Parce que ce n’est pas notre choix, Jeune Taureau.
Perrin se sentit soudain attiré par le nuage géant. Contre sa volonté, il commença à gravir la pente, Sauteur derrière lui.
Là-haut, c’est dangereux, Jeune Taureau.
— Je sais…
Mais pas question de s’arrêter… Au contraire, il accéléra le rythme, chaque pas un peu plus long que le précédent. Sauteur à ses côtés, ils passèrent devant des arbres, des rochers et des meutes de loups qui les regardaient.
Ensemble, le loup et l’humain grimpèrent jusqu’à ce qu’ils aient dépassé la lisière des arbres, le sol se couvrant de givre puis de glace.
Quand ils furent assez près du nuage géant, ils constatèrent que c’était une sorte de brouillard noir traversé par d’étranges courants tandis qu’il tournait sur lui-même.
Perrin hésita, puis il pénétra dans cette brume – comme s’il retournait dans le cauchemar. Le vent se fit violent et l’air vibrant d’énergie contenue. Dans ce cyclone, des feuilles, des brindilles et de la terre tourbillonnaient. Pour s’en protéger, Perrin dut lever une main.
Non ! pensa-t-il.
Aussitôt, une zone plus calme se forma autour de lui. Mais les bourrasques se déchaînaient tout près de son visage, et il devait résister pour ne pas les laisser l’emporter.
Cette tempête n’était ni un rêve ni un cauchemar. Bien plus réelle que ça, elle se révélait aussi beaucoup plus vaste. Cette fois, avec sa bulle de sécurité, c’était Perrin qui générait un phénomène anormal.
Il avança et s’avisa bientôt qu’il laissait des traces dans la neige. Sauteur le précédait, luttant contre le vent et le préservant ainsi en partie de ses effets.
À ce jeu, le loup était bien meilleur que l’humain à peine capable de maintenir sa bulle bienveillante. Sans elle et sans Sauteur, il aurait sans doute été aspiré par le cyclone puis propulsé dans le tourbillon.
À côté de lui, il vit passer de grosses branches et même quelques petits troncs.
Sauteur ralentit puis s’assit dans la neige et leva la tête pour observer le sommet.
Je ne peux pas rester… Je n’ai rien à faire ici.
— Je comprends, souffla Perrin.
Le loup disparut, mais il continua. Sans pouvoir expliquer ce qui le poussait à grimper, il savait qu’on avait besoin de lui comme témoin. Que quelqu’un en avait besoin !
Des heures durant, il avança avec deux idées en tête : se protéger du vent et mettre un pied devant l’autre.
La tempête se déchaînait – tellement qu’il dut se contenter de n’en repousser qu’une partie.
Arrivé à l’endroit où le sommet du pic était brisé, il se recroquevilla sur lui-même pour résister aux bourrasques et avança sur une corniche donnant sur le vide. Le vent lui cinglant le visage, il dut plisser les yeux pour se protéger de la terre et des flocons qu’il charriait.
Mais il continua, avide d’atteindre le sommet, qui se dressait au-dessus de la moitié verticale manquante du pic.
S’il arrivait tout en haut, il trouverait ce qu’il cherchait, c’était certain. L’horrible maelström devait être la réaction du rêve des loups à quelque chose de plus important et de plus terrible. En ce lieu, parfois, les choses étaient plus vraies que dans le monde réel. Si le songe reflétait une tempête, quelque chose d’important se passait de l’autre côté. Un événement terrifiant, aurait juré Perrin.
Il continua, l’ascension transformée en escalade. Mais il s’était très bien entraîné, ces dernières semaines, sautant au-dessus d’abîmes qu’il n’aurait pas pu maîtriser et négociant des rochers qui auraient été beaucoup trop gros pour lui.
Sur le pic, il repéra une silhouette. Du coup, il accéléra encore le rythme. Quelqu’un devait être là pour observer. Quand ça arriverait, il fallait qu’il y ait un témoin.
Après une longue lutte, Perrin prit pied sur une ultime saillie rocheuse, à moins de dix pas du sommet.
