Derrière la colline, une meute de Trollocs dix fois supérieure à la vague originale se déversait de la passe. Un flot qui semblait ne jamais devoir s’interrompre…
— Nous devons partir, fit Bashere en baissant sa longue-vue. Sur-le-champ !
— Lumière ! s’écria Ituralde. Si cette horde nous submerge, rien ne pourra l’arrêter, que ce soit au Saldaea, en Andor ou en Arad Doman. Bashere, dis-moi, je t’en prie, que le Dragon a bien fait la paix avec les Seanchaniens, comme promis.
— Sur ce point, dit une voix très calme dans le dos du général, comme sur tant d’autres, j’ai échoué.
Ituralde se retourna et baissa sa longue-vue. Un homme très grand, les cheveux roux, venait d’entrer dans la pièce. Un homme aux traits familiers qu’Ituralde, pourtant, aurait juré n’avoir jamais rencontré.
Rand al’Thor avait changé.
Cela dit, il affichait la même confiance en lui, gardait le même dos très droit et semblait toujours attendre qu’on lui obéisse. En même temps, tout en lui semblait différent. Sa posture, d’où n’émanait plus de méfiance… Sa façon de regarder Ituralde avec… compassion.
Les yeux froids du Dragon avaient naguère convaincu le général de se rallier à lui. Aujourd’hui, ils n’étaient plus pareils, car on y lisait de la sagesse.
Ne sois pas idiot, Ituralde ! Il ne suffit pas de croiser le regard d’un homme pour savoir que c’est un sage…
Et pourtant…
— Rodel Ituralde, dit al’Thor en avançant. (Il posa sa main unique sur le bras du général.) Je vous ai laissés, tes hommes et toi, subir un véritable calvaire. Pardonne-moi, je t’en prie.
— C’était mon choix, répondit Ituralde.
Bizarrement, il se sentait beaucoup moins fatigué, tout à coup.
— J’ai passé tes soldats en revue… Il en reste très peu, et ils sont épuisés. Comment as-tu tenu cette ville ? Plus qu’un exploit, c’est un miracle !
— J’ai fait ce qui devait être fait…
— Et combien d’amis as-tu perdus ?
— Je… Beaucoup, seigneur Dragon.
Que répondre d’autre ? Vouloir minimiser les pertes serait une sorte de trahison.
— Wakeda est tombé aujourd’hui… Un Draghkar a tué Rajabi… Ankaer est mort cet après-midi. Il n’a pas pu découvrir pourquoi un trompette a sonné la retraite trop tôt. Rossin a également cherché à comprendre. Lui aussi est tombé.
— Nous devons partir, dit Bashere. Navré, mon ami, mais Maradon est perdue.
— Non, fit al’Thor. Le Ténébreux n’aura pas cette ville. Pas après ce qu’ont fait ces hommes pour la défendre. Je ne permettrai pas ça !
— De nobles sentiments, dit Bashere, mais nous…
Il se tut sous le regard du Dragon.
Des yeux qui semblaient brûler de l’intérieur.
— Bashere, ils ne prendront pas la ville !
Là, il y avait une ombre de colère dans la voix d’al’Thor. D’un geste, il fit apparaître un portail sur sa gauche. Soudain, les roulements de tambour et les cris des Trollocs parurent plus proches.
— J’en ai assez de les laisser blesser et tuer mes gens… Faites reculer vos soldats…
Sur ces mots, le Dragon franchit le portail.
Deux Promises entrant dans la salle, il maintint le passage ouvert assez longtemps pour qu’elles s’y engouffrent. Ensuite, le portail se dissipa.
Bashere en resta un moment bouche bée.
— Que ce type soit maudit ! finit-il par s’exclamer. Je pensais qu’il ne ferait plus ce genre de chose…
Ituralde alla rejoindre l’autre général. Levant sa longue-vue, il sonda le terrain, au-delà de l’énorme brèche.
Dehors, dans son manteau marron, al’Thor avançait avec les deux Promises à sa suite.
Ituralde aurait juré entendre les cris des Trollocs quand ils aperçurent le trio.
Ils chargèrent, masse compacte de milliers de monstres.
Ituralde étouffa un petit cri et Bashere marmonna une prière.
