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Ituralde gravit péniblement des marches en regrettant qu’on ne lui ait pas fichu la paix. Une bonne nuit de sommeil, un bain, et il aurait été ravi de rencontrer Bashere. Mais ça ne le ferait pas… La guerre continuait, et ces hommes avaient besoin d’informations. Hélas, son esprit fonctionnait au ralenti…

À l’étage, il suivit ses guides jusqu’à une pièce, sur la droite. Bashere était là, en plastron mais sans casque. Les mains dans le dos, il regardait par une fenêtre. En pantalon couleur olive fourré dans des cuissardes, il arborait la célèbre moustache du Saldaea.

Quand il se retourna, il ne put s’empêcher de sursauter.

— Tu as l’air d’un déterré, général ! Soldats, il devrait être à l’infirmerie ! Qu’on aille chercher un Asha’man.

— Je vais bien…, assura Ituralde. L’allure est pire que l’état, pas d’inquiétude.

Les soldats hésitèrent, regardant leur chef.

— Au moins, apportez-lui un fauteuil et de quoi se débarbouiller. Mon pauvre ami, nous aurions dû arriver des jours plus tôt…

Dehors, on entendait les échos désormais lointains de la bataille. Bien entendu, Bashere avait choisi un bâtiment assez haut pour lui offrir une vision d’ensemble sur les combats.

Quand les soldats eurent apporté le fauteuil, Ituralde se laissa tomber dedans en soupirant. Tant pis pour sa fierté de général !

Baissant les yeux, il fut surpris par l’état de saleté de ses mains, comme s’il venait de nettoyer une cheminée. Son visage ne devait guère valoir mieux, avec de la suie mêlée de sueur et de sang. Son uniforme était en lambeaux après l’explosion, sur la muraille, et on avait découpé une de ses manches pour en faire un bandage.

— Ta défense de la ville a de quoi couper le souffle, général, dit Bashere.

D’un ton très formel, cependant. Si le Saldaea et l’Arad Doman n’étaient pas ennemis, deux nations puissantes ne pouvaient pas avoir une frontière en commun sans connaître des moments de tension.

— Les pertes des Trollocs, quand on songe à tes maigres effectifs… et à cette brèche, dans la muraille… J’avoue être impressionné.

À son ton, Bashere ne faisait pas cet « aveu » de gaieté de cœur.

— Qu’en est-il de Yoeli ?

Bashere se rembrunit.

— Mes hommes ont découvert un petit groupe qui défendait son cadavre… Il est mort en brave, mais j’ai été surpris de voir qu’il commandait les troupes alors que Torkumen – un lointain cousin à moi – était enfermé dans ses appartements, sans protection et donc à la merci des Trollocs.

— Yoeli était un héros, répondit sèchement Ituralde. Un des hommes les plus courageux que j’aie connus. Contre les ordres de Torkumen, il m’a sauvé la vie et a permis à mes hommes de se replier en ville. Sa mort est un drame. Un drame, oui ! Sans lui, Maradon n’existerait plus aujourd’hui.

— Il n’en reste plus grand-chose, marmonna Bashere.

Ituralde hésita.

Ce type est l’oncle de la reine. Il vit probablement ici…

Les deux hommes se défièrent du regard comme des vieux loups chefs de meutes rivales.

— Je suis désolé de ce désastre, dit Ituralde.

— Le peu qui reste, fit Bashere, nous te le devons. Je ne suis pas en colère, mon ami. Très triste, mais pas furieux. Et je prends note de ton avis sur Yoeli. Pour être franc, je n’ai jamais aimé Torkumen. Pour l’instant, je l’ai laissé là où nous l’avons trouvé – toujours vivant, par bonheur –, et je n’ai pas fini d’en entendre parler par la reine, qui a toujours été folle de lui. Qu’importe… En général, son jugement est plus sûr que ça.

