Perrin porta la flèche devant ses yeux. Elle empestait le mal ! Révulsé, il la jeta au loin et prit Étincelles dans ses bras.
Entendant craquer des brindilles, le jeune homme se retourna. Sans Frontières venait de sauter entre deux arbres, et lui aussi sentait la peur. Les deux autres loups, eux, détournaient l’attention de Tueur, l’entraînant aussi loin que possible du blessé.
Étincelles dans les bras, Perrin courut vers le mur de verre. Ignorant où il se dressait exactement, il lui était impossible de s’y projeter par la pensée.
Il jaillit du couvert des arbres, le cœur affolé. Plus ils s’éloignaient de la flèche, et plus Étincelles semblait reprendre des forces.
Perrin accéléra sa course, avançant à la vitesse de la brise. Enfin, il aperçut le mur de verre… mais dut s’arrêter net.
Tueur se dressa soudain devant lui, arc armé. Son manteau noir gonflé par le vent, il ne souriait plus et ses yeux faisaient penser à un ciel d’orage.
Il tira.
S’étant décalé, Perrin ne sut jamais où la flèche avait fini par se planter. Revenu à l’endroit où il était entré dans le dôme, il songea qu’il aurait dû commencer par là.
Une seconde fois, il chargea, traversa, perdit l’équilibre de l’autre côté et lâcha Étincelles.
Le loup gémit de douleur et l’humain encaissa un rude choc.
Jeune Taureau !
Étincelles émit une image de Tueur, sombre comme un nuage d’orage, debout à l’intérieur du mur, son arc prêt à tirer.
Perrin ne prit pas la peine de regarder. Se décalant, il se propulsa sur un versant du pic du Dragon. Aussitôt, il se releva et son marteau se matérialisa entre ses mains.
Plusieurs groupes de loups le saluèrent chaleureusement. Pour l’instant, il choisit de les ignorer.
Tueur ne le suivit pas. Après quelques instants de tension extrême, Sauteur apparut.
— Les autres s’en sont tirés ?
Ils sont libres, oui… Mais Murmure est morte.
Sauteur ajouta une image de la louve – vue par les yeux des autres membres de la meute – assassinée quelques instants après l’apparition du dôme. Étincelles avait reçu une flèche alors qu’il flanquait des coups de museau à sa compagne, paniqué à l’idée de la perdre.
Perrin en rugit de rage. Tenté de retraverser pour en finir avec Tueur, il fut arrêté par un avertissement de Sauteur.
C’est trop tôt ! Tu dois apprendre !
— Ce n’est pas que lui, dit le jeune homme. Je dois inspecter la zone, autour de mon camp et de celui des Capes Blanches. Dans le monde réel, quelque chose sent… mauvais. Je dois découvrir ce qui ne va pas…
Ne va pas ?
Sauteur émit une image du dôme.
— Oui, il y a probablement un lien.
Les coïncidences, ce n’était pas si fréquent que ça…
Tu chercheras une autre fois. Tueur est trop fort pour toi.
Perrin inspira à fond.
— Sauteur, tôt ou tard, je devrai l’affronter.
Oui, mais pas maintenant.
— Tu as raison, pas maintenant… Alors, entraînons-nous sans tarder. Comme nous le ferons chaque nuit, jusqu’à ce que je sois prêt.
Rodel Ituralde se tourna dans sa couche, le cou poisseux de sueur. Le Saldaea avait-il toujours été si chaud et moite ? Que n’aurait-il pas donné pour être à Bandar Eban, en train de savourer la brise fraîche qui soufflait de l’océan.
Rien n’allait comme il fallait. Pourquoi les Créatures des Ténèbres n’attaquaient-elles pas ? Une centaine de possibilités tourbillonnaient dans son esprit.
Les Trollocs attendaient-ils de nouveaux engins de guerre ? Coupaient-ils des arbres afin d’en fabriquer ? Ou leurs chefs se satisfaisaient-ils d’un siège statique ? La cité était encerclée, mais il devait y avoir assez de Trollocs pour submerger ses défenses.
