— Oui, Mère, fit Nicola, ravie. De quels objets s’agit-il ?
— Des ter’angreal. Nécessaires pour se rendre dans le Monde des Rêves. Avec quelques autres filles, je vais vous former à les utiliser. Mais vous ne devrez pas vous en servir sans ma permission, bien entendu. Quelques soldats vous escorteront.
Une mesure qui devrait suffire à éviter les… dérapages, avec ces deux-là.
Les Acceptées s’inclinèrent puis filèrent, très excitées.
Silviana se tourna vers Egwene :
— Tu ne leur as pas fait jurer le silence. Ce sont des Acceptées, et elles vont se vanter d’être formées à utiliser des ter’angreal.
— J’y compte bien, répondit Egwene.
Silviana arqua un sourcil.
— Je n’ai pas l’intention de laisser ces filles prendre des risques. En réalité, elles feront beaucoup moins de choses, dans le Monde des Rêves, que mes propos ont pu le leur laisser croire. Rosil a été indulgente avec moi, jusque-là, mais elle ne me laissera pas mettre en danger des Acceptées. L’idée est simplement de lancer les rumeurs idoines.
— Quelles rumeurs ?
— Gawyn a effrayé le tueur… Depuis des jours, on ne déplore plus de pertes, et nous devons le remercier de ça. Mais l’assassin rôde toujours, et, en Tel’aran’rhiod, j’ai aperçu des sœurs noires qui m’espionnaient. Si je ne peux pas les coincer ici, je les piégerai là-bas. Mais d’abord, je dois imaginer un moyen de leur faire croire qu’elles savent où nous trouver.
— Tant que c’est toi l’appât et non ces filles…, dit Silviana, calme mais inflexible.
Avant sa promotion, elle était la Maîtresse des Novices…
Egwene fit néanmoins la grimace en songeant à tout ce qu’on avait attendu d’elle, quand elle était une Acceptée. Mais Silviana avait raison. Elle ne devrait pas exposer Nicola et Nissa à des dangers du même ordre. Certes, elle avait survécu, en devenant ainsi plus forte, mais sauf nécessité absolue, on ne devait pas soumettre des Acceptées à de telles épreuves.
— Je serai prudente, promit Egwene. Je compte sur elles seulement pour répandre partout la rumeur selon laquelle j’assisterai bientôt à une réunion très importante. Si je monte bien le leurre, notre spectre ne pourra pas résister à la tentation de venir écouter.
— Audacieux, ça…
— Mais capital. (Main sur la poignée de sa porte, Egwene hésita.) Au sujet de Gawyn… As-tu découvert où il est allé en ville ?
— Mère, j’ai justement reçu une note à ce sujet, pas plus tard que ce matin. À première vue, il n’est… pas en ville. Une des sœurs qui transmettent tes messages à la reine d’Andor est revenue avec une étrange nouvelle. Il serait à Caemlyn…
Egwene gémit et ferma les yeux.
Cet homme aura ma peau…
— Fais-lui dire de revenir. Si furieux qu’il soit, j’aurai besoin de lui dans les jours à venir.
— Compris, Mère, fit Silviana en s’asseyant à son bureau.
Egwene entra dans le sien pour continuer sa correspondance.
Le temps pressait. Oui, il pressait de plus en plus.
28
Bizarreries…
— Quel est ton plan, mon époux ? demanda Faile.
Après les pourparlers avec les Fils, les deux jeunes gens étaient de retour sous leur tente. L’initiative de Perrin avait surpris sa femme, ce qui était à la fois stimulant et perturbant.
Il enleva sa veste.
— Je capte comme une bizarrerie dans le vent, Faile… Une odeur que je n’ai jamais sentie. (Il hésita.) Il n’y a pas de loups.
— Pas de loups ?
— Je n’en sens aucun dans les environs. Avant, il y en avait, mais ils sont partis.
— Tu dis toujours qu’ils n’aiment pas approcher des gens.
Perrin retira sa chemise, dévoilant sa poitrine musclée couverte de boucles brunes.
