— Carai manshimaya Tylin. Carai an manshimaya Nalesean. Carai an manshimaya ayend’an !
L’honneur de ma lame pour Tylin ! L’honneur de ma lame pour Nalesean ! L’honneur de ma lame pour tous les morts !
Un cri de vengeance.
Le gholam entra dans la pièce obscure, le sol devenant couleur d’os blanchi dès qu’il y eut pris pied.
Mat inspira à fond, puis il franchit la porte et, avec l’énergie du désespoir, abattit le fer fumant de sa lance sur la tempe du tueur. Alors que des étincelles et des cendres volaient dans les airs, le monstre jura de rage et vacilla vers la droite.
Du coup, il faillit tomber de la plate-forme qui surplombait un vide abyssal. Une jambe en l’air au-dessus du gouffre, il siffla de rage et battit des bras pour conserver son équilibre.
De ce côté-là, une lumière blanche brillait entre la lisière du sol et le mur – le bord d’un portail conçu pour Planer, pas pour Voyager.
— Je ne sais pas si tu peux crever, souffla Mat, mais j’espère que non. Oui, fasse la Lumière que tu sois immortel.
Sur ces mots, il flanqua un coup de pied dans le flanc du gholam, l’éjectant de la plate-forme pour lui offrir une chute sans fin dans le néant.
Une mésaventure qui ne parut pas ravir le monstre.
— Oui, j’espère que tu es immortel, parce que tu tomberas jusqu’à la fin des temps, maudit rejeton infect d’une bouse de vache !
Mat expédia dans le vide un crachat rouge de son sang qui disparut bientôt de sa vue – comme la créature.
Sumeko vint se camper à côté du jeune flambeur. Solide matrone, les cheveux noirs très longs, cette femme de la Famille ne semblait pas du genre à aimer qu’on lui donne des ordres. Comme toutes les représentantes de la gent féminine, à vrai dire.
Tout au long de l’opération, elle s’était tenue sur la plate-forme, du côté qu’on ne pouvait pas voir depuis le couloir. Il le fallait pour qu’elle puisse maintenir la plate-forme blanche, qui évoquait plus ou moins un livre géant.
Elle leva à l’intention de Mat un sourcil perplexe.
— Merci pour le portail, dit le jeune flambeur en posant sa lance sur son épaule, la lame fumant toujours un peu.
Depuis le palais, Sumeko avait ouvert un portail pour venir ici et générer celui qui avait été fatal au gholam. Comme elle avait tissé les flux au palais, Mat et les autres avaient espéré que le monstre ne les sentirait pas.
Sumeko haussa les épaules. Ensemble, Mat et elle sortirent du portail et déboulèrent dans le bâtiment où des Bras Rouges s’échinaient à éteindre l’incendie.
Alors que le portail se dissipait, Talmanes s’approcha de Mat, Julanya, une autre femme de la Famille, sur ses talons.
— Tu es sûre que ce néant est infini ? demanda le jeune flambeur.
Petite et agréablement rondelette, Julanya semblait être faite pour les genoux d’un jeune homme bien sous tous les rapports. Les mèches blanches, dans ses cheveux, n’enlevaient rien à son charme.
— Pour autant qu’on peut le dire, répondit Sumeko, il l’est. Matrim Cauthon, ça a bien failli rater. Le monstre n’a pas paru surpris par le portail. Je crois qu’il l’a senti…
— J’ai quand même réussi à lui faire faire le grand plongeon.
— De justesse. Tu aurais dû nous laisser cette partie-là du plan…
— Ça aurait loupé, dit Mat en prenant le mouchoir humide que lui tendait Talmanes.
Sumeko regardait son bras, qui pissait le sang, mais il ne lui demanda pas d’intervenir. Cette entaille guérirait très bien toute seule. Et s’il restait une cicatrice, tant mieux ! Si on ne les arborait pas sur le visage, ces stigmates fascinaient les femmes. Tuon serait-elle du lot ?
