Pensaient voir…
De fait, les monstres arpentaient les rues avec une certaine allégresse. Même les Myrddraals qui les suivaient semblaient… détendus.
Les Trollocs évitèrent les bâtiments en feu et le palais, parce qu’il était fortifié. Lancés à la poursuite des « fugitifs », ils s’enfoncèrent en ville, la plupart s’engouffrant dans une large avenue qui conduisait vers le secteur est. Des gravats sciemment installés à l’entrée les encourageaient à s’aventurer par là.
— As-tu l’ambition de devenir général, capitaine Yoeli ? demanda Ituralde.
— Mes ambitions n’ont aucune importance. Mais seul un imbécile n’aurait pas l’espoir d’apprendre.
— Dans ce cas, sois attentif à cette leçon, fils.
En bas, des volets s’ouvraient tout au long de l’avenue empruntée par les Trollocs. Sur les balcons, des archers se mirent en position.
— Quand tu as ne serait-ce que l’impression de faire ce que l’ennemi attend de toi, dépêche-toi de passer à autre chose !
Les archers tirèrent, et les Trollocs tombèrent comme des mouches. De grandes arbalètes, dont les carreaux avaient presque la taille de lances, martelèrent les Blafards, et plusieurs titubèrent sur les pavés, ignorant encore qu’ils étaient morts, mais déjà plus de ce monde.
Désorientés et fous de rage, les monstres tentèrent de défoncer les portes des bâtiments où étaient postés les tireurs. Alors, le tonnerre éclata.
Le bruit de milliers de sabots ! L’élite de la cavalerie de Yoeli, chargeant lances pointées. Éventrés ou égorgés, les Trollocs tombèrent par centaines.
Maradon devint un piège géant. Pour tirer, on ne pouvait pas rêver meilleure position que ces fenêtres et ces balcons, et l’avenue – plus quelques autres rues – avait la largeur idéale pour des cavaliers qui la connaissaient bien.
Les cris de joie des Trollocs se muèrent en hurlements de douleur. Dans leur hâte de revenir sur leurs pas, ils se renversaient les uns les autres, se piétinant à l’occasion.
Poussés par les cavaliers, ils déboulèrent sur la grand-place. Les hommes de Yoeli ne les lâchèrent pas, les sabots et les flancs de leurs montures souillés d’un sang immonde. Alors, d’autres archers apparurent aux fenêtres des bâtiments en « feu » – en réalité, des incendies soigneusement contrôlés dans des pièces isolées des autres – et entreprirent de cribler de flèches les envahisseurs.
Dans les rues, des soldats fournirent des lances neuves aux cavaliers. De nouveau équipés, ceux-ci fondirent sur les Trollocs.
Les archers cessèrent de tirer, leur offrant tout loisir de massacrer les monstres sans risquer de prendre une flèche.
Des centaines de Trollocs y laissèrent leur peau. Des milliers, peut-être. Terrorisés, les survivants s’enfuirent par la brèche.
Malins, les Myrddraals furent les premiers à filer. Les rares retardataires devinrent des cibles de choix pour les archers. En tuer un revenait à abattre les dizaines de Trollocs liés à lui.
Les Blafards succombaient, certains hérissés de plus de vingt flèches.
— Je donne l’ordre de rassembler les hommes et de défendre de nouveau la brèche ? demanda Yoeli.
— Non.
— Mais…
— Nous battre sur cette brèche n’aurait aucun intérêt, fils. Ordonne aux hommes de se poster dans d’autres bâtiments. Même chose pour les archers. Y a-t-il des entrepôts assez grands pour abriter les cavaliers ? Dans ce cas, qu’ils y aillent. Ensuite, nous attendrons.
— L’ennemi ne se laissera pas prendre deux fois…
— Exact, admit Ituralde. Mais quand ils reviendront, les Trollocs seront prudents et… lents. Si on charge, on se fera massacrer. En tenant et en gagnant du temps, on finira par les avoir. C’est la seule solution, Yoeli. Survivre jusqu’à l’arrivée des renforts. S’ils viennent.
