire. Le réseau des sœurs bleues est le plus étendu.

Siuan ne saurait pas tout, bien sûr, mais elle aurait au moins une idée.

Silviana hocha la tête et ne dit pas ce qui tombait sous le sens : le réseau bleu appartenait à l’Ajah Bleu, et la Chaire d’Amyrlin n’avait pas le droit de se l’approprier. Certes, mais l’Ultime Bataille approchait. Le moment ou jamais de faire des concessions.

Silviana referma doucement derrière elle et Egwene prit sa plume pour finir sa lettre à Gregorin.

Très vite, un autre coup à sa porte l’interrompit. Silviana entra sans attendre d’invitation.

— Mère, elles se réunissent, comme tu l’avais prévu !

Egwene en fut très agacée. Mais elle posa calmement sa plume et se leva.

— Allons-y, dans ce cas.

Elle sortit de son bureau. Dans l’antichambre de la Gardienne, elle passa devant un duo d’Acceptées. Nicola, récemment nommée, et Nissa. Deux très jeunes femmes, mais qu’elle aurait bien voulu voir accéder au châle avant Tarmon Gai’don. Aucune sœur ne serait de trop, et ces deux-là, très puissantes, se révéleraient précieuses. Même Nicola, malgré ses terribles erreurs passées.

Elles avaient apporté la nouvelle au sujet du Hall. Parmi ses plus fidèles partisanes, Egwene comptait un grand nombre de novices et d’Acceptées, mais les sœurs les ignoraient souvent. Pour l’heure, ces deux-là regardèrent sortir la Chaire d’Amyrlin et la Gardienne des Chroniques.

— Je n’arrive pas à croire qu’elles tentent ce coup-là, souffla Silviana.

— Ce n’est pas ce que tu penses, la rassura Egwene. Elles ne vont pas essayer de me renverser. Le spectre de la division est encore trop présent.

— Alors, pourquoi se réunir sans toi ?

— À part la renverser, il y a d’autres façons de s’opposer à une Chaire d’Amyrlin.

Egwene s’y attendait depuis un moment, mais ça n’en était pas moins frustrant pour autant. Les Aes Sedai, hélas, restaient des Aes Sedai. Avant qu’on veuille lui arracher le pouvoir, il ne se serait pas écoulé beaucoup de temps.

Quand les deux femmes eurent atteint le Hall, Egwene poussa les portes et entra. Son arrivée lui valut une multitude de regards glaciaux. Tous les sièges n’étaient pas occupés, mais les deux tiers des représentantes étaient là.

Egwene fut surprise de voir trois sœurs rouges. Quid de Pevara et Javindhra ? Leur absence prolongée, semblait-il, avait poussé l’Ajah Rouge à l’action. Raechin et Viria Connoral les remplaçaient. Les deux seules sœurs de sang de la tour, à présent que Vandene et Adeleas étaient mortes.