Al’Thor leva une main, paume ouverte, et l’orienta en direction du raz-de-marée de Trollocs.
Alors, ils commencèrent à mourir.
D’abord sous des lances de Feu très semblables à celles des Asha’man, mais beaucoup plus grandes et puissantes. Une sorte de contre-raz-de-marée qui balayait le terrain, carbonisant tout sur son passage.
Bien entendu, des Draghkars apparurent dans le ciel et piquèrent sur le Dragon. L’air, au-dessus de lui, vira au bleu et des éclats de glace jaillirent vers les créatures volantes – de véritables volées, aussi denses que celles d’une compagnie d’archers. Hurlant de douleur, des centaines de Draghkars s’écrasèrent au sol.
Le Pouvoir et la Lumière jaillissaient du Dragon Réincarné comme s’il était à lui seul une armée d’Asha’man et d’Aes Sedai. Alors que les Créatures des Ténèbres mouraient déjà par milliers, des Portails de la Mort apparurent dans leurs rangs, les tuant par centaines.
Debout près de Bashere, Naeff écarquilla les yeux.
— Je n’ai jamais vu tant de tissages en même temps, souffla-t-il. Au point que je ne peux pas les suivre tous… Cet homme est une tempête ! Un orage de Pouvoir et de Lumière.
Des nuages se formèrent au-dessus de la ville et se mirent à tourbillonner. Le vent se déchaîna et des éclairs s’abattirent, leur vacarme couvrant les roulements de tambour alors que les Trollocs, piétinant les corps de leurs semblables, tentaient d’atteindre le Dragon.
Les nuages blancs percutèrent les noirs et se mêlèrent à eux. Autour d’al’Thor, le vent tourbillonnant gonfla les pans de son manteau.
Le Dragon semblait… scintiller. Était-ce le reflet des flammes qu’il générait, ou celui des éclairs ? Non, car il semblait plus lumineux que tout ça, sa paume toujours orientée vers les monstres.
Accroupies sur ses flancs, les Promises sondaient le champ de bataille, les épaules tendues pour résister aux bourrasques.
Les nuages qui tournaient les uns autour des autres se dirigèrent vers le sommet de la colline tout en semant la mort parmi les Trollocs, projetés dans les airs comme des pantins. Des geysers de sang et de chair montèrent vers le ciel, mêlés à des langues de feu.
Les cadavres retombèrent en pluie, tuant d’autres monstres.
Ituralde sentit les petits poils de sa nuque se hérisser. L’air lui-même vibrait d’énergie.
Un cri retentit, venant de l’intérieur du bâtiment, dans une pièce adjacente. Ituralde ne se détourna pas de la fenêtre. Il devait assister à cet incroyable moment de destruction et de triomphe du Pouvoir.
La déferlante de Trollocs se brisa et les tambours se turent presque tous. Par milliers, les monstres firent demi-tour et s’enfuirent, se bousculant pour retourner dans la Flétrissure. Certains continuèrent à avancer, trop furieux, trop intimidés par les Blafards ou trop idiots pour filer.
La tempête dévastatrice atteignit son zénith, les flammes, les éclats de glace, les éclairs et le vent unis pour tout détruire sur leur passage.
Un pur chef-d’œuvre ! Un terrifiant, mortel et superbe chef-d’œuvre !
Al’Thor orienta sa paume vers le ciel. Le vent gagna encore en force, les éclairs devinrent plus puissants et les flammes se firent plus chaudes. Sous cette averse, les Trollocs crevaient en hurlant.
Ituralde s’avisa qu’il tremblait de tous ses membres.
Alors, Al’Thor ferma le poing et tout s’arrêta.
Les derniers Trollocs soulevés par le vent tombèrent comme des feuilles mortes en automne. Dans un silence parfait, les flammes moururent et les nuages noir et blanc se déchirèrent pour dévoiler un ciel bleu limpide.
Al’Thor baissa lentement la main. Devant lui, sur le champ de bataille, des cadavres s’entassaient. Des dizaines de milliers de carcasses de Trolloc encore fumantes. Presque à ses pieds, sur une largeur de cent pas, un tas de charognes de cinq pieds de haut s’élevait – les monstres qui avaient eu l’audace d’essayer d’atteindre le Dragon.