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De plus, il y avait la mort accidentelle de Graeger. Alors qu’il s’engageait dans une ruelle de Pont-Negin, il avait tout simplement disparu. S’étant mis à sa recherche, des villageois avaient seulement trouvé un arbre tordu dénudé avec un tronc gris-blanc qui empestait le soufre.

Cette nuit-là, on avait gravé plus d’un croc de Dragon sur les portes. Les gens devenaient très nerveux. Naguère, Almen les aurait traités de fous effrayés par leur ombre qui croyaient voir des Trollocs à tous les coins de rue.

À présent… Eh bien, il n’était pas si sûr… Du coin de l’œil, il regarda en direction de Tar Valon. Les sorcières étaient-elles responsables de la récolte bousillée ? Almen détestait être si près de leur fief, mais Alysa avait vraiment besoin d’aide.

L’arbre avait été abattu et brûlé. Sur la place, on sentait encore dans l’air l’odeur de soufre.

— Mon oncle, dit Hahn, mal à l’aise, que devons-nous faire ?

— Je…

Que fichaient-ils là, pour commencer ?

— Nous devrions tous aller à Caemlyn. Je suis sûr que la nouvelle reine a tout arrangé. Je pourrais être réhabilité. Bon sang, qui a entendu parler d’une iniquité pareille ? Être recherché pour avoir parlé en faveur de la reine.

Almen s’avisa qu’il radotait. Les deux gamins le regardaient bizarrement.

— Non, marmonna-t-il. Que la Lumière me brûle, mais j’ai tort. Nous ne pouvons pas y aller. Il faut continuer à trimer. Ce n’est pas pire que le jour où j’ai perdu ma récolte de millet, il y a vingt ans. Les ravages du gel… Nous surmonterons cette épreuve, les gars. Je vous le garantis.

Les arbres eux-mêmes n’avaient pas l’air trop éprouvés. Ils n’étaient pas envahis d’insectes, et si leurs feuilles jaunissaient, ils restaient en bonne santé. Oui, les bourgeons étaient arrivés tard et les pommes avaient eu du mal à pousser. Cela dit, elles avaient poussé…

— Hahn ? s’entendit dire Almen. Tu sais que la hache de ton père aurait besoin d’être aiguisée. Pourquoi ne vas-tu pas t’en occuper ? Adim, va chercher Uso et Morr. Il nous faut aussi leurs chariots. Nous allons trier ces pommes et voir s’il en reste des comestibles. Les pourries, on les donnera aux cochons.

Au moins, ils en avaient encore un couple… Mais ce printemps, pas l’ombre d’un petit…

Hahn semblait hésitant.

— File, lui ordonna Almen. Nous avons un contretemps, c’est vrai, mais lâcher maintenant…

Les deux garçons finirent par obéir. Un corps paresseux, ça augurait souvent un cerveau défectueux. Les surcharger de travail les empêcherait de penser à l’avenir.

Almen, rien ne pouvait le distraire de ses ruminations. S’appuyant à la clôture, il sentit le rude contact des planches qui n’avaient jamais été polies. Comme d’habitude, le vent fit osciller le pan de sa chemise, dans son dos. Adrinne avait toujours insisté pour qu’il le rentre dans son pantalon, mais depuis sa mort… Eh bien, il avait horreur de ça, alors… Pourtant, il fourra dans son froc ce qui dépassait de sa chemise.

Bizarrement, l’air ne sentait pas bon. Comme celui d’une ville. Rance…

Autour des pommes pourries, des mouches bourdonnaient par centaines.

Almen était en ce monde depuis longtemps. Combien d’années exactement ? Il n’aurait su le dire, faute d’avoir compté. Avant, Adrinne le faisait pour lui. Mais ça n’était pas vraiment important. Il était vieux, ça sautait aux yeux, alors, pourquoi vouloir en savoir plus ?