Alors qu’il parlait de Torkumen, Bashere avait tourné la tête sur un côté. Soudain, le général reconnut les lieux. C’était le fief du félon, où Yoeli l’avait conduit le jour de son arrivée en ville. Avoir choisi ce bâtiment était logique, car il était assez près de la muraille nord pour qu’on ait une bonne vue sur l’extérieur, et assez loin pour avoir résisté aux explosions, contrairement au Hall du Conseil.

Si les Trollocs avaient capturé Ituralde, ça aurait ôté une épine du pied de Torkumen…

Ituralde s’adossa à son siège et ferma les yeux. Bashere en profita pour converser avec ses officiers.

Cet homme était compétent, ça ne faisait pas de doute. En quelques heures, il avait nettoyé la ville. Dès qu’ils s’étaient aperçus qu’il y avait du répondant en face, les Trollocs avaient filé sans demander leur reste. Songer que sa ténacité avait contribué à les démoraliser emplit le général de fierté.

Il continua à tendre l’oreille. La plupart des hommes de Bashere étaient arrivés via des portails, après envoi d’un éclaireur pour repérer des sites sûrs.

Pour Bashere, la méthode employée par Ituralde n’aurait pas été rentable. À dire vrai, il s’agissait d’une tactique de guérilla urbaine visant à infliger le maximum de dommages à l’ennemi… avant de mourir. Fondamentalement, c’était une stratégie perdante.

Les Trollocs avaient reculé sur et derrière la colline, mais ils n’y resteraient pas longtemps. Alors qu’il luttait pour ne pas s’endormir sur son siège, Ituralde entendit Bashere et ses officiers en arriver aux mêmes conclusions sinistres que lui. Maradon était perdue. Les Créatures des Ténèbres attendraient la nuit, puis elles reviendraient.

Après tout ça, on allait se replier ? Alors que Yoeli était mort pour tenir la capitale ? Que Rajabi avait péri face à un Draghkar ? Que Rossin et Ankaer étaient tombés sur cette maudite brèche ?

Au terme de la boucherie, des renforts arrivaient seulement pour mettre fin à la résistance ?

— Nous pouvons peut-être les chasser du sommet de la colline, dit un des officiers. Nettoyer les fortifications.

Il ne semblait pas très optimiste.

— Fils, dit Ituralde en se forçant à ouvrir les yeux, j’ai tenu cette colline pendant des semaines contre un ennemi supérieur en nombre. Ces défenses, vous les avez bien construites, et c’est tout le problème. Quand on perd ces positions-là, les reprendre est très difficile. Si vous essayez, ça vous coûtera beaucoup d’hommes.

Un lourd silence suivit cette déclaration.

— Dans ce cas, il faut partir, conclut Bashere. Naeff, nous allons avoir besoin de portails.

— Compris, seigneur Bashere.

Mince, le visage carré, l’homme portait le dragon et l’épée au col de sa veste noire.

— Malain, rassemble les cavaliers et organise leur sortie de la ville. Mais fais comme si nous allions tenter un assaut contre la colline. Ça permettra aux hommes de rester concentrés et combatifs. Nous évacuerons les blessés, puis la cavalerie chargera dans l’autre direction, vers…

— Par la Lumière et mon espoir de résurrection ! lança soudain une voix.

Tout le monde se retourna, stupéfié. Cette phrase-là, on ne l’entendait pas tous les jours.

Un jeune soldat se tenait devant une fenêtre, sondant le terrain avec une longue-vue. Bashere le rejoignit et les autres le suivirent, plusieurs s’emparant d’une longue-vue.

Quoi encore ? songea Ituralde en se levant malgré sa fatigue. Qu’a donc trouvé l’ennemi ? Plus de Draghkars ? Des Chiens des Ténèbres ?

Quand il arriva devant la fenêtre, quelqu’un tendit une longue-vue au général. Il la porta à son œil et constata que le bâtiment était effectivement érigé sur une butte assez haute pour offrir une excellente vue sur la muraille et, au-delà, sur le champ de bataille.

Au sommet de la colline, les tours disparaissaient presque sous des nuées de corbeaux. Avec sa longue-vue, le général distingua la horde de Trollocs qui se massait sur les fortifications, tenant toutes les positions.