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Près de lui, dans l’eau, quelque chose bougeait. Terrifié, il voulut s’éloigner, mais une vague géante le souleva sur sa crête.

Ce n’est pas réel ! Ce n’est pas réel ! Ce n’est pas réel !

L’eau était si froide. De nouveau, quelque chose toucha la jambe de Perrin, qui ne put s’empêcher de crier. Bien entendu, il but la tasse et dut recracher l’eau chargée d’iode.

CE N’EST PAS RÉEL !

Il était à Cairhien, à des lieues de l’océan. Dans une rue au sol bien dur, l’odeur délicieuse du pain en train de cuire sortait d’une boulangerie. Sur toute sa longueur, la voie était flanquée de petits frênes au tronc très fin.

Avec un cri puissant, Perrin s’accrocha à cette réalité comme les naufragés qui, autour de lui, se retenaient à leur planche. Fermant les poings, il se concentra sur son environnement concret.

Sous ses pieds, il y avait des pavés et non des vagues. Pas de dents pointues ni de nageoires…

Lentement, le jeune homme s’arracha de nouveau à l’océan. Et quand il posa un pied par terre, il sentit sous sa semelle une surface dure. L’autre pied suivit…

… Et Perrin se retrouva sur un disque de pierre qui flottait dans les airs.

Sur sa gauche, un monstre marin énorme jaillit de l’eau. À moitié poisson et à moitié on ne savait quoi, la créature ouvrait une gueule assez grande pour qu’un homme se tienne debout à l’intérieur. Chaque dent, aussi large qu’une main de Perrin, était rouge de sang.

Ce n’est pas réel !

La créature explosa en une sorte de brume qui aspergea le jeune homme puis sécha immédiatement. Autour de lui, le cauchemar s’infléchit, comme si une bulle de réalité tentait de le déchiqueter.

L’obscurité, l’eau glacée, les cris des naufragés… Un vortex d’angoisse et de douleur.

Il n’y avait pas d’éclairs, puisqu’il ne les voyait pas illuminer ses paupières. Pas de tonnerre non plus, car il n’entendait pas ses roulements.

Et pas de vagues, surtout au milieu d’une cité comme Cairhien, érigée très à l’intérieur des terres.

Quand Perrin ouvrit les yeux, le cauchemar se désintégra dans son intégralité, puis disparut comme une fine couche de gel exposée aux rayons du soleil.

Les bâtiments revinrent, la rue se reconstitua et les vagues reculèrent. Le ciel, lui, redevint une tempête noire déchirée d’éclairs – mais sans tonnerre, ici aussi.

Sauteur attendait sur les pavés, non loin de là.

Perrin avança vers le loup. Un simple bond aurait suffi, bien entendu, mais il ne voulait pas s’habituer à tout faire sans efforts. Une fois revenu dans le monde réel, ça risquait de lui jouer un mauvais tour.

Tu deviens fort, Jeune Taureau, émit Sauteur, satisfait.

— C’est toujours trop long, dit Perrin en regardant derrière son épaule. Chaque fois que j’entre dans un cauchemar, il me faut plusieurs minutes pour reprendre le contrôle. Je dois être plus rapide. Face à Tueur, une poignée de minutes peut se transformer en une éternité.

Il ne sera pas aussi fort que les cauchemars…

— Peut-être, mais il a eu des années pour apprendre à maîtriser le rêve des loups. Moi, je commence à peine.

Sauteur éclata de rire.

Jeune Taureau, tu as commencé dès ta première visite !

— D’accord, mais je m’entraîne depuis quelques semaines seulement…

Sauteur rit de plus belle – et il n’avait pas tort. De fait, présent dans le rêve des loups chaque nuit, Perrin se préparait depuis deux ans. Mais il avait encore besoin d’apprendre. En un sens, il se réjouissait que le procès soit retardé.

Mais il ne faudrait pas trop traîner. La Dernière Chasse approchait. Beaucoup de loups partaient pour le Nord, Perrin les sentait au passage. Ils couraient vers les Terres Frontalières et vers la Flétrissure. C’était pareil dans le monde réel, mais même ici, dans le rêve des loups, ils ne se décalaient pas, avançant sur leurs pattes et en meute.

