Выбрать главу

Rand se tut alors que Flinn émergeait du portail et le refermait.

— Il faut que je me repose, à présent. Demain, Bashere, je rencontrerai ta nièce et les autres Frontaliers. Je ne sais pas ce qu’ils me demanderont, mais il faut qu’ils retournent à leur poste. Si le Saldaea est dans un tel état alors qu’un des grands capitaines dirigeait sa défense, je crains d’imaginer ce que subissent les autres nations frontalières.

Min aida le jeune homme à se lever.

— Rand, dit-elle, Cadsuane est de retour et quelqu’un l’accompagne.

Rand hésita.

— Conduis-moi à elle…

Min fit la grimace.

— Je n’aurais pas dû en parler. Tu dois te reposer.

— Je le ferai, ne t’inquiète pas.

Bien qu’elle sentît toujours l’épuisement de son compagnon, Min n’insista pas.

— Rodel Ituralde, dit Rand, marquant une pause devant la porte, je voudrais que tu viennes avec moi.

Le général acquiesça et emboîta le pas au Dragon. Dans le couloir, très inquiète, Min soutint son amoureux. Était-il obligé de s’imposer une telle pression ?

Hélas, oui…

Rand al’Thor était le Dragon Réincarné. Avant que tout ça soit fini, il risquait d’être vidé de ses forces et de son sang. C’était presque assez pour qu’une femme baisse les bras.

— Rand…, dit Min alors qu’Ituralde et plusieurs Promises les suivaient.

Heureusement, les appartements de Cadsuane n’étaient pas loin.

— Je te jure que ça ira. Tes recherches avancent ?

Une judicieuse diversion…

Hélas, elle renvoya Min à un autre sujet d’inquiétude.

— Rand, t’es-tu jamais demandé pourquoi Callandor, dans les prophéties, est si souvent appelée « lame terrifiante » ou « épée de la ruine » ?

— C’est un sa’angreal si puissant… Peut-être à cause des ravages qu’elle peut faire…

— Peut-être, oui…

— Tu as une autre explication ?

— Dans la prophétie de Jendai, il y a une phrase… Je regrette que nous n’en sachions pas davantage sur ce texte… Bref, cette phrase dit : « et la lame le fera se lier à deux ».

— Deux femmes… Pour contrôler l’épée, je devrai former un cercle avec deux femmes.

Min fit la grimace.

— Quoi ? Min, dis ce que tu as sur le cœur. Je dois savoir.

— Dans Le Cycle de Karaethon, il y a une autre phrase… Quoi qu’il en soit, je pense que Callandor est défectueuse au-delà de ça. Rand, si tu l’utilises, je crains qu’elle t’affaiblisse et te rende vulnérable aux attaques.

— C’est peut-être ainsi que je serai tué.

— Tu ne seras pas tué !

— Je…

— Tu survivras, berger ! Je m’en assurerai, tu peux me croire.

Rand sourit. Il semblait si las.

— Je réussis presque à te croire, Min. Ce n’est peut-être pas moi qui infléchis la Trame, mais toi.

Arrivé devant une porte, le jeune homme y toqua.

Le battant s’entrouvrit. Merise pointa le nez dehors, puis étudia Rand de la tête aux pieds.

— On dirait que tu tiens à peine debout, al’Thor.

— Bien observé. Cadsuane Sedai est là ?

— Elle a fait ce que tu lui demandais, répondit Merise. Je dois dire que c’est très accommodant, considérant comment tu…

— Merise, fais-le entrer ! lança Cadsuane.

Merise hésita, foudroya Rand du regard et ouvrit la porte en grand. Assise dans un fauteuil, Cadsuane parlait avec un homme d’âge mûr aux longs cheveux gris tombant sur ses épaules. Doté d’un gros nez, il était vêtu comme un roi.

Rand avança. Dans son dos, quelqu’un poussa un petit cri. Dès que le Dragon se fut écarté, Ituralde entra, l’air ébahi.

Le type qui ressemblait à un roi tourna la tête. Le teint cuivré, il avait un regard bienveillant.

— Mon suzerain ! s’écria Ituralde. Tu es vivant !