— Aujourd’hui, il n’y avait pas assez d’oiseaux et trop peu de créatures dans les broussailles. Que la Lumière brûle ce maudit ciel ! C’est lui, le responsable, ou il y a autre chose ?
Perron soupira et s’assit sur le lit de camp.
— Tu vas aller… là-bas ? demanda Faile.
— Quelque chose cloche, redit Perrin. Je dois savoir quoi avant le procès. Dans le rêve des loups, je trouverai peut-être des réponses.
Le procès…
— Perrin, je n’aime pas du tout cette idée.
— Tu es furieuse contre Maighdin ?
— Bien sûr que oui !
Les deux femmes avaient été captives à Malden ensemble, et Maighdin n’avait jamais confié sa véritable identité – reine de ce fichu royaume d’Andor ! – à Faile. De quoi la faire passer pour une idiote. Un peu comme un vantard de village ayant souligné ses mérites à l’escrime devant un voyageur porteur d’une épée au héron.
— Elle n’était pas sûre de pouvoir nous faire confiance, dit Perrin. Et elle fuyait un des Rejetés, si j’ai bien compris. J’aurais agi comme elle.
Faile foudroya son mari du regard.
— Ne me regarde pas comme ça… Elle n’a pas menti pour te ridiculiser, Faile. Elle avait ses raisons. Oublie ça.
Faile se sentit un tout petit peu mieux. Il était si agréable de voir Perrin prendre confiance en lui.
— Du coup, je me demande qui est vraiment Lini. Une reine seanchanienne ? Maître Gill serait-il le roi de l’Arad Doman ?
Perrin sourit.
— Selon moi, ce sont ses serviteurs… Gill est l’homme qu’il dit être, en tout cas. Balwer doit se lamenter de ne pas avoir découvert le pot aux roses.
— Je parie qu’il l’avait découvert, souffla Faile en s’asseyant à côté de son mari. Perrin, au sujet de ce procès, je suis sérieuse. Ça m’inquiète.
— Je ne me laisserai pas prendre… J’ai seulement promis d’assister à des débats où ils pourront présenter des preuves.
— À quoi bon, si tu ne comptes pas subir la sentence ?
— Ça me donne plus de temps pour réfléchir, et ça m’épargnera peut-être de devoir les tuer. Leur chef, Damodred, son odeur est meilleure que celle de presque tous ses hommes. En lui pas de colère ni de haine morbides. Grâce à ça, nous récupérerons nos amis et je pourrai plaider ma cause. Présenter sa vision des choses est important pour un type comme moi. C’est peut-être ce que j’attends depuis cette nuit-là.
— Dans ce cas, d’accord… Mais à l’avenir, daigne me prévenir de tes plans tordus.
— C’est promis, fit Perrin en s’allongeant. Pour être honnête, cette idée m’est venue sur le moment.
Faile retint ses imprécations – non sans difficulté.
Au moins, il était sorti quelque chose de ces pourparlers. La rencontre entre Berelain et Damodred ! Fine observatrice, l’épouse de Perrin n’avait jamais vu les yeux d’une femme s’illuminer ainsi. Avec un peu de chance, il y aurait quelque avantage à en tirer…
Des ronflements signalèrent à Faile que Perrin dormait déjà.
Perrin était adossé contre une surface lisse et dure. Le ciel trop noir – presque maléfique – du rêve des loups bouillonnait au-dessus de la forêt où se dressaient des sapins, des chênes et des bouleaux.
Perrin se leva et étudia la structure contre laquelle il était adossé. Une tour d’acier qui tutoyait le ciel tourmenté. Parfaitement droit et semblable à une seule et unique pièce de métal, cet édifice semblait totalement surréaliste.
Je te l’ai dit, émit Sauteur, cet endroit est maléfique.
Le vieux loup venait de se matérialiser aux pieds de Perrin.
Stupide louveteau !
— Je ne suis pas venu ici délibérément. J’y étais quand j’ai ouvert les yeux.
Ton esprit est focalisé sur cette tour. Le tien, ou celui d’un des deux-pattes auxquels tu es lié.