Perrin lâcha la roche et, stupéfié, contempla Rand, désormais auréolé d’une incroyable quantité de lumière.
Le mari de Faile ne parvint pas à se rappeler quand il avait vu pour la dernière fois la lumière du soleil dans toute sa pureté.
Les loups rugirent tous en même temps – un cri de triomphe, de gloire et de victoire.
Perrin inclina la tête et cria avec eux. Un moment, redevenu Jeune Taureau, il sentit le bassin de lumière s’étendre et le prendre sous son aile. Aussitôt, la sensation de froid ne fut plus qu’un lointain souvenir.
Quand le reflet de Rand disparut, Perrin s’en aperçut à peine, puisqu’il laissait derrière lui une si magnifique lumière.
Se matérialisant au milieu d’un bond, des loups apparurent autour de Perrin. Ils continuèrent à hurler, fous de joie sous la lumière du soleil qui les inondait de ses bienfaits.
Dans leur enthousiasme, ils soulevaient des gerbes de neige à chaque bond. Sauteur était du lot. Prenant son envol, il vint à la rencontre de Perrin.
La Dernière Chasse commence, Jeune Taureau. Nous sommes vivants ! Oui, vivants !
Perrin regarda l’endroit où s’était tenu Rand. Si ces ténèbres l’avaient emporté…
Mais non, ce n’était pas ça…
Le jeune homme sourit aux anges.
— La Dernière Chasse a commencé ! cria-t-il aux loups. Qu’elle vienne à nous !
Les animaux hurlèrent leur assentiment, leurs voix aussi fortes que le rugissement de la tempête, un peu plus tôt…
31
Dans le vide
Mat but le reste du vin et savoura son goût à la fois doux et frais. Puis il baissa son gobelet et lança les cinq dés qu’il serrait dans sa paume. Se percutant les uns les autres, ils roulèrent sur le plancher de la taverne.
L’air était pesant – lourd de vacarme, de jurons et de senteurs puissantes. La fumée, les alcools forts, un morceau de bœuf tellement poivré qu’on ne captait même plus l’odeur de la viande… En un sens, c’était un bienfait. Même à Caemlyn, la barbaque se gâtait en un clin d’œil.
Les types puants, autour de Mat, regardèrent tomber les dés. L’un empestait l’ail, un autre la sueur et du troisième montaient des relents de tannerie. Les cheveux crasseux et les ongles sales, ces miteux avaient dans leurs poches des pièces qui ne valaient pas moins que les autres.
Le jeu s’appelait le Crachat de Koronko, une spécialité du Shienar.
Mat ignorait totalement les règles.
— Cinq « un », lâcha le type qui puait l’ail. (Nommé Rittle, il semblait perturbé.) C’est perdu, mon gars.
— Non, pas du tout, fit Mat.
Qu’importait sa méconnaissance des règles. Il avait gagné, il le sentait. Sa chance ne le lâchait pas.
Une heureuse initiative… Il en aurait besoin, ce soir…
Le type qui puait la tannerie porta une main à sa ceinture, où pendait un coutelas. Appelé Saddler, il avait un menton si râpeux qu’on aurait pu aiguiser une épée dessus.
— Mon gars, ne viens-tu pas de dire que tu ne connais pas ce jeu ?
— Et c’est vrai, confirma Mat. Mon gars… Pourtant, c’est un lancer gagnant. Devons-nous interroger des gens dans la salle pour qu’ils le confirment ?
Les trois types se regardèrent, l’air sinistre.
Mat se leva. À force de fumée de pipe, au fil des ans, les murs de la taverne avaient tourné au gris. Quant aux fenêtres, pourtant en verre de qualité, elles étaient opaques pour la même raison. Mais la tradition voulait qu’on ne les lave jamais.
Sur l’enseigne délabrée, dehors, s’affichait une roue de chariot. Quant à la raison sociale, officiellement, c’était La Roue des Fumeurs. Cependant, tout le monde parlait de La Roue des Rumeurs, parce qu’il n’y avait pas meilleur endroit à Caemlyn pour entendre des ragots. Un ramassis de mensonges, mais tout le plaisir était là, justement.
