Gaul eut un grognement approbateur. Il portait ses lances, mais bien plus serrées dans son harnais que d’habitude.
Bien qu’il ne fît pas encore noir, Aravine s’était munie d’une lanterne. Là aussi, en prévision d’une longue nuit…
— Tiens-moi au courant de ce que Tam et Elyas auront trouvé, dit Perrin à Gaul.
Perrin avait chargé les deux hommes – chacun de son côté – de passer dans les villages environnants pour s’assurer que les habitants – ceux qui ne s’étaient pas joints à une des deux armées – n’avaient pas souffert de la bulle maléfique.
Une main bandée, Berelain avait repris toute sa dignité. Sous sa tente, elle fit son rapport à Perrin, précisant le nombre de blessés parmi ses soldats, et citant le nom des morts. Seulement six dans son camp.
En sortant de la tente, Perrin bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Très las, il envoya Aravine s’enquérir des Aes Sedai. Gaul étant parti aider à porter des blessés, Perrin continua seul en direction du secteur du camp dévolu à Alliandre.
Son marteau n’avait pas tenté de le tuer. D’après ce qu’il savait, c’était la seule arme qui avait résisté à la bulle maléfique. Comment interpréter ça ?
Perrin secoua la tête, puis il hésita, pensif, alors que quelqu’un courait vers lui. Identifiant l’odeur de Tam, il se retourna pour l’accueillir.
— Fiston, dit le vétéran, le souffle court, il vient de se passer quelque chose d’étrange.
— La bulle a frappé un village ? Il y a des blessés ?
— Non, non… Rien à signaler sur ce plan. Les villageois n’ont rien remarqué. Il s’agit d’autre chose.
L’odeur de Tam était bizarre. Inquiète et perplexe…
— Qu’est-il arrivé ?
— Je… eh bien, je dois partir, fiston. Quitter le camp. Et je ne sais pas quand je pourrai revenir.
— Est-ce… ?
— Aucun rapport avec les Capes Blanches ! On m’a dit d’être discret, mais c’est lié à Rand.
Les couleurs tourbillonnèrent. Puis une image se forma : Rand dans les couloirs de la Pierre de Tear, l’air sombre et menaçant.
— Perrin, je dois le faire ! Des Aes Sedai sont impliquées, et il faut que je te laisse. Hélas, j’ai juré de ne rien dire de plus.
Sondant le regard de Tam, Perrin y lut une parfaite sincérité.
— Eh bien, d’accord… As-tu besoin d’aide ? Quelqu’un qui t’accompagne, où que tu ailles ?
— Non, ça ira…
Dans l’odeur de Tam, Perrin capta de l’embarras. Que se passait-il donc ?
— J’essaierai de t’envoyer de l’aide, fiston… (Tam posa une main sur l’épaule de Perrin.) Tu t’en sors très bien, ici. Je suis fier de toi, et ton père le serait aussi. Continue ! Au plus tard, on se reverra pour l’Ultime Bataille.
Perrin acquiesça. Tam fila vers sa tente, sans doute pour faire ses bagages.
Quand on inspectait les remparts couchée sur un palanquin, avoir l’air régalien n’était pas un jeu d’enfant. Pourtant, Elayne s’efforçait d’y arriver. Parfois, obtenir ce qu’on voulait était plus important que le décorum.
Du repos au lit ! Afin d’empêcher Melfane de la couver, Elayne avait juré de ne pas poser un pied par terre. En revanche, quand avait-elle promis de rester dans sa chambre ?
Quatre Gardes Royaux portaient le palanquin sur leurs épaules. En robe écarlate, les cheveux soigneusement peignés et la Couronne de Roses d’Andor sur la tête, Elayne était confortablement allongée entre deux accoudoirs.
Sous un ciel toujours noir, il faisait désagréablement chaud. Consciencieuse, Elayne consacra un moment à plaindre les quatre pauvres types qu’elle condamnait à suer sous la chaleur moite de ce début d’été. Cela dit, ces hommes étaient prêts à mourir pour elle. Alors, transpirer un peu… De plus, porter une reine, c’était quand même un grand honneur.
