Elayne imagina une batterie de dragons le long des fortifications de Caemlyn. Si tous tiraient ensemble…
Aludra agita de nouveau son drapeau. Avec sa longue-vue, Elayne observa les Bras Rouges tandis qu’ils nettoyaient puis rechargeaient le cylindre. Les mains sur les oreilles, Mat semblait d’une humeur de dogue. Elayne s’autorisa un sourire. Cet idiot aurait dû venir avec elle, sur cette tour…
Pour recharger, il fallut environ trois minutes. Et Aludra avait encore l’intention d’accélérer les choses…
En attendant, elle rédigea une série d’ordres et les fit porter aux hommes d’en face par un messager. Quand ils eurent reçu les nouvelles consignes, les Bras Rouges déplacèrent légèrement leur dragon.
Aludra baissa le bras. Bien qu’elle fût prête, Elayne ne put s’empêcher de sursauter.
Cette fois le coup fit mouche, en plein milieu du groupe de mannequins. Au moins six furent déchiquetés, et une bonne dizaine d’autres tombèrent comme des quilles.
Avec une cadence de tir toutes les deux minutes – l’objectif d’Aludra –, une si grande portée et une telle puissance dévastatrice, ces armes seraient tout simplement mortelles. Autant que des damane, peut-être.
Birgitte observait toujours la colline avec sa longue-vue. Si impassible qu’elle fût, un étonnement sans borne se déversait dans le lien.
— Alors, cette arme vous plaît ? demanda Aludra.
— Je l’adore… Oui, je l’adore littéralement. Toutes les ressources de la ville sont à toi – que dis-je, toutes les ressources du royaume. Il y a une légion de fondeurs de cloches en Andor. (Elayne chercha le regard de l’Illuminatrice.) Mais tu dois absolument garder les plans secrets. Je te ferai escorter par des Gardes de la Reine. Nous devrons aussi surveiller les fondeurs, car ils pourraient décider de quitter la ville pour vendre des informations à nos ennemis.
— Tant qu’ils ne traitent pas avec les Seanchaniens, ça m’est égal.
— Pas à moi, lâcha Elayne. Et c’est moi qui ferai en sorte que ces armes ne soient pas dévoyées. Aludra, il faut que tu prêtes un serment.
L’Illuminatrice soupira, mais elle jura de préserver le secret. Ces armes, Elayne comptait les utiliser exclusivement contre les Trollocs et les Seanchaniens. Cela dit, les avoir à sa disposition la rassurait énormément.
Ayant toutes les difficultés à contrôler son excitation, elle sourit béatement.
Birgitte baissa enfin sa longue-vue. Dans le lien, elle se révélait… lourdement solennelle.
— Quoi, encore ? demanda Elayne tandis que les porteurs lui empruntaient sa longue-vue pour observer les dégâts.
Soudain, elle éprouvait une étrange sensation d’indigestion. Quelque chose qu’elle avait mangé à midi ?
— Le monde vient de changer, Elayne, dit la Championne, sa longue natte oscillant quand elle secoua la tête. Un changement radical. Et j’ai le terrible sentiment que ce n’est que le début…
30
Des hommes rêvent ici
— Ces Capes Blanches ne sont pas causants, ma dame, dit Lacile avec un sourire malicieux. Mais ce sont quand même des hommes. Et ça fait un moment qu’ils n’avaient pas vu l’ombre d’une femme. Un truc qui leur fait toujours perdre le peu de bon sens qu’ils ont…
Faile longeait les rangées de chevaux, une lanterne à la main. Perrin dormait déjà. Ces derniers jours, il se couchait tôt, en quête du rêve des loups. À contrecœur, les Fils avaient accepté de retarder le procès. Mais Perrin devait quand même préparer ses arguments. En tout cas, selon Faile.
Quand elle le lui disait, il marmonnait qu’il savait exactement ce qu’il allait raconter. Le connaissant, il déballerait simplement son histoire à Morgase, sans fioritures, comme d’habitude.
Lacile et Selande flanquaient Faile. D’autres « fanatiques » suivaient ce trio, tous les sens aux aguets.
— Je crois que les Capes Blanches ont compris que nous étions venues les espionner, annonça Selande.