L’ennemi recourait au vieux truc des roulements de tambour. Sans interruption. Avec une terrifiante régularité, comme s’il s’agissait des battements de cœur d’un énorme animal – le Grand Serpent lui-même, s’enroulant comme un boa autour de Maradon.
Dehors, le jour se levait. Le soir, Ituralde avait rejoint sa tente bien après minuit. Du coup, Durhem, qui commandait la garde du matin, avait ordonné qu’on ne le dérange pas avant midi.
La tente du général se trouvait sur la grand-place. Désireux d’être près du mur, il avait refusé qu’on lui octroie une chambre et un lit. De la folie ! Même s’il n’avait jamais eu de problème avec les lits de camp des années durant, il n’était plus précisément un jeune homme…
Pour le lendemain, il se ferait transférer.
En attendant, dors.
Plus facile à dire qu’à faire… L’accusation qu’on lui avait lancée à la figure – être un fidèle du Dragon – n’était pas facile à avaler. En Arad Doman, il avait combattu pour son roi, un homme en qui il croyait. À présent, sur une terre inconnue, il se battait pour un type qu’il n’avait vu qu’une fois. Et tout ça sur une intuition.
Lumière, quelle fournaise ! La sueur qui ruisselait de ses joues finissait par lui irriter le menton. Si tôt le matin, comment pouvait-il faire si chaud ? Rien de naturel là-dedans… Et ces maudits tambours qui n’arrêtaient pas.
Ituralde soupira et se leva. Sa jambe lui faisait mal, et ça durait depuis des jours.
Tu es un vieux type, Rodel…, pensa-t-il en retirant ses sous-vêtements trempés.
Après en avoir changé, il enfila une simple chemise blanche avec des boutons noirs, mit son pantalon et ses bottes puis passa sa veste grise et la boutonna jusqu’au menton.
Il bouclait son ceinturon d’armes quand il entendit dans le couloir des bruits de pas et des murmures. Les échos de voix se faisant plus forts, il sortit au moment où quelqu’un disait :
— Le seigneur Ituralde voudra savoir !
— Savoir quoi ?
Un jeune messager se querellait avec les gardes du général. Les trois belligérants se tournèrent vers lui, l’air piteux.
— Désolé, seigneur…, dit Connel. Mais on nous a ordonné de te laisser dormir.
— Pour dormir avec cette chaleur, il faut avoir des lézards dans son ascendance… Qu’as-tu à me dire, fils ?
— Le capitaine Yoeli est sur les créneaux, seigneur.
Ituralde reconnut le messager, qui servait sous ses ordres presque depuis le début de la campagne.
— Il vous demande de venir.
Ituralde hocha la tête.
— Connel, merci d’avoir veillé sur moi. Mais sache, mon vieil ami, que je ne suis pas encore un vieillard fragile.
Connel s’empourpra.
Sur la place, les gardes du corps du général lui emboîtèrent le pas. Le soleil levé, un grand nombre de soldats étaient debout. Un trop grand nombre, en fait. Eux aussi avaient des difficultés à dormir.
Sur les remparts, Ituralde fut accueilli par un spectacle désolant. Autour de la ville, des milliers et des milliers de Trollocs campaient et des feux brûlaient un peu partout. Déprimé, Ituralde préféra ne pas penser à la provenance du bois que les monstres faisaient flamber. Avec un peu de chance, tous les fermiers et les villageois du coin auraient entendu l’ordre d’évacuation d’urgence…
Yoeli était accoudé entre deux merlons, un homme en veste noire à ses côtés. Parmi les Asha’man qu’al’Thor avait affectés au général, Deepe Bhadar était une « huile » : un des trois qui portaient à la fois un dragon et une épée sur leur col. Cet Andorien avait un visage plat et de longs cheveux blonds.
De-ci de-là, Ituralde avait entendu des Asha’man parler tout seuls, comme s’ils n’avaient pas toute leur raison. Pas Deepe. Lui, il semblait se contrôler parfaitement.