Birgitte marchait à côté du palanquin. Dans le lien, Elayne captait de l’amusement. Une chance, ça ! Au début, elle avait craint que la Championne interdise cette excursion, mais elle avait éclaté de rire. Sans doute parce qu’elle estimait qu’une activité diurne de ce genre, même si Melfane en ferait une maladie, ne risquait pas de nuire à la future mère et à ses bébés.
En revanche, cette sortie serait une occasion pour Elayne de se ridiculiser. Pour l’archère, ce n’était pas une si mauvaise chose que ça…
Elayne fit la grimace. Que diraient les gens ? La reine sur le mur extérieur, dans un palanquin ? Eh bien, pour l’empêcher d’assister aux essais, il faudrait plus que des rumeurs. Quant à la sage-femme, elle n’allait quand même pas lui casser les pieds en permanence !
Depuis la muraille, la vue était parfaite. Les champs qui s’étendaient en direction d’Aringill se trouvant sur sa gauche, la cité grouillante de vie se dressait sur la droite d’Elayne.
Pour l’époque, ces champs étaient trop brunâtres. Partout dans le royaume, les rapports se révélaient désastreux. Neuf exploitations sur dix ne donneraient rien.
Les porteurs d’Egwene gagnèrent une tour de garde puis s’arrêtèrent net quand ils constatèrent que le palanquin était trop haut pour passer dans l’escalier en colimaçon.
La démonstration devait avoir lieu au sommet de cette tour. Par bonheur, le fabricant du palanquin avait prévu les situations de ce genre. Les hommes démontèrent les pieds du palanquin, le saisirent par les poignées de secours, et entreprirent l’ascension.
Pendant qu’on la portait, Elayne passa le temps en songeant au Cairhien. Toutes les maisons nobles prétendaient attendre avec impatience qu’elle vienne s’emparer du trône, mais aucune ne lui avait proposé de soutien autre que verbal. Le Daes Dae’mar faisait toujours rage, et les machinations – subtiles ou non – avaient commencé dès la minute où Rand avait « offert » le royaume à la jeune reine.
Au Cairhien, une bonne centaine de vents politiques soufflaient en permanence dans autant de directions différentes. Avant de ceindre la couronne, Elayne n’avait pas le temps d’étudier à fond toutes ces factions. De plus, si elle entrait dans le Grand Jeu des maisons, elle risquait d’être vue comme une personne susceptible d’être vaincue. En d’autres termes, elle allait devoir trouver un moyen de s’approprier le Trône du Soleil sans trop s’impliquer dans les intrigues locales.
Enfin, le palanquin arriva à l’air libre. Au sommet de la tour, Aludra attendait avec son prototype de « dragon ». Assez long, le cylindre de bronze était placé dans un cadre de bois. Ce n’était qu’un faux, pour l’esbroufe. Un autre dragon, fonctionnel celui-ci, était en position en haut de la tour la plus proche. Assez éloignée, cependant, pour qu’Elayne ne risque rien si quelque chose tournait mal.
La mince Tarabonaise ne semblait pas gênée de livrer une arme révolutionnaire à la dirigeante d’un autre pays que le sien. Selon Mat, le but d’Aludra était de se venger des Seanchaniens.
Quand elle voyageait avec la ménagerie de Luca, Elayne avait connu Aludra, mais elle n’était pas sûre de pouvoir lui faire confiance. Du coup, elle avait chargé maître Norry de garder un œil sur elle.
En supposant que les dragons fonctionnent. Sinon, l’Illuminatrice n’avait aucune importance…
Elayne baissa les yeux sur les gens qui allaient et venaient dans les rues de sa ville. À cet instant, elle mesura à quel point elle était en hauteur. Lumière !
Je ne risque rien, se rappela-t-elle. Les visions de Min…
Un sujet qu’elle n’abordait plus avec Birgitte… Et elle comptait vraiment ne plus prendre autant de risques. Mais là, ce n’était pas dangereux. Enfin, pas vraiment…