Yoeli approuva du chef.
— Notre prochain piège tuera moins de Trollocs. Mais par nature, ce sont des trouillards. Savoir que n’importe quelle rue peut se transformer en piège mortel les rendra circonspects. De quoi gagner plus de temps qu’en perdant la moitié de nos gars sur cette brèche.
— Compris… (Yoeli hésita un peu.) Mais ne faut-il pas, pour que ça marche, qu’ils prévoient nos actions ? Sans ça, cette phase du plan ne fonctionnera pas.
— J’imagine que tu as raison.
— Alors, ne devons-nous pas changer de tactique ? Tu as dit que ça s’impose, quand l’ennemi s’attend à ce qu’on va faire.
— Tu réfléchis trop, fils. Va plutôt exécuter mes ordres.
— Hum… Oui, seigneur.
Yoeli joignit le geste à la parole.
C’est exactement pour ça que je ne devrais jamais donner de leçon de tactique.
Comment expliquer à des disciples qu’une règle primait toutes les autres : toujours se fier à son instinct. Les Trollocs seraient effrayés, et Ituralde comptait en tirer parti. Bref, il faisait flèche de tout bois avec ce que l’ennemi lui fournissait.
Le général évita de réfléchir trop longtemps à sa règle, de peur de découvrir qu’il venait très récemment de la violer. Parce que son instinct lui criait qu’il aurait dû ficher le camp de cette maudite ville des heures plus tôt.
29
Un terrible sentiment
— Selon vous, que mijote Perrin ? demanda Berelain alors qu’elle se dérouillait les jambes en compagnie d’Alliandre et de Faile.
Celle-ci ne répondit pas. En cette fin d’après-midi, le soleil déclinant enveloppé de nuages fournissait une lumière qu’on eût crue tamisée. Bientôt, quand il sombrerait à l’horizon, il embraserait le ciel.
Dans deux jours, le procès de Perrin s’ouvrirait. Un délai voulu, Faile le savait, afin de laisser plus de temps aux Asha’man pour résoudre l’étrange problème que posaient les portails.
L’armée grossissait toujours, car des nouvelles recrues arrivaient régulièrement. D’après les éclaireurs, les Capes Blanches connaissaient le même phénomène. Moins massif, mais bien réel. Par des temps pareils, porter l’uniforme était une promesse de puissance – et, au minimum, d’estomac bien rempli.
Près du camp « de guerre » de Perrin, le long du cours d’eau, des pachiriers aquatiques enfonçaient leurs racines dans l’onde paisible. Leur tronc, vu de loin, ressemblait à du verre soufflé qui se serait compacté en durcissant. Au Saldaea, il n’y avait rien de pareil. Ici, il semblait que deux pas de travers suffiraient pour s’égarer dans un marécage.
— Personne ne daigne me répondre ? insista Berelain.
Ces derniers jours, elle semblait… distraite.
— J’ai un peu réfléchi… On devrait peut-être envoyer un émissaire aux Capes Blanches. Vous pensez que Perrin m’autoriserait à aller les voir ? Qui sait ? Ma parole pourrait peser en sa faveur…
Ce sujet, encore ? s’agaça Faile.
— Non, répondit-elle. Tu sais qu’il est bien décidé, à propos de ce procès.
La Première Dame fit la moue, mais elle abandonna. Les trois femmes continuèrent leur promenade sous l’œil attentif de dix Promises. Jadis, Faile se serait sans doute plainte de leur présence. C’était avant d’avoir été enlevée si facilement.
Dans le lointain, elle vit qu’un groupe de réfugiés quittait le camp, en route vers le sud-est à travers la campagne. Avant le problème avec les portails, dix mille personnes environ avaient été envoyées dans des zones rurales du Cairhien. Toutes avaient consigne de ne pas faire de remous. Pour le moment, Perrin ne voulait pas qu’on sache où il était. Les femmes seraient muettes, mais les hommes cancaneraient, comme toujours…