Détournant la tête avant d’avoir le tournis, elle s’intéressa au dragon. Une sorte de cloche, en effet, mais en plus long et plus étroit. Comme un vase géant posé sur le côté, en quelque sorte.
Ces derniers jours, Elayne avait reçu plusieurs lettres de fondeurs de cloches indignés. Insistant pour que ses consignes soient exécutées à la lettre, Aludra les avait forcés à refondre trois fois les cylindres.
La nuit même, un bruit assourdissant avait réveillé toute la ville. À croire qu’un mur s’était écroulé, ou que la foudre avait frappé un bâtiment. Au matin, Elayne avait reçu un message d’Aludra :
« Premier essai réussi. Rendez-vous demain sur le mur extérieur pour une démonstration. »
— Majesté, fit Aludra, surprise, vous allez… hum, bien ?
— Parfaitement bien, oui, répondit Elayne, s’accrochant à sa dignité. Le prototype est prêt ?
— Oui.
Vêtue d’une longue robe marron, l’Illuminatrice portait ses cheveux défaits, et ils lui arrivaient à la taille. Pourquoi avoir renoncé à ses tresses ?
Aludra semblait se ficher des bijoux, et Elayne n’en avait jamais vu un sur elle.
Cinq Bras Rouges se tenaient avec elle, l’un d’eux portant ce qui semblait être une brosse à cheminée. Un autre tenait une boule de métal, et un troisième un coffret en bois.
Sur l’autre tour, Elayne remarqua un groupe similaire. Soudain, quelqu’un la salua avec un chapeau sombre. Mat avait tenu à assister à l’essai à côté du véritable dragon. Quel idiot, ce type ! Et si l’arme explosait comme une fleur nocturne ?
— La démonstration peut commencer, annonça Aludra. Les hommes qui m’accompagnent vous montreront tout ce qui se passe sur l’autre tour.
Aludra hésita et regarda la reine.
— Majesté, je pense qu’il faudrait vous surélever, pour que vous puissiez bien voir.
Quelques minutes plus tard, les gardes placèrent sous le palanquin des caisses qu’ils avaient trouvées dans un coin. Ainsi, la reine d’Andor pourrait regarder au-dessus des créneaux.
Apparemment, sur une lointaine colline, on avait construit à la hâte quelque chose qu’Elayne ne parvenait pas à identifier.
Sortant plusieurs longues-vues d’une caisse, Aludra en distribua une à la reine et une autre à sa Championne.
Elayne observa la colline. Des mannequins soigneusement habillés… Aludra en avait fait disposer une cinquantaine sur la butte. En rang, comme des soldats.
Où en avait-elle trouvé autant ? Pour cette réquisition, la jeune reine recevrait sans doute des lettres peu amènes d’un certain nombre de tailleurs.
Mat l’avait juré : ces armes justifieraient toutes les dépenses, y compris les plus somptuaires. D’accord, mais maître Cauthon n’était pas vraiment l’homme le plus fiable du monde. Voire de Champ d’Emond…
Ce n’est pas lui qui a laissé un ter’angreal d’une valeur inestimable tomber entre les mains du Ténébreux, se rappela Elayne.
Elle fit la grimace. Dans sa bourse, elle gardait une autre réplique du médaillon. Une des trois qu’elle avait produites depuis sa bévue. Puisqu’elle devait garder le lit, autant s’occuper utilement. Bien entendu, si elle avait pu canaliser de manière régulière, tout ça aurait été moins frustrant.
Les trois nouvelles répliques fonctionnaient comme la première. Quand elle en avait une sur elle, Elayne ne pouvait pas canaliser, et un tissage très puissant neutralisait l’effet du médaillon. Pour progresser, il lui faudrait disposer de nouveau du modèle original.
— Vous voyez, Majesté, que nous avons recréé les conditions dans lesquelles vous pourriez être amenée à utiliser les dragons.
Aludra parlait d’un ton tendu, sans doute parce qu’elle n’avait pas l’habitude des démonstrations de ce genre.
Recréé, oui… Sauf qu’à la place de cinquante mannequins il y aurait cent mille fichus Trollocs.
— Vous devriez regarder la tour d’à côté, proposa Aludra.