— La fichue fierté des hommes, marmonna Sumeko. N’oublie pas que nous avons perdu certaines des nôtres à cause de ce monstre.
— Je suis ravi d’avoir contribué à votre vengeance.
Mat sourit triomphalement. Cela dit, Sumeko avait raison, c’était passé très près de rater. À coup sûr, alors qu’il approchait de la « pièce », le gholam avait senti la présence d’une femme capable de canaliser. Mais il n’avait pas pris la menace au sérieux.
Talmanes tendit à Mat les deux médaillons qu’il avait laissés tomber. Il les fourra dans sa poche et remit autour de son cou celui qu’il avait fixé à sa lance.
Sumeko et Julanya avaient regardé les bijoux avec des yeux voraces. Mais elles en seraient pour leurs frais. Olver en recevrait un et Tuon aurait l’autre dès qu’il la retrouverait.
Le capitaine Guybon, second de Birgitte, entra dans le bâtiment.
— Le monstre est mort ?
— Non, mais assez près de la fin pour que mon contrat avec la couronne soit rempli.
— Ton contrat avec la couronne ? Pour cette affaire, tu as demandé l’aide de la reine. Elle ne t’a jamais commissionné.
Talmanes s’éclaircit la voix.
— En fait, nous venons d’éliminer un tueur qui a abattu au moins une dizaine de ses sujets. Nous avons droit à une prime, j’en suis convaincu.
Le tout dit sans éclater de rire. La Lumière bénisse cet homme !
— C’est sacrément juste, renchérit Mat.
Arrêter le gholam et être payé pour ça. Que rêver de mieux, pour une fois ?
Le jeune flambeur lança son mouchoir à Guybon, puis il s’éloigna. Le suivant du regard, Sumeko et Julanya croisèrent les bras sans dissimuler leur agacement.
Comment les femmes faisaient-elles pour être furieuses contre un type même quand il avait honoré sa parole et risqué sa peau pour ça ?
— Désolé pour le feu, Mat, dit Talmanes. Je n’avais pas prévu de laisser tomber la lanterne. En principe, j’aurais dû me contenter d’attirer le gholam dans le bâtiment.
— Tu t’en es bien sorti, assura Mat.
Il inspecta la lame de sa lance – pas de dégâts majeurs.
Ils n’avaient pas su où le gholam attaquerait – s’il passait à l’action – mais Guybon avait fait du très bon travail. D’abord en organisant l’évacuation des bâtiments, puis en choisissant le site idéal pour l’ouverture du portail. Ensuite, il avait prévenu Talmanes par l’intermédiaire d’un Bras Rouge.
Bref, l’idée d’Elayne et Birgitte s’était révélée brillante, même si on s’était un peu écarté du plan. De toute façon, ça restait largement mieux que l’idée dont avait accouché Mat : enfoncer un des médaillons dans la gorge du gholam !
— Allons chercher Setalle et Olver à leur auberge, dit Mat, et rentrons au camp. Toute cette excitation est terminée. Bon sang, ça n’est pas trop tôt !
32
Une tempête de lumière
Maradon était en feu. De dizaines de bâtiments, des colonnes de fumée montaient vers les nuages.
La configuration spécifique de la ville évitait que les incendies se propagent trop vite, mais elle ne les enrayait pas. Les êtres humains et les rondins – une vieille histoire commune !
Dans un bâtiment en ruine, Ituralde était accroupi à côté d’un tas de gravats, sur sa gauche. Sur sa droite, un petit groupe de soldats du Saldaea attendait. Après l’irruption d’une horde de Créatures des Ténèbres, le général avait abandonné le palais. En y laissant toute l’huile qu’il avait pu trouver, histoire d’organiser un joli massacre de Blafards et de Trollocs, une fois le combustible embrasé par les Asha’man.
Jetant un coup d’œil par la fenêtre de sa cachette actuelle, il crut apercevoir une fine bande de ciel bleu, mais avec la fumée et les cendres qui volaient il était difficile d’en être sûr. Un bâtiment, près du sien, brûlait si violemment qu’il sentait la chaleur à distance.