La fumée et le feu, il les avait largement utilisés. Sur un champ de bataille, on pouvait tirer avantage de presque tout. Dans le cas présent, dès que Yoeli avait reconnu que la cité était perdue, ils avaient cessé de la défendre pour s’en servir comme d’une arme.
Les rues étaient un labyrinthe que le général – avec l’aide des gens du cru – connaissait alors que ses ennemis le découvraient. Chaque toit pouvait être une position de tir. Toute ruelle offrait une possibilité de repli. Et chaque place pouvait devenir un piège mortel.
Les Trollocs et leurs chefs avaient commis une erreur : croire qu’Ituralde voudrait protéger la ville. Les crétins ! Tout ce qui comptait pour lui, à présent, c’était d’infliger à ces chiens autant de pertes que possible. Du coup, il retournait contre eux leur arrogance. Oui, leur armée était puissante. Mais tout homme qui avait un jour tenté de tuer des rats savait que la taille de son marteau importait peu, tant que les rongeurs avaient des endroits où se cacher.
Devant le fief d’Ituralde, un groupe de Trollocs circonspects avançait à pas de loup. Entre eux, les monstres se querellaient, ce qui était un très bon signe.
Certains humaient l’air, mais la fumée occultait leur odorat. Du coup, ils ne repérèrent pas Ituralde et ses compagnons.
Des bruits de sabots retentirent, à l’autre bout de la rue. Alors que les Trollocs beuglaient à tout va, un détachement vint se poster en première ligne. L’embout de leur lance calé contre les pavés, ces monstres composaient une sorte de haie d’acier. Pour des cavaliers, une charge risquait d’être suicidaire. Les Trollocs apprenaient la prudence…
Pas assez vite, cependant. La « cavalerie » fut enfin en vue : un seul homme conduisant quelques chevaux blessés ou épuisés. Une diversion !
— Maintenant ! lança Ituralde.
Autour de lui, les archers entreprirent de cribler de flèches les Trollocs. Beaucoup tombèrent, mais d’autres firent demi-tour et chargèrent.
D’une rue latérale, un véritable escadron de cavalerie – les sabots des montures enveloppés de tissu, pour ne pas faire de vacarme – approchait pour de bon. Quand ils furent au contact, les braves du Saldaea firent un massacre.
Les archers lancèrent leur cri de guerre, dégainèrent leur épée et chargèrent pour achever les monstres blessés. Avec ce groupe, la Lumière en soit louée, il n’y avait pas de Blafard.
L’épuisement du général revenait en force. Bientôt, il risquait de s’évanouir, et cette idée le déprimait. Un spectacle démoralisant pour ses hommes, aussi…
Non, ce qui est démoralisant, c’est de se planquer dans la fumée pendant que les Trollocs envahissent la ville…
Très démoralisant, même.
Après avoir massacré ce lot de Trollocs, les soldats d’Ituralde se dirigèrent vers le prochain bâtiment prévu pour les abriter.
Le général disposait d’une trentaine d’archers et d’un escadron de cavalerie qu’il faisait évoluer avec cinq groupes de fantassins. Alors que des éclaireurs approchaient avec des informations, il fit signe à ses forces de se cacher de nouveau.
Même avec les éclaireurs, avoir une idée de la situation globale de la ville n’était pas simple.
Ayant une vague notion de la position des poches de résistance, Ituralde leur envoyait des ordres assez imprécis. De fait, le « front » était trop étendu pour qu’il puisse coordonner ses forces. Au moins, il espérait que Yoeli allait bien.
Selon ses ordres, les Asha’man étaient partis via l’étroit portail qu’Antail avait pu leur ouvrir. Depuis leur départ, quelques heures plus tôt, il n’y avait aucun signe d’éventuels renforts. Avant que les hommes en noir filent, Ituralde avait envoyé un messager aux Derniers Cavaliers, censés repérer de loin l’arrivée des secours. Passant par un portail, l’homme avait trouvé un camp abandonné où un feu brûlait encore.
