La guérison des blessés motivait pour de bon la demande de retarder le procès. Mais il n’y avait pas que ça. Ce délai, Perrin en avait besoin pour que les forgerons et les armuriers remplacent les armes perdues. Juste au cas où les débats tourneraient à la bataille rangée.
Faile aurait juré que ce serait le cas.
— Le seigneur Perrin n’aimera pas qu’on l’entraîne loin du combat, dit Dannil. Pas du tout !
— Ce pavillon risque de devenir un piège mortel, rappela Faile. Perrin pourra diriger le massacre, si ça lui chante, mais depuis l’arrière. Il faudra l’évacuer.
— Compris, ma dame, soupira Dannil.
Perrin apprenait à ne pas avoir peur de Jeune Taureau.
Pas à pas, il assimilait la notion d’équilibre. Le loup quand il fallait le loup, et l’homme quand il fallait l’homme. Lorsqu’il se laissait entraîner dans une chasse, il n’oubliait plus Faile ni son foyer. Bien entendu, il marchait sur le fil du rasoir, mais chaque pas renforçait sa confiance.
Aujourd’hui, il traquait Sauteur, une proie expérimentée et rusée. Mais Jeune Taureau apprenait vite, et avoir le cerveau d’un homme lui conférait un certain avantage. Il pouvait penser comme quelque chose – ou quelqu’un – qu’il n’était pas.
Noam avait-il commencé ainsi ?
Jusqu’où ce chemin pavé de compréhension le conduirait-il ? Y avait-il au bout un secret que Jeune Taureau devrait découvrir ?
L’échec était exclu. Il devait apprendre. Étrangement, plus il prenait confiance en lui dans le rêve des loups, plus il se sentait à l’aise avec lui-même dans le monde réel.
Jeune Taureau chargeait dans une forêt inconnue. Non, une jungle, plutôt, avec des lianes et des plantes aux larges feuilles crénelées. Les broussailles étaient si denses qu’un rat aurait eu du mal à s’y frayer un chemin. Mais Jeune Taureau, lui, exigeait que le monde s’ouvre devant lui.
Alors, les lianes s’écartaient et les plantes retiraient leurs feuilles comme une mère qui tire ses enfants hors de la trajectoire d’un cheval au galop.
Jeune Taureau aperçut Sauteur, qui bondissait devant lui. Mais sa proie se volatilisa très vite. Il ne ralentit pas, atteignit l’endroit où il avait vu le vieux loup et, à l’odeur, détermina où il était allé.
En un éclair, il se retrouva dans une plaine où ne se dressait pas un seul arbre. En revanche, des buissons inconnus s’accrochaient au sol. Dans le lointain, Sauteur apparaissait comme une série de lignes floues.
Jeune Taureau suivit, chaque foulée lui faisant avaler une centaine de pas.
En quelques secondes, ils furent à l’approche d’un énorme plateau. Alors que Sauteur continuait à courir sur le versant de cette butte – comme s’il n’était pas aussi abrupt qu’une muraille d’enceinte –, Jeune Taureau décida d’oublier les lois de la physique et le suivit.
Il courut, un abîme dans le dos, le nez pointé vers le ciel barbouillé de nuages noirs.
Sautant au-dessus d’anfractuosités, il rebondit entre les deux flancs d’un défilé et prit enfin pied au sommet du plateau.
Sauteur attaqua, mais Jeune Taureau était prêt. Il se jeta au sol, atterrissant à quatre pattes tandis que son agresseur volait au-dessus de lui.
En plein bond, Sauteur se volatilisa et réapparut de l’autre côté du plateau.
Jeune Taureau devint Perrin, et il tenait un marteau fait de bois doux. Dans le rêve des loups, de telles choses étaient possibles. Si le marteau touchait sa cible, il ne lui ferait aucun mal.
Perrin frappa, l’air sifflant tant son mouvement était rapide. Loin d’être lent, Sauteur esquiva, contourna son adversaire et lui sauta sur le dos, prêt à y planter ses crocs.
