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Yoeli gardait en permanence un œil sur Deepe. Le général le comprenait, car lui non plus n’était pas à l’aise avec les hommes capables de canaliser. Pourtant, ils étaient très utiles et ne l’avaient jamais déçu. Du coup, il en était presque venu à se fier à son vécu, pas aux rumeurs.

— Seigneur Ituralde, dit l’Asha’man, sans esquisser un geste.

Comme ses collègues, il ne saluait personne d’autre qu’al’Thor.

— Oui ? répondit le général.

Les hordes de Trollocs, constata-t-il en les balayant du regard, n’avaient guère bougé depuis qu’il s’était couché.

— Ton homme prétend sentir quelque chose, dit Yoeli. Là-dehors.

— Seigneur Ituralde, expliqua Deepe, ils ont avec eux des personnes capables de canaliser. Au moins six, selon moi, et peut-être plus. Des hommes, puisque je sens qu’ils manient le saidin. Quand je plisse les yeux, il me semble voir des flux, mais c’est peut-être un tour de mon imagination.

— C’était ça qu’ils attendaient ! grogna Ituralde.

— Pardon ? demanda Yoeli.

— Avec des Asha’man dans leurs rangs…

— Ce ne sont pas des Asha’man ! coupa Deepe, indigné.

— D’accord, d’accord… Avec des hommes capables de manier le Pouvoir, ils raseront ces fortifications sans aucune difficulté. Après, un raz-de-marée de Trollocs déferlera dans tes rues, Yoeli.

— Pas tant que je vivrai ! jura Deepe.

— J’aime qu’un soldat soit déterminé, Deepe. Mais tu as l’air aussi épuisé que moi.

Deepe foudroya du regard le général. Pourtant, il avait les yeux rouges à force de manquer de sommeil, et, sur son visage, le moindre muscle était tendu à craquer.

Croisant le regard d’Ituralde, il prit une longue et difficile inspiration.

— C’est exact, concéda-t-il. Mais contre ça, nous ne pouvons rien.

Deepe leva un bras et fit quelque chose que le général ne vit pas. Aussitôt, un éclair de lumière rouge jaillit de sa main – le signal qu’il utilisait pour appeler ses compagnons.

— Capitaine, général, dites à vos gars d’être prêts. Ce ne sera plus long. Ces hommes ne peuvent pas maintenir un tel volume de Pouvoir sans… conséquences.

Yoeli ne se le fit pas dire deux fois. Tandis qu’il s’éloignait, Ituralde prit l’Asha’man par le bras pour attirer son attention.

— Toi et tes amis, vous êtes trop importants pour qu’on vous perde. Le Dragon vous a chargés de m’aider, pas de mourir ici. Si la ville tombe, partez tous en emmenant autant de blessés que possible. C’est compris, soldat ?

— Beaucoup de mes collègues n’aimeront pas ça.

— Mais tu sais très bien que j’ai raison… Pas vrai ?

Deepe hésita à peine.

— Oui. Tu parles d’or, comme souvent. Je le ferai, seigneur… (Deepe baissa le ton.) C’est sans espoir, ici… Quoi que fasse l’ennemi, ce sera un désastre pour nous. Je déteste dire ça, mais ce que tu préconises au sujet de mes Asha’man s’applique aussi à tes soldats. Nous devons tous filer.

Dans ce mot, « filer », Deepe réussit à mettre toute l’amertume du monde.

— Yoeli et ses hommes ne partiront pas avec nous.

— Je sais.

Ituralde réfléchit un peu, puis il secoua la tête.

— Chaque jour que nous gagnons ici est un répit de plus pour ma terre natale. Deepe, je ne peux pas partir. Maradon est le meilleur endroit où se battre. Tous les bâtiments étant fortifiés, on tiendra des jours, même en étant séparés. Une bonne façon de retarder l’ennemi…

— Dans ce cas, nous resterons aussi.

— Je t’ai donné un ordre, fils, et tu l’exécuteras. Compris ?

Deepe serra les dents, puis il hocha la tête.

— Je prendrai…

Ituralde n’entendit jamais la suite, car une explosion l’assourdit.