Bien entendu, il avait déjà vu des insectes ruiner une récolte. Même chose pour une inondation, la sécheresse ou la négligence. Mais il n’avait jamais posé les yeux sur une chose pareille. Un phénomène maléfique…

Au village, on crevait déjà de faim. Les gens n’en parlaient pas à voix haute, surtout devant les enfants et les jeunes. Sans faire de drame, les adultes cédaient leur part aux gosses et aux femmes enceintes. Mais les vaches ne donnaient plus de lait, les réserves se gâtaient et les récoltes s’étiolaient.

La lettre de ses fils annonçait que la ferme d’Almen avait été pillée par des mercenaires de passage. Sans blesser personne, ils avaient réquisitionné jusqu’à la dernière miette de nourriture. Pour survivre, ses fils déterraient des pommes de terre pas encore mûres et les faisaient bouillir. Mais neuf sur dix avaient pourri dans le sol, dévorées par des vers alors qu’il y avait des plantes vertes à l’air libre.

Par dizaines, les villages voisins souffraient du même mal. Rien à manger. À Tar Valon, ce problème se posait aussi.

Alors qu’il contemplait de nouveau les belles rangées d’arbres, Almen se sentit écrasé par le poids de tout ça. Las de tenter de rester positif… Las de voir que sa sœur s’était échinée pour rien. L’argent de ces fichues pommes aurait été censé sauver le village et les fils d’Almen.

Son estomac grommela. Ces derniers temps, ça arrivait souvent.

Nous y sommes, c’est ça ? pensa-t-il en regardant l’herbe trop jaune pour la saison. Le combat est terminé.

Comme si un poids pesait vraiment sur ses épaules, Almen se voûta.

Adrinne…

À une époque pas si lointaine, il était bavard et riait volontiers. Aujourd’hui, il se sentait usé. Comme un poteau qu’on aurait poli et repoli avec du sable jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un cure-dent. Le temps de baisser les bras était-il venu ?

Almen sentit quelque chose de chaud sur sa nuque. Hésitant, il leva les yeux au ciel et son visage fut inondé de soleil. Il en resta bouche bée, après si longtemps à ne pas avoir vu l’astre du jour. Là, une chaude lumière jaillissait d’une brèche entre les nuages. On eût dit la chaleur du four, quand Adrinne y faisait cuire une miche de son délicieux pain au levain.

Almen mit une main en visière et se redressa. Puis il prit une profonde inspiration et sentit… une odeur de bourgeons ?

Il en sursauta de surprise.

Les pommiers refleurissaient.

Complètement ridicule, ça ! Il se frotta les yeux, mais l’image ne disparut pas. Des fleurs blanches avaient poussé sur toutes les branches. Alors que les essaims de mouches se dispersaient, les pommes pourries fondaient comme de la cire sur le sol. En quelques secondes, il n’en resta plus rien. Pas même du jus, absorbé par la terre.

Que se passait-il ? Les pommiers ne fleurissaient pas deux fois. Perdait-il la boule ?

Des bruits de pas retentirent sur le chemin qui longeait le verger. Almen se retourna et vit un grand type, plutôt jeune, qui avançait vers lui. Les cheveux roux, en haillons, il portait un manteau marron aux manches amples et, dessous, une chemise blanche très simple. Le pantalon était moins miteux – noir avec des broderies d’or aux revers.

— Salut, étranger ! lança Almen en agitant une main.

Il n’aurait pas su que dire d’autre. De toute façon, il n’était pas certain de voir vraiment ce qu’il pensait voir.

— Tu t’es perdu dans les collines, l’ami ?

L’homme s’arrêta net, l’air surpris de voir Almen. Avec un frisson, celui-ci remarqua que le bras gauche de l’inconnu se terminait par un moignon.

L’inconnu regarda autour de lui puis inspira à pleins poumons.

— Non, je ne suis pas perdu. Enfin ! Il a fallu longtemps pour que je sache quel chemin emprunter…

Almen se gratta une joue. Par la Lumière ! Il avait oublié une autre touffe de poils. Mais sa main tremblait tellement, qu’il aurait pu laisser tomber le rasoir…

— Pas perdu ? Fils, dans l’autre sens, ce chemin conduit à un seul endroit : les pentes du pic du Dragon. Si tu espérais y trouver du gibier, les chasseurs ont tout raflé. On n’y dégotte rien d’utile.