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L’homme essuyait des verres derrière son comptoir. Sa femme l’aidait – une beauté, celle-là aussi, mais Hatch gardait à portée de la main un gourdin spécial pour les types qui la reluquaient trop longtemps. Du coup, Mat se contenta d’un coup d’œil.

Il laissa tomber son foulard sur le sol. Enfin, ce truc avait un trou…

Dès qu’il fut dehors, les dés cessèrent de rouler dans sa tête. Il était temps de se mettre au travail.

Sans se presser, il s’enfonça dans la nuit. Toute la soirée, il était resté à visage découvert, et plusieurs hommes l’avaient reconnu – avant de sortir précipitamment et sans dire un mot.

Longeant la taverne, il vit que des gens se massaient derrière les fenêtres et dans l’entrée.

Mat essaya de ne pas penser que tous ces regards étaient autant de couteaux plantés entre ses omoplates. Bon sang, il aurait juré avoir de nouveau un nœud coulant autour du cou ! Voilà un moment qu’il ne s’était plus promené avec la gorge découverte. Même avec Tylin, il gardait son foulard.

Ce soir, cependant, il avait décidé de danser avec le Grand Faucheur. Du coup, il noua le médaillon à la lame de son ashandarei. Le ter’angreal reposant contre le plat du fer, une partie dépassait de la pointe. Une configuration pas très commode – pour que le médaillon touche la chair, il devrait frapper avec le plat de la lame –, mais qui lui donnait plus d’allonge que de brandir l’artefact à bout de bras.

Équipé comme il l’entendait, il choisit une direction et se mit en route. Dans la Nouvelle Cité, les bâtiments construits par des hommes contrastaient fortement avec les merveilles des Ogiers. De la belle ouvrage quand même, mais sans grandeur, et avec une désolante tendance à privilégier des édifices étroits et disposés en rangs serrés comme des sardines.

Le premier groupe tenta de lui faire la peau alors qu’il était à une rue de La Roue des Rumeurs.

Quatre ruffians… Dès qu’ils eurent jailli des ombres, des Bras Rouges surgirent d’une ruelle, Talmanes à leur tête.

Mat se tourna vers les tueurs, qui pilèrent net dès qu’ils virent ses renforts. Puis ils filèrent à toutes jambes, et le jeune flambeur fit un petit signe à Talmanes.

Les Bras Rouges se fondirent de nouveau dans les ombres. Sans se presser, Mat reprit sa « promenade », lance toujours sur l’épaule. Ses gars avaient ordre de ne pas se montrer, sauf quand on l’attaquait.

Dans l’heure qui suivit, il eut besoin d’eux à trois reprises pour décourager des bandes de tueurs. La dernière fois, il fallut en venir aux armes. Même chez eux, dans leurs rues sombres, les voyous ne firent pas le poids contre des soldats entraînés. Bilan de l’escarmouche ? Cinq bandits raides morts et un seul Bras Rouge blessé. Avec une petite escorte, Rand le renvoya au camp.

Les heures passaient… Agacé, Mat se demanda s’il n’allait pas devoir recommencer cette comédie le lendemain. Mais soudain, il remarqua une silhouette debout dans la rue, juste devant lui.

Humides après une bruine, plus tôt dans la nuit, les pavés reflétaient la lumière argentée de la lune.

Mat s’immobilisa, sa lance glissant en position de combat. Il ne voyait aucun détail de l’inconnu, mais à sa posture…

— Tu voulais me piéger ? demanda le gholam, amusé. Avec tes hommes qui tiennent à peine debout et qui crèvent presque dès qu’on les touche ?

— J’en ai assez d’être traqué, dit Mat à haute et intelligible voix.

— Du coup, tu te livres à moi ? Que c’est obligeant, mon gros poisson…

— N’est-ce pas ? fit Mat, le médaillon attaché à son arme brillant sous les rayons de lune. Méfie-toi quand même des arêtes.