Il n’avait rien senti arriver… Alors qu’il conversait avec l’Asha’man, il s’était soudain retrouvé sur le sol du chemin de ronde, le monde étrangement silencieux autour de lui. Sa tête lui faisant un mal de chien, il eut une quinte de toux puis porta une main à son visage et l’en retira rouge de sang. Quelque chose clochait avec son œil droit, qui le torturait dès qu’il tentait de l’ouvrir.

Pourquoi ce calme surnaturel, autour de lui ?

Il roula sur lui-même et toussa de nouveau, l’œil droit fermé et le gauche pleurant d’abondance. À quelques pouces de son nez, le mur… disparaissait carrément.

Une énorme section de la muraille nord s’était volatilisée. Simplement. Sonné, Ituralde tenta de regarder dans la direction où se tenait Deepe.

L’Asha’man gisait lui aussi sur le sol, la tête en sang. En dessous du genou de sa jambe droite, il ne restait plus qu’une bouillie de chair d’où émergeaient des fragments d’os.

Ituralde se releva péniblement, tituba et retomba à genoux, à côté du blessé. Du sang formait une flaque sous son corps, mais il respirait encore.

Vivant, mais pour combien de temps ? Je dois donner l’alerte.

L’alerte ? Si cette explosion ne l’avait pas donnée, rien n’y ferait. Sur la place, des bâtiments étaient à moitié démolis, écrabouillés par les pierres du mur. Dehors, les Trollocs se mettaient en mouvement, portant des radeaux pour traverser les douves.

Ituralde retira sa ceinture à l’Asha’man et s’en servit pour lui faire un garrot. C’est tout ce qui lui vint à l’esprit.

La ville est perdue… Comme ça, en un claquement de doigts.

Des mains aidèrent le général à se relever. Sonné, il reconnut pourtant Connel. Bien vivant, même si sa veste était en lambeaux. Pendant que deux autres soldats se chargeaient de Deepe, il entraîna Ituralde loin du désastre.

Dans un brouillard, celui-ci descendit l’escalier, manquant deux ou trois fois basculer dans le vide tête la première. Sans Connel, il aurait fait le plongeon.

En bas, les deux hommes approchèrent d’une tente. Un pavillon, plutôt, sans côtés.

Mais quelque chose n’allait pas. Un champ de bataille ne pouvait pas être silencieux à ce point.

Soudain, comme un torrent glacé, l’ouïe du général lui revint. Un incroyable vacarme agressant ses oreilles, il cria à s’en casser les cordes vocales.

Des hurlements, des blocs de pierre qui s’écroulaient, des sonneries de trompette et des roulements de tambour… Les cris des agonisants…

Tout revint d’un coup, comme s’il avait retiré des bouchons de cire de ses oreilles.

Il s’ébroua, le souffle court. Il était à l’infirmerie. Un des Asha’man, Antail, se penchait sur lui. Mais pourquoi se sentait-il si fatigué ? Le manque de sommeil, plus l’agression de la guérison… Alors que les bruits de la bataille l’assourdissaient, il trouva ses paupières anormalement lourdes.

— Seigneur Ituralde, dit Antail, je connais un tissage qui ne vous guérira pas, mais qui vous donnera l’impression d’aller mieux. L’ennui, c’est que ça peut faire des dégâts. Vous voulez que je tente le coup ?

— Je… C’est…, marmonna le général.

— Par le sang et les cendres ! grogna Antail.

Il tendit un bras. Une nouvelle vague de Pouvoir déferla en Ituralde, tel un tsunami emportant tout sur son passage, y compris la fatigue et la confusion mentale. Tous ses sens de retour, il aurait juré sortir d’une nuit reposante. Et son œil droit ne lui faisait plus mal.

Il restait cependant quelque chose – une sorte d’épuisement, dans la moelle de ses os. Mais il pouvait passer outre. Il s’assit, inspira et expira deux ou trois fois, puis regarda Antail.

— Voilà un tissage efficace ! Tu aurais dû me dire que tu l’avais à ta disposition.

— C’est dangereux, répéta l’Asha’man. Plus dangereux que la version des femmes, d’après ce qu’on dit. Plus efficace, aussi. Mais cette vigueur recouvrée, vous la paierez plus tard par une pire fatigue.