Elayne braqua sa longue-vue sur la tour. Cinq Bras Rouges s’y trouvaient aussi, attendant près d’un dragon. Toujours curieux, Mat inspectait l’intérieur du cylindre.
— Ces hommes se sont entraînés à servir les dragons, continua Aludra, mais leur efficacité laisse encore à désirer. Pour ce coup-ci, nous ferons avec…
Elayne baissa sa longue-vue alors que les Bras Rouges, sur sa tour, faisaient reculer le dragon – monté sur deux roues – et l’orientaient un peu plus vers le ciel.
L’homme au coffret le vida dans le cylindre – il contenait une poudre noire –, puis un de ses camarades ajouta la boule de métal. Aussitôt après, le soldat à la longue brosse l’enfonça dans l’arme. En fait, ce n’était pas une brosse, mais un outil qui servait à bourrer et à compacter.
— Ça ressemble à la poudre qu’on trouve à l’intérieur d’une fleur nocturne, dit Birgitte.
Elle semblait très méfiante.
Aludra coula un regard inquiet à la Championne.
— Maerion, comment sais-tu ce qu’il y a dans une fleur nocturne ? Tu n’ignores pas à quel point il est dangereux d’en ouvrir une, j’espère ?
Birgitte haussa les épaules.
Énervée de n’avoir pas obtenu de réponse, Aludra prit une grande inspiration pour se calmer.
— Ce modèle est très sûr. C’est l’autre dragon qui tirera, donc, il n’y a aucun danger. La fabrication est excellente et mes calculs sont parfaits, comme toujours.
— Elayne, fit la Championne, je persiste à dire qu’on devrait regarder depuis le chemin de ronde. Même si le prototype de cette tour n’est pas fonctionnel…
— Après ce que j’ai enduré pour monter jusqu’ici ? Non, merci. Aludra, tu peux y aller.
Elayne ignora l’agacement de Birgitte. Aludra pensait-elle vraiment pouvoir atteindre un des mannequins avec son projectile ? La distance était considérable, et la boule guère plus grande que le poing d’un homme. Le royaume avait-il investi une fortune pour se faire refiler des armes moins efficaces qu’une catapulte ? D’accord, ce dragon semblait plus puissant, mais les rochers propulsés par une catapulte étaient beaucoup plus gros.
Les Bras Rouges en avaient presque terminé. L’un d’eux embrasa avec une torche la mèche qui sortait de la boule puis il la laissa tomber dans le cylindre. Enfin, ils orientèrent l’arme vers sa cible.
— Vous voyez ? demanda Aludra en tapotant sa création. Trois servants, c’est parfait. Quatre par sécurité, au cas où l’un d’eux serait tué. Avec un seul homme, c’est faisable, mais ça prendrait un temps fou.
Quand Aludra brandit un drapeau rouge, les servants reculèrent. L’Illuminatrice ne baissa pas le bras, communiquant avec l’équipe de l’autre tour. Elayne leva sa longue-vue. Un Bras Rouge tenait une petite torche et Mat suivait le spectacle avec une curiosité presque enfantine.
Aludra baissa le bras. Au sommet de l’autre tour, le Bras Rouge embrasa quelque chose sur le côté du dragon.
L’explosion qui suivit fut si violente qu’Elayne en sursauta sur son palanquin. Le bruit valait bien celui de la foudre, et, dans le lointain, elle entendit ce qui semblait être un écho de l’explosion. Portant une main à sa poitrine, Elayne se força à inspirer à fond.
Sur la colline, une immense gerbe de terre monta vers le ciel et le sol trembla à en faire vaciller les arbres. On eût dit qu’une Aes Sedai avait éventré la butte, mais le Pouvoir de l’Unique n’était pas en cause.
Aludra faisait grise mine. Avec sa longue-vue, Elayne constata que le coup avait raté les mannequins d’une bonne dizaine de pas. Mais au point d’impact, il y avait un cratère de cinq pas de large. La boule avait-elle explosé comme une fleur nocturne ? Quoi qu’il en soit, cette arme n’avait rien à voir avec une catapulte ou un trébuchet améliorés. C’était tout à fait autre chose. Un engin capable de propulser une boule de fer très loin et de la faire tout dévaster quand elle explosait.