Le général alla rejoindre ses hommes dans leur dernière cachette en date. Pour donner aux éclaireurs un indice sur sa position, il noua son mouchoir, désormais noir de suie, à la poignée de la porte.
Une fois entré, il se pétrifia, car il y avait du chahut dehors.
— Silence ! ordonna-t-il à ses hommes.
Des bruits de pas… Un groupe important… Des Trollocs, à coup sûr, puisque les défenseurs avaient ordre de se déplacer discrètement.
Regardant ses soldats, Ituralde leva six doigts. Plan numéro six. Les hommes se cachèrent, attendant avec l’espoir que les monstres ne les remarqueraient pas. Dans le cas contraire – s’ils traînaient ou entreprenaient la fouille des bâtiments environnants –, l’unité ferait une sortie pour les éparpiller.
Le plan le plus risqué… Les gars d’Ituralde crevaient de fatigue, et la cavalerie était partie aider une autre unité de défense. Mais mieux valait attaquer qu’être découverts et encerclés.
Ituralde se glissa jusqu’à une fenêtre et attendit, tous les sens aux aguets. Lumière, qu’il était épuisé ! Dehors, l’ennemi marchait au pas. Étrange, ça… D’habitude, les Trollocs avançaient en désordre.
— Général, souffla un homme, ce ne sont pas des sabots…
Ituralde tendit l’oreille. Oui, l’épuisement le rendait idiot.
Des bruits de bottes… De centaines de bottes…
Il se releva, eut une quinte de toux, puis alla ouvrir la porte et sortit.
Alors que ses hommes le suivaient, quelques bourrasques dissipèrent un moment la fumée pour dévoiler une puissante force d’infanterie en plastron argenté. Pique au poing, ces hommes auraient pu passer pour des spectres, surtout à la chiche lumière du soleil, qui se montrait enfin pour la première fois depuis des mois.
Les fantassins crièrent dès qu’ils aperçurent les défenseurs et deux officiers se précipitèrent vers eux.
— Où est votre chef ? demanda un des militaires du Saldaea. Le général Rodel Ituralde.
— C’est moi… Qui êtes-vous ?
— Que la Lumière soit louée ! cria l’officier. Soldats, faites passer le mot au seigneur Bashere. Nous l’avons trouvé !
Ituralde tourna la tête vers ses hommes crasseux et couverts de suie. Beaucoup avaient un bras en écharpe. Au début, ils étaient deux cents, et il en restait à peine cinquante.
Ils auraient dû éclater de joie. Mais la plupart s’assirent sur le sol et fermèrent les yeux.
Ituralde éclata de rire.
— Le Dragon nous envoie de l’aide maintenant ? Maintenant ?
Vacillant, il s’assit lui aussi et regarda le ciel embrasé. Incapable de cesser de rire, il eut bientôt des larmes aux yeux.
Oui, il y avait quelques rayons de soleil, aujourd’hui…
Le général s’était un peu repris quand des soldats l’escortèrent jusqu’à un quartier fort bien défendu de la ville. Ici, la fumée était moins dense. Très certainement, les troupes d’al’Thor, commandées par Davram Bashere, avaient reconquis la plus grande partie de Maradon. Enfin, de ce qu’il en restait. Et ils avaient éteint les incendies.
Voir des militaires au plastron brillant, à l’uniforme propre et aux joues roses était si déconcertant. Ces hommes ayant déboulé avec une multitude d’Asha’man et d’Aes Sedai, ils avaient réussi pour l’instant à repousser les Trollocs derrière la colline fortifiée.
Les compagnons du général le conduisirent dans un bâtiment intact. Le palais ayant brûlé du sol au plafond, ou presque, ils s’étaient choisi un autre quartier général.
Alors qu’il se battait depuis des semaines, les troupes d’al’Thor paraissaient bien trop fraîches aux yeux du général. Pendant que ses gars mouraient, ces types-là se lavaient, mangeaient et dormaient ?
Arrête ça ! s’ordonna-t-il en avançant dans un couloir.
Quand une bataille tournait mal, il était trop facile d’accuser les autres. Si la vie de ces soldats avait été plus facile, ces derniers temps, ce n’était pas leur faute.