Выбрать главу

Un choix étrange, mais pas inattendu.

Romanda et Lelaine n’auraient raté ça pour rien au monde, bien entendu. Très calmes, elles soutinrent le regard d’Egwene. Qu’il était bizarre de les voir ici avec tant de sœurs qu’elles avaient combattues. Une ennemie commune – Egwene – pouvait faire oublier bien des dissensions.

La jeune dirigeante se demanda si elle n’aurait pas dû en être fière.

Lelaine était la seule sœur bleue, et Takima l’unique marron. Très pâle, elle évitait de poser les yeux sur Egwene.

Il y avait deux sœurs blanches, deux jaunes – Romanda comprise –, deux grises et trois vertes. Une découverte qui glaça le sang d’Egwene. C’était l’Ajah qu’elle aurait rejoint, normalement. Et celui qui la peinait le plus.

Sans faire de commentaires acides sur cette réunion décidée à son insu, Egwene attendit que Silviana l’ait annoncée, puis elle alla s’asseoir sur son siège.

Après, elle patienta.

— Eh bien ? demanda enfin Romanda.

Ses cheveux noirs en chignon, elle ressemblait à une louve assise sur une saillie rocheuse, au-dessus de sa tanière.

— Daigneras-tu dire quelque chose, Mère ?

— Vous ne m’avez pas informée de cette réunion. Donc, ce que j’ai à dire ne vous intéresse pas. Je suis là pour observer.

Les représentantes semblèrent encore plus mal à l’aise. L’air de très mauvaise humeur, Silviana vint se placer à côté d’Egwene.

— Très bien, dit Rubinde. Je crois que nous allions écouter Saroiya.

La solide sœur blanche comptait parmi les représentantes qui avaient quitté la tour après la prise de pouvoir d’Elaida. Mais à Salidar, elle avait amplement semé le trouble. Du coup, Egwene ne fut pas surprise de la voir dans ce sale coup.

Saroiya se leva en évitant soigneusement de regarder Egwene.

— J’ajouterai mon témoignage, oui… Durant les jours d’incertitude, à la tour…

Il fallait traduire par « division », mais les sœurs n’aimaient pas en parler si directement.

— … la Chaire d’Amyrlin faisait très exactement ce que Romanda lui disait. Quand elle a appelé à une déclaration de guerre, nous avons toutes été surprises.

» En temps de guerre, dans nos lois, certains articles confèrent les pleins pouvoirs – ou presque – à la Chaire d’Amyrlin. En étant incitées à faire la guerre à Elaida, nous avons en réalité offert à notre dirigeante un contrôle d’airain sur le Hall.

Elle regarda toutes les sœurs présentes – sauf Egwene.

— Je pense qu’elle tentera de nouveau une manœuvre de ce genre. Il faut l’en empêcher. Le Hall est par nature un contre-pouvoir qui s’oppose à la Chaire d’Amyrlin.

Saroiya se rassit.

Son discours soulagea Egwene. À la Tour Blanche, nul ne pouvait savoir quel genre de machination était en cours. Cette réunion prouvait que ses plans avançaient bien et que ses ennemies – ou ses alliées réticentes – n’avaient pas encore compris ce qu’elle faisait vraiment. Là, elles s’agitaient pour s’opposer à des actes vieux de plusieurs mois.

Ça ne signifiait pas que ces femmes étaient inoffensives. Mais quand on anticipait un danger, on l’esquivait bien plus aisément.

— Que pouvons-nous faire ? demanda Magla. (Elle jeta un coup d’œil à Egwene.) En toute prudence, je veux dire. Juste pour s’assurer que le Hall de la Tour restera libre de ses mouvements.

— Nous ne devons pas nous déclarer en guerre, dit Lelaine.

— Et tu vois ça comment ? demanda Varilin. Nous sommes en conflit contre la moitié de la Tour Blanche, mais pas contre le Ténébreux ?

— Contre le Ténébreux, dit Takima, la guerre est déjà déclarée. Y a-t-il besoin d’une proclamation officielle ? Notre simple existence ne suffit-elle pas ? Les Serments ne clarifient-ils pas d’eux-mêmes notre position ?