Presque tous les clients s’humidifiaient le gosier à la bière. Mat, lui, s’était récemment découvert une passion pour le vin rouge.
— Maître Écarlate, encore un verre ? demanda Kati.
La serveuse du lieu. Une beauté aux cheveux aile de corbeau et au sourire si large qu’il n’était pas loin de s’étendre jusqu’au Cairhien. Toute la nuit, elle avait taquiné Mat – une vraie coquine. Pourtant, il avait insisté sur son statut d’homme marié, et pris garde à ne pas lui sourire. Enfin, pas trop. Et pas avec son sourire irrésistible. Mais certaines femmes ne pouvaient pas regarder la réalité en face – même si elle aurait dû leur sauter aux yeux.
D’un geste, Mat déclina l’offre. Ce soir, il ne s’était autorisé qu’un seul gobelet, pour se donner du courage. Parce qu’il en avait quand même un peu besoin.
Résigné, il retira le foulard de son cou, le posa à côté de lui, et sortit son médaillon de sous sa chemise. Lumière, qu’il était agréable de l’avoir de nouveau sur lui.
Il le laissa pendre sur sa poitrine, entre les pans de la veste rouge et argent que Thom lui avait achetée.
Enfin, il prit sa lance, posée contre un mur, retira la gaine de l’étrange fer et posa l’arme sur son épaule.
— Oyez, braves gens ! cria-t-il. Dans cette fichue taverne, quelqu’un connaît les règles du Crachat de Koronko ?
Les trois joueurs regardèrent l’arme du jeune flambeur. Le troisième du lot, Snelle, se leva, écarta sa veste et dévoila l’épée courte qui battait sa hanche.
Au début, la plupart des clients ignorèrent Mat. Les conversations allaient bon train : entre les histoires sur l’armée des Terres Frontalières qu’on avait perdue et celles sur la grossesse de la reine, on trouvait une gamme de fariboles au sujet du Dragon Réincarné, des morts mystérieuses ou de celles qui ne l’étaient pas tant que ça. Ici, tout le monde avait une rumeur (au moins) à répandre. Et si certains clients portaient à peine mieux que des haillons, d’autres paradaient dans leurs plus beaux atours. Des nobles jusqu’aux misérables, tout le monde faisait tourner la Roue des Rumeurs.
Au comptoir, quelques types foudroyèrent Mat du regard parce qu’il leur avait percé les tympans.
Mais un homme hésitait, les yeux ronds.
Mat saisit son chapeau noir à larges bords, sur la table, et le posa sur sa tête.
Yeux-Ronds flanqua des coups de coude à ses compagnons.
Le joueur qui puait la sueur se massa le menton, comme s’il essayait de se rappeler quelque chose.
Snelle eut un rictus à l’intention de Mat.
— On dirait que personne ne te répond, mon gars ! Tu vas devoir nous faire confiance. Un type avisé ne lance pas les dés sans connaître les règles. Alors, tu nous paies ou…
Rittle écarquilla les yeux, puis il s’assit, prit le bras d’un de ses amis et lui murmura quelque chose à l’oreille.
Snelle lorgna le médaillon, leva les yeux et dévisagea Mat. Qui se contenta de hocher la tête.
— Excusez-nous, seigneur…, fit Rittle en se levant.
Il s’éloigna d’un pas mal assuré. Ses amis le suivirent, laissant les dés et les pièces sur le sol.
Nonchalant, Mat s’accroupit, ramassa les mises et les fit tomber dans sa bourse. Les dés, il les laissa où ils étaient. Pipés, ils devaient en principe tirer exclusivement des « trois ». Mat avait découvert l’astuce grâce à deux ou trois lancers d’essai, avant d’avoir posé ses mises.
Dans une taverne, les murmures se répandaient à la vitesse d’une colonie de fourmis rouges sur une charogne.
Des chaises grincèrent, des conversations devinrent moins vives et d’autres cessèrent complètement.
Mat se dirigea vers la sortie. Sur son passage, tout le monde s’écarta.
Après avoir jeté une couronne d’or sur le comptoir, Mat toucha le bord de son chapeau avec l’index et le majeur – une façon de saluer Hatch, le tavernier.