La silhouette, il la distinguait nettement, à présent. Debout à la croisée des vents, l’homme immobile sondait l’est.
Translucide, avec très peu de substance, il n’était qu’un reflet du monde réel. Une sorte d’ombre…
Perrin n’avait jamais rien vu de semblable.
Bien entendu, il s’agissait de Rand. Ça, il s’en doutait depuis le début. Se tenant d’une main à la roche, Perrin, de l’autre, resserra les pans du manteau dont il s’était doté un peu plus tôt. Ses yeux jaunes bordés de rouge, il regarda devant lui, en hauteur. En même temps, il continua à se concentrer pour empêcher les vents de l’arracher de son perchoir.
Un éclair zébra l’air et le tonnerre gronda pour la première fois depuis le début de l’ascension. Bizarrement, l’éclair s’enroula autour du sommet, comme s’il entendait le couronner.
Quoi qu’il en soit, il éclaira le visage de Rand. Un masque d’impassibilité, aussi dur que du marbre. Mais où étaient passées les joues encore un peu rondes de naguère ? Où Rand avait-il glané tant de rides et d’angles ? Et ses yeux… Eux aussi semblaient être en marbre.
Vêtu d’une veste noir et rouge brodée de très bonne qualité, il portait une épée à la hanche. Bizarrement, le vent ne faisait pas voler ses vêtements – qui ne bougeaient pas d’un pouce, comme ceux d’une statue.
Seuls les cheveux de Rand s’abandonnaient à la puissance du vent.
Les mains et les pieds glacés au point qu’il ne les sentait plus, Perrin s’accrocha à la roche comme à une planche de salut. Alors que la bise s’attaquait à ses joues, sa barbe gelait, menaçant de se casser en mille morceaux.
Autour de Rand, une masse noire commença à tourner. Rien à voir avec la tempête, on eût plutôt dit que des ténèbres s’écoulaient du Dragon. Des tentacules noirs poussaient de sa peau et on eût cru assister à la naissance d’un démon.
— Rand ! cria Perrin. Bats-toi !
Sa voix se perdit dans les bourrasques. De toute façon, il doutait que Rand l’aurait entendu, même dans le cas contraire.
La noirceur continuait de s’écouler du Dragon, générant autour de lui une sorte de rideau de brume nauséabonde.
Très vite, Perrin ne vit plus son ami, comme piégé dans un cocon de peur et de dégoût. Peu à peu, le Dragon Réincarné disparaissait et il ne restait plus que son aura démoniaque.
— Rand, s’il te plaît, souffla Perrin.
Soudain, au cœur de l’obscurité, comme venue du centre de la tempête, une étincelle jaillit au cœur même du mal.
La lueur d’une flamme, au plus profond d’une nuit d’encre… Comme un phare, cette lueur semblait indiquer la direction du ciel.
Mais le phénomène semblait si fragile.
La tempête la souffla. Les vents hurlaient et la foudre s’abattait au sommet du pic, lui arrachant de gros fragments de roche.
Les ténèbres poussaient leur avantage.
Pourtant, la lueur revint.
Un réseau de fissures apparut sur le cocon d’obscurité maléfique, comme si de la lumière brillait à l’intérieur.
Une entité très forte était piégée dans le vortex – une masse luisante qui se mit soudain à scintiller.
Le cocon explosa, se volatilisa et se transforma en une colonne de lumière si vive que Perrin craignit un instant que ses yeux en soient à jamais brûlés.
Il ne détourna pas la tête et ne leva pas un bras pour occulter l’image aveuglante, devant lui.
Rand se tenait sous cette lumière, la bouche ouverte comme s’il voulait insulter le ciel.
Alors que la colonne de lumière montait vers la tempête, celle-ci semblait prise de convulsions, et le ciel lui-même commença à vaciller.
Puis la tempête disparut.
La colonne surréaliste devint simplement une flèche de rayons de soleil assez puissante pour illuminer le sommet du pic du Dragon.