— Sans doute, concéda Romanda, mais nous devons faire une sorte de déclaration…

Étant l’aînée de ces sœurs, c’était elle qui dirigeait la session.

— Une façon de faire connaître la position du Hall, afin de dissuader la Chaire d’Amyrlin de déclarer imprudemment l’état de guerre.

Romanda ne semblait pas embarrassée par le coup de force en cours. Et elle, regarder Egwene ne la dérangeait pas. Comme Lelaine, elle n’était pas près de pardonner la jeune dirigeante d’avoir choisi une sœur rouge pour Gardienne.

— Mais comment faire passer un tel message ? demanda Andaya. Je veux dire : comment procéder ? Le Hall doit-il produire une annonce qui ne sera pas une déclaration de guerre ? Ce n’est pas un peu ridicule ?

Les représentantes se turent. Egwene hocha la tête, mais pas pour approuver ce qui venait d’être dit. Sa nomination avait eu lieu dans des circonstances très particulières. Si on le laissait faire, le Hall tenterait de s’octroyer un pouvoir supérieur au sien. Cette journée risquait d’être un pas décisif dans cette direction. Au fil des siècles, la puissance de la Chaire d’Amyrlin n’avait jamais été constante. Certaines exerçaient un pouvoir absolu, alors que d’autres étaient les jouets des représentantes.

— Je crois que le Hall agit sagement, dit Egwene, chaque mot soigneusement choisi.

Les représentantes la regardèrent enfin, certaines semblant soulagées. Celles qui la connaissaient bien, cependant, semblaient plus que soupçonneuses. Eh bien, tant mieux ! Qu’elles la considèrent donc comme une menace, plutôt que comme une gamine à réprimander. Un jour, elles la verraient peut-être comme leur dirigeante légitime. En attendant, Egwene allait devoir s’imposer.

— La guerre entre les différentes factions de la tour était un autre genre de bataille, continua Egwene. Dans ma position de Chaire d’Amyrlin, c’était avant tout ma bataille, puisque la dissension, à l’origine, portait sur la dirigeante suprême.

» La guerre contre le Ténébreux dépasse de loin les querelles de personnes. Elle est plus importante que vous, que moi et même que la Tour Blanche. C’est une lutte qui implique toutes les vies, de celle du plus minable mendiant jusqu’à celle de la reine la plus puissante.

Les représentantes digérèrent la tirade en silence.

Puis Romanda réagit :

— Donc, tu ne serais pas opposée à ce que le Hall prenne en main la guerre, supervisant l’armée du général Bryne et les Gardes de la Tour ?

— Tout dépend de la manière dont cette disposition serait rédigée…

Il y eut du raffut dans le couloir, puis Saerin fit irruption dans le Hall en compagnie de Janya Frende. Elles rendirent ses regards furibards à Takima, qui se recroquevilla sur elle-même comme un moineau apeuré. Saerin et d’autres soutiens d’Egwene devaient avoir été informées de la session peu après elle.

Romanda s’éclaircit la voix.

— Dans nos Lois de la guerre, il faudrait voir si quelque chose peut nous aider.

— Je suis certaine que tu les as étudiées à fond, Romanda, dit Egwene. Que proposes-tu ?

— Un article permet au Hall de mener une guerre.

— Certes, mais avec l’accord de la Chaire d’Amyrlin.

Si Romanda tirait les ficelles, comment espérait-elle avoir l’assentiment d’Egwene après avoir convoqué le Hall sans la prévenir ? Son plan devait être plus compliqué que ça.

— Exact, il faudrait le consentement de la Chaire d’Amyrlin, dit Raechin.

Grande, cette femme aux cheveux noirs aimait les porter tressés et enroulés sur son crâne.

— Mais tu viens de dire, Mère, que nous avons agi sagement.

— Eh bien, fit Egwene, s’efforçant de sonner comme si elle était sur la défensive, être d’accord avec le Hall ne revient pas à accepter un décret qui m’exclura du fonctionnement quotidien de l’armée. Quel est mon rôle, sinon celui de diriger la guerre ?