Il tomba à genoux.

Chez Rand, Min capta un bonheur intense. Quant au général, il pleurait.

Le Dragon recula.

— Min, allons dans nos appartements. J’ai besoin de repos.

— Le roi de l’Arad Doman, souffla la jeune femme. Où l’a-t-elle trouvé ? Et comment as-tu su ?

— Quelqu’un qui m’est très proche m’a confié un secret… La Tour Blanche a « hébergé » Mattin Stepaneos pour le « protéger ». Partant de là, il n’était pas difficile de comprendre que d’autres monarques avaient pu partager ce sort. Si des sœurs étaient parties pour l’Arad Doman il y a des mois, avant qu’elles sachent ouvrir un portail, il y avait de fortes chances qu’elles aient été bloquées par la neige lors du voyage de retour avec leur « invité ». (Rand soupira d’aise.) Graendal ne détenait pas le roi, Min. Donc, je ne l’ai pas tué. Un des innocents dont je me croyais l’assassin est toujours en vie. C’est quelque chose… Un petit quelque chose, mais ça me réconforte…

Min aida le Dragon à gagner leurs appartements. Ravie, en tout cas pour le moment, de simplement partager sa joie et son soulagement.

33

Une bonne soupe

La soupe de Siuan était étonnamment bonne.

Elle en reprit une gorgée et arqua un sourcil. La recette était simple : du bouillon, des légumes et quelques bouts de poulet. Mais quand tout avait le goût du pourri, c’était un petit miracle. Encouragée, elle essaya le biscuit. Pas de charançons ? Un délice !

Son propre bol fumant devant elle, Nynaeve se taisait. Après sa récente nomination, elle avait prononcé les Trois Serments un peu plus tôt. Dans le bureau de la Chaire d’Amyrlin, volets ouverts pour laisser entrer la lumière, des tapis vert et or neufs couvraient le sol.

Intérieurement, Siuan se morigéna de s’être laissé distraire par la soupe. Le rapport de Nynaeve demandait toute son attention. Elle avait évoqué le temps passé avec Rand, et des événements aussi importants que la purification du saidin.

Bien entendu, Siuan avait entendu parler de la disparition de la souillure. Pendant le schisme, un Asha’man était passé dans le camp. Au début, elle était restée sceptique, mais il n’y avait plus de raison de douter, à présent.

— Bien, dit la Chaire d’Amyrlin, je suis très satisfaite de cette longue explication, Nynaeve. Si le saidin est purifié, il est moins perturbant d’envisager que des Asha’man et des Aes Sedai se lient. Je regrette pourtant que Rand ne m’en ait pas parlé durant notre rencontre…

Une tirade faite d’un ton serein. Pourtant, Siuan le savait, Egwene voyait tout lien entre un homme et une femme – dans ce sens-là – avec aussi peu d’enthousiasme qu’un capitaine découvrant sa cale en feu.

— Il aurait dû, oui…, fit Nynaeve avec une moue. À tout hasard, il n’approuve pas que des hommes lient des femmes.

— Je me fiche qu’il approuve ou pas. Les Asha’man sont sous sa responsabilité.

— Comme les Aes Sedai qui l’ont enchaîné et battu sont sous la tienne, Mère ? demanda Nynaeve.

— C’est l’héritage d’Elaida, oui…

Egwene a eu raison de rappeler Nynaeve, pensa Siuan. Elle prend bien trop souvent la défense du garçon.

Nynaeve saisit son bol pour s’attaquer à sa soupe.

— Je ne voulais pas te défier, Mère. Simplement te montrer comment il voit les choses. Sache que je n’approuve pas tout ce qu’il a fait, surtout ces derniers temps. Mais je comprends comment il en est arrivé là.

— Il a changé, fit Siuan. Tu l’as souligné toi-même.

— Oui. Les Aiels disent qu’il a embrassé la mort.

— J’ai entendu ça de leur bouche, confirma Egwene. Mais j’ai regardé Rand dans les yeux, et quelque chose d’autre a changé en lui. C’est inexplicable… L’homme que j’ai vu…