Alors que le tueur avançait, les Bras Rouges allumèrent des lanternes puis les posèrent sur le sol. Après, ils reculèrent un peu, quelques-uns filant pour aller délivrer des messages.

Ces hommes avaient ordre de ne pas intervenir. Mais obéir leur en coûtait, Mat l’aurait juré.

Bien campé sur ses jambes, le jeune flambeur attendait le gholam. Pour charger un monstre pareil, il fallait être un héros, et Mat n’avait pas la vocation. Cela dit, ses hommes avaient mission de ne laisser personne circuler dans les rues adjacentes, histoire que le gholam ne prenne pas peur.

Cette démarche n’avait aucun rapport avec de l’héroïsme. Cela dit, on aurait pu parler de bêtise congénitale…

Avec les lanternes, le gholam projetait des ombres furtives un peu partout dans la rue.

Mat tenta un balayage avec son arme, mais la créature, rapide comme l’éclair, évita la lame mortelle.

Par les maudites cendres !

Ce monstre était vif comme il n’aurait pas dû être permis. Avec son couteau, il réussit même à toucher la hampe de l’ashandarei.

Mat recula afin que le gholam n’ait pas la moindre chance de couper la lanière du médaillon. Frustré, le monstre tourna autour de sa proie en restant dans le cercle lumineux des lanternes.

N’ayant jamais oublié le jour où le gholam lui avait mené la vie dure, dans une allée étroite d’Ebou Dar, Mat avait choisi une rue relativement large, afin d’avoir toute sa liberté de mouvement.

Le tueur avança de nouveau. Mat fit mine d’être surpris, incitant son adversaire à s’engouffrer dans la brèche.

Son calcul faillit se retourner contre lui, mais il parvint de justesse à toucher sa cible du plat de la lame – côté médaillon, bien sûr.

Le bijou émit une sorte de sifflement quand il entra en contact avec la peau du tueur.

Le gholam jura et recula. La lueur vacillante des lanternes éclaira ses traits, ou en tout cas, en exposa une partie à la lumière. Malgré la fumée qui s’élevait d’un de ses bras, le gholam souriait toujours.

Jusque-là, Mat avait jugé très ordinaire le visage du monstre. Avec cette lumière inégale – et ce sourire –, il changea d’avis. Cette créature était terrifiante. D’autant plus que la lueur des lanternes faisait briller ses petits yeux presque noyés dans les profondeurs de leurs orbites.

Passe-partout le jour, abominable la nuit ! Cette horreur avait charcuté Tylin alors qu’elle était sans défense.

Mat serra les dents, puis il passa à l’offensive.

Une erreur grossière ! Le gholam était plus rapide que lui, et il ne savait pas si le médaillon serait assez puissant pour le tuer.

Mat attaqua quand même. Pour Tylin et pour les Bras Rouges que lui avait déjà pris la créature.

Mais surtout… parce qu’il n’avait pas d’autre solution. Quand on voulait vraiment connaître la valeur d’un homme, il suffisait de l’acculer dans un coin et de le forcer à se battre pour sa vie.

Mat y était, dans le coin… La proie acculée, justement… Quoi qu’il ait fait, ce gholam l’aurait retrouvé un jour ou l’autre. Ou, pire encore, il serait tombé sur Tuon ou sur Olver. Dans une situation de ce genre, tout homme sensé… se serait défilé. Mais Mat Cauthon était un fichu cinglé.

Être resté à Caemlyn à cause de la parole donnée à une Aes Sedai semblait absurde. Au moins, s’il crevait, ce serait les armes à la main.

Devenu lui aussi un tourbillon d’acier et de bois, un antique cri sortant de sa gorge, il attaqua. Surpris, le gholam recula. Mat lui abattit sa lance sur la main, d’où monta de la fumée. Puis il fit sauter un couteau des doigts du tueur.

Le gholam bondit sur un côté, mais Mat plongea en avant, puis propulsa la lame de sa lance entre les jambes de son adversaire.

La créature s’écroula. Quelque fluides que fussent ses mouvements, et si équilibrée fût-elle, elle tomba.