La petite femme au teint très pâle marchait avec la main posée sur la poignée de son épée. Désormais, elle n’avait plus du tout l’air empotée. Son entraînement à l’escrime, elle l’avait pris très au sérieux.
— Moi, j’en doute fort, répondit Lacile.
Elle portait toujours un chemisier ocre et une jupe marron foncé. Selande était revenue au pantalon et elle semblait se méfier de sa lame – après tout, elle gardait une entaille au bras, en souvenir du moment où son arme avait failli la tuer.
Lacile semblait ravie d’être en jupe…
— Ils n’ont quasiment rien dit d’exploitable, insista Selande.
— Exact, admit Lacile, mais je mettrais ma main au feu qu’ils sont toujours comme ça. Notre prétexte – voir comment allaient Maighdin et les autres – tenait très bien la route. Nous avons pu livrer ton message, dame Faile, et parler un peu avec les soldats. Je les ai assez taquinés pour obtenir quelques informations…
Faile arqua un sourcil, mais Lacile se tut tandis qu’elles passaient à côté d’un palefrenier occupé à étriller un cheval.
— Les Fils respectent Galad, reprit Lacile dès qu’elles furent hors de portée d’oreille. Mais quelques-uns râlent à propos de ce qu’il leur a dit.
— Et il leur a dit quoi ?
— Il veut que les Fils s’allient aux Aes Sedai pendant l’Ultime Bataille.
— N’importe qui aurait pu te dire que ces hommes détesteraient ça, rappela Selande. Ce sont des Capes Blanches !
— Exact, concéda Faile, mais ça montre que Damodred est plus raisonnable que ses Fils. Ton information est très utile, Lacile.
Ravie du compliment mais modeste, la jeune femme passa une main dans ses cheveux, repoussant les rubans rouges qui les attachaient. Depuis sa captivité, elle en mettait deux fois plus qu’avant.
Devant la petite colonne, un type élancé jaillit soudain d’entre deux chevaux. Doté d’une épaisse moustache à la mode du Tarabon, il paraissait très jeune, mais avec des yeux qui semblaient avoir vu beaucoup trop de choses.
Dannil Lewin dirigeait les gars de Deux-Rivières depuis le départ précipité de Tam. La Lumière veuille que ce brave homme se porte bien, où qu’il soit allé.
— Dannil, dit Faile, quelle coïncidence de te voir ici.
— Coïncidence ? répéta l’homme en se grattant la tête.
Son arc au poing, il lui jetait régulièrement des coups d’œil méfiants. Dans le camp, c’était devenu une habitude…
— Tu m’as demandé de venir, dame Faile.
— Certes, mais si quelqu’un pose des questions, ça devra être une coïncidence. Surtout si ce « quelqu’un » est mon mari.
— Je n’aime pas cacher des choses au seigneur Perrin, maugréa Dannil en emboîtant le pas à Faile.
— Tu préfères risquer qu’il soit décapité par une bande de Fils enragés ?
— Non. Et aucun de mes hommes ne veut ça.
— Donc, tu as fait ce que je t’ai demandé ?
Dannil hocha la tête.
— J’ai parlé à Grady et à Neald, oui… Perrin leur a déjà ordonné de rester dans le coin pendant le procès, mais nous avons un peu parlé. Grady a mis au point un tissage d’Air. Avec, il saisira le seigneur Perrin et l’exfiltrera, si ça tourne au vinaigre. Neald couvrira leur retraite. J’ai vu la question avec mes gars. Des archers postés dans les arbres seront prêts à créer une diversion.
Faile acquiesça. Aucun des deux Asha’man n’avait été blessé au moment de la bulle maléfique, et c’était un sacré coup de chance. Les deux avaient un couteau – lequel s’était retourné contre son propriétaire –, mais d’un geste nonchalant, ils l’avaient fait exploser en vol.
Quand des messagers avaient accouru avec l’astuce de Faile – jeter de la terre sur les armes –, la section du camp où se trouvaient les deux hommes en noir s’était révélée bien plus calme que les autres. Slalomant entre les tentes, Neald et Grady détruisaient toutes les armes rebelles qu’ils apercevaient.