Perrin se décala – mais très légèrement, afin d’être près de sa position de départ. La mâchoire de Sauteur se referma sur du vide et le marteau s’abattit de nouveau.
Un épais brouillard enveloppa soudain Sauteur. Le marteau de Perrin traversa cette purée de pois et s’écrasa sur le sol avant de rebondir.
Le jeune homme jura et pivota sur lui-même. Avec cette brume, impossible de voir Sauteur et de capter son odeur.
Apercevant une ombre dans le brouillard, Perrin plongea, mais ce n’était qu’une illusion d’optique. Vraiment ? D’un coup, des ombres virevoltèrent partout autour de lui. Des silhouettes de loups, d’hommes et de créatures qu’il ne parvenait pas à identifier.
Approprie-toi le monde, Jeune Taureau ! émit Sauteur.
Perrin se concentra, pensant à de l’air sec et à l’odeur puissante de la terre. Dans un paysage aride comme celui-là, l’air aurait dû être ainsi : sec et odorant.
Non, rien à voir avec ce que l’air aurait dû être. Il était ainsi ! L’esprit, la volonté et la sensibilité de Perrin se heurtèrent à un obstacle. Obstiné, il chargea et le traversa.
La brume disparut, dissipée par la chaleur. Devant Perrin, Sauteur était assis paisiblement. Il regardait sur le côté, vers le nord, comme si quelque chose attirait son attention. Puis il se volatilisa.
Perrin repéra son odeur, l’analysa et la suivit pour débouler sur la route de Jehannah. Hors de l’étrange dôme, Sauteur courait le long du mur de verre. Très fréquemment, les deux amis se décalaient jusqu’à cet endroit pour voir si l’obstacle n’avait pas disparu. Jusque-là, ce n’était pas le cas.
Perrin continua la poursuite. Le dôme était-il conçu pour piéger des loups ? Si c’était ça, pourquoi Tueur n’avait-il pas plutôt placé son traquenard sur les versants du pic du Dragon, où tant de loups, pour une raison inconnue, étaient en ce moment rassemblés ?
Du coup, le dôme avait peut-être un autre objectif. Le long de son périmètre, Perrin grava dans sa mémoire l’aspect très particulier d’une poignée de rochers, puis il rejoignit Sauteur sur une petite butte. Quand le loup bondit, disparaissant en plein vol, il n’hésita pas avant de le suivre.
Alors, il capta l’odeur de la destination du vieux loup. Il s’y propulsa aussi – sans transition, puisqu’il ne prit même pas le temps de s’arrêter.
Il se matérialisa un pied environ au-dessus d’une vaste étendue bleue. Stupéfié, il tomba comme une pierre et s’écrasa dans l’eau.
Son marteau lâché, il nagea frénétiquement. Lévitant au-dessus de l’eau, Sauteur affichait l’équivalent, pour un loup, d’une franche désapprobation.
Pas bon, ça… Tu dois encore apprendre.
Perrin cracha de l’eau salée.
La mer était démontée ; pourtant, Sauteur la chevauchait paisiblement. De nouveau, il regarda en direction du nord, mais se tourna très vite vers Perrin.
Qu’est-ce qui te perturbe, Jeune Taureau ?
— Je suis surpris, c’est tout, répondit Perrin en nageant rageusement.
Pourquoi ?
— Parce que je ne m’attendais pas à ça.
Pourquoi t’attendre à quelque chose ? Quand on suit quelqu’un, on peut arriver n’importe où.
— Je sais, répondit Perrin en recrachant de l’eau.
Il serra les dents et s’imagina au-dessus de l’eau, comme Sauteur. Aussitôt, son vœu fut exaucé. Voir la mer qui se déchaînait sous lui le désorienta un moment.
Tu ne vaincras pas Tueur comme ça.
— Dans ce cas, je dois continuer à apprendre.
Il reste peu de temps.
— J’apprendrai plus vite.
Tu pourras ?
— Nous n’avons pas le choix.
Tu peux renoncer à affronter Tueur.