Sauteur brûlait d’envie de se joindre à eux, il le sentait. Pourtant, il restait en arrière, comme quelques autres loups.

— Viens, dit Perrin. Allons trouver un nouveau cauchemar.

La promenade des Roses était en fleur !

Un spectacle incroyable ! Peu d’autres végétaux avaient éclos durant ce terrible été, et presque tous s’étaient très vite fanés. Mais la promenade des Roses, elle, échappait à la règle, des centaines de petites explosions rouges constellant le jardin.

Des abeilles affamées volaient de fleur en fleur. Toutes celles de la cité, eût-on dit, venaient ici pour se nourrir.

Même s’il gardait ses distances avec les insectes, Gawyn avait le sentiment d’être immergé dans le parfum des roses. Quand il aurait fini de déambuler, ses vêtements garderaient la délicieuse odeur pendant des heures.

Près d’un étang où flottaient des nénuphars, Elayne parlait avec une petite armée de conseillers. Affichant sa grossesse, elle resplendissait. Sur ses cheveux blonds qui reflétaient la lumière du soleil comme l’onde de l’étang, la Couronne de Roses d’Andor aurait presque paru… ordinaire.

La reine était débordée, ces derniers jours. Gawyn avait entendu les rapports qu’on lui faisait à voix basse sur les armes en cours de fabrication. Des armes qu’elle croyait au moins aussi puissantes qu’une damane prisonnière. D’après ce qu’on disait, les fondeurs de cloches de Caemlyn travaillaient jour et nuit. Bruissant d’activité, la capitale se préparait à la guerre.

Du coup, Elayne avait peu de temps pour son frère – mais c’était déjà ça, et il s’en montrait reconnaissant.

Elle sourit en le voyant approcher et congédia d’un geste ses conseillers. Puis elle alla à sa rencontre et lui posa un baiser sur la joue.

— Tu as l’air bien pensif…

— Un mal qui me frappe souvent, ces derniers temps. Toi, tu parais… distraite.

— Un mal qui me frappe tout le temps, en ce moment… Il y a toujours trop à faire, et un seul cerveau ne suffit pas.

— Si tu as besoin de…

— Non, fit Elayne en prenant le bras de son frère. Je veux te parler. Et on m’a dit qu’un tour des jardins par jour me ferait un bien fou.

Gawyn sourit et inspira à fond la bonne odeur des fleurs et de la terre meuble qui entourait l’étang. Le parfum de la vie…

En marchant, il jeta un coup d’œil au ciel.

— Je n’arrive pas à croire qu’il y ait tant de soleil ici… J’ai failli me convaincre que ce ciel plombé n’était pas naturel.

— Il ne l’est pas, très probablement, dit Elayne, presque nonchalante. Il y a une semaine, la couverture nuageuse s’est déchirée au-dessus de Caemlyn, mais elle reste présente partout ailleurs en Andor.

— Mais… pourquoi ?

— Rand, fit Elayne. Quelque chose qu’il a fait… Il est monté au sommet du pic du Dragon, je crois. Ensuite…

Soudain, la journée parut moins lumineuse aux yeux de Gawyn.

— Encore ce maudit al’Thor ! Il me suit jusqu’ici.

— Jusqu’ici ? répéta Elayne, amusée. Si ma mémoire ne me trompe pas, c’est dans ce jardin que nous l’avons connu.

Gawyn ne répondit pas. Tournant la tête vers le nord, il sonda le ciel, où bouillonnaient de terribles nuages noirs.

— C’est lui le père, n’est-ce pas ?

— Si c’était le cas, répondit Elayne, très sereine, il serait prudent de garder secrète cette information. Qu’en penses-tu ? Les enfants du Dragon Réincarné risquent d’être des cibles.

Gawyn en eut la nausée. La vérité, il l’avait pressentie en découvrant la grossesse de sa sœur.

— Que la Lumière me brûle ! Elayne, comment as-tu pu ? Après ce qu’il a fait à notre mère ?