— Gawyn, il ne lui a rien fait du tout. Des dizaines de témoins te le confirmeront. Notre mère a disparu avant que Rand ait libéré Caemlyn.
Dès qu’elle parlait d’al’Thor, Elayne avait des reflets… mielleux dans le regard.
— Quelque chose est en train de lui arriver. Je sens qu’il change. Du coup, il chasse les nuages et fait éclore les roses.
Gawyn fronça les sourcils. Sa sœur croyait que les roses fleurissaient grâce à al’Thor ? Eh bien, l’amour donnait souvent de drôles d’idées à une personne. Quand l’élu du cœur d’une femme était le Dragon Réincarné, il fallait peut-être s’attendre à une bonne dose d’irrationalité.
Alors qu’ils approchaient du ponton de l’étang, Gawyn se souvint d’avoir « nagé » dans ce coin, quand il était petit, puis d’avoir subi un sermon après son « exploit ». Pas de Morgase – même si elle l’avait regardé froidement et sans cacher sa déception –, mais de Galad.
Ce jour-là, et depuis, il n’avait jamais dit qu’il était dans l’eau parce que Elayne l’avait poussé.
— Tu n’oublieras jamais ça, pas vrai ? demanda sa sœur.
— Quoi ?
— Le jour où tu as glissé dans l’eau pendant que mère rencontrait les représentants de la maison Farah.
— Glissé ? C’est toi qui m’as poussé !
— Moi ? Je n’ai jamais rien fait de tel ! Tu voulais épater ton monde en faisant de l’équilibre sur la balustrade.
— Et tu as fait trembler le ponton !
— J’ai simplement marché dessus, avec ma vigueur habituelle. Tu sais que j’ai le pas conquérant.
— Le pas conquérant ? Quel mensonge éhonté !
— Non, c’est une interprétation créative de la réalité. Je suis une Aes Sedai, et ça fait partie de nos multiples talents. Bon, me feras-tu canoter un peu sur l’étang, ou non ?
— Je… Canoter ? D’où te vient cette idée ?
— Je viens d’en parler. Tu n’écoutais pas ?
Gawyn en secoua la tête de stupéfaction. Derrière eux, plusieurs gardes féminins avaient déjà pris position. Toujours dans l’ombre de la reine, ces femmes étaient souvent commandées par la grande blonde qui essayait de ressembler à l’héroïne Birgitte. À dire vrai, elle y parvenait assez bien, poussant le vice jusqu’à porter le même prénom. Accessoirement, elle avait le grade de capitaine général.
Les gardes furent vite rejointes par une foule de messagers, de conseillers et d’assistants. L’Ultime Bataille étant imminente, Andor se préparait. Hélas, une grande partie de ces préparatifs exigeaient l’attention d’Elayne.
Depuis son arrivée, Gawyn avait entendu au sujet de sa sœur une curieuse histoire de promenade sur le chemin de ronde en étant portée… dans son lit. Jusque-là, il n’avait pas réussi à faire dire la vérité à la souveraine.
Après avoir salué Birgitte, qui le foudroya du regard, Gawyn approcha du canot attaché au ponton.
— Je promets de ne pas la noyer, dit-il.
Avant d’ajouter dans sa barbe :
— Même si je risque de ramer comme un conquérant et de nous faire chavirer.
— Ferme-la ! lança Elayne en s’asseyant. L’eau ne serait pas bonne pour les bébés…
Gawyn poussa le canot du bout d’un pied puis il embarqua. Jusqu’à ce qu’il soit assis, l’esquif tangua terriblement.
— Puisqu’on en parle, ce n’est pas marcher qui est censé te faire du bien ?
— J’ai dit à Melfane que mon mécréant de frère avait besoin d’une leçon de morale. On obtient tout ce qu’on veut quand on enguirlande quelqu’un de la bonne façon.
— Et c’est ce qui m’attend ? Être enguirlandé ?
— Pas nécessairement, fit Elayne, soudain très grave.
Gawyn saisit les rames et les plongea dans l’eau. Sur si peu d’eau, canoter semblait ridicule. Pourtant, au milieu des papillons et des nénuphars, on éprouvait une étrange sérénité.
— Gawyn, dit Elayne, pourquoi es-tu venu à Caemlyn ?
— Parce que c’est chez moi. Pour quelle raison n’aurais-je pas dû venir ?
— Pendant le siège, j’ai beaucoup pensé à toi. Tu sais, tu aurais pu m’être utile. Mais tu n’étais pas là.
— Je t’ai déjà expliqué pourquoi ! Sans même parler des routes bloquées par la neige, j’étais englué dans la politique de la Tour Blanche. Ne pas pouvoir t’aider me torturait, mais ces femmes avaient mis la main sur moi.
— Je suis une de ces « femmes », au cas où tu l’aurais oublié.
Elayne leva la main, exposant sa bague au serpent.
— Tu es différente… Cela dit, tu as raison. J’aurais dû être ici. Mais je ne peux pas m’excuser mille fois…
— Je me fiche que tu t’excuses ! Gawyn, je ne voulais pas te culpabiliser. Oui, tu m’aurais été utile, mais on s’en est sortis. En revanche, j’avais peur que tu sois coincé entre le désir de défendre la tour et celui de protéger Egwene. Mais ça s’est bien terminé, dirait-on. Alors, je te repose la question : que fais-tu ici ? Egwene n’a pas besoin de toi ?
— Apparemment, non…
Gawyn fit reculer le canot pour éviter les branches tombantes d’un saule pleureur. Puis il leva les rames et immobilisa l’esquif.
— Eh bien, dit Elayne, je ne vais pas me mêler de ça – pas en ce moment, en tout cas. Ici, tu es toujours le bienvenu, Gawyn. Si ça te chante, je peux te nommer capitaine général, mais je doute que tu en aies envie.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Tu as passé le plus clair de ton temps à broyer du noir dans les jardins…
— Broyer du noir ? Non, je réfléchissais.
— Hum, intéressant… Je vois que tu pratiques aussi l’interprétation créative de la vérité.
Le jeune homme grogna de mécontentement.
— Gawyn, tu n’as pas passé cinq minutes avec tes anciens amis du palais. Même chose avec tes connaissances. C’est ça, jouer le rôle d’un prince ou d’un officier supérieur ? En revanche, pour réfléchir, tu as réfléchi.
Gawyn sonda l’onde limpide.
— J’évite les gens parce qu’ils veulent savoir pourquoi je n’étais pas là pendant le siège. Après, ils demandent quand je vais prendre ma place à tes côtés et diriger ton armée.
— Tout va bien, mon frère… Tu n’es pas obligé d’être capitaine général, et je peux survivre en l’absence de mon Prince de l’Épée, s’il le faut. Cela dit, Birgitte est très perturbée que tu ne veuilles pas des galons de capitaine général.
— C’est pour ça qu’elle me jette des regards noirs ?
— Oui, mais ça lui passera. À ce poste, elle est vraiment très bonne. Et s’il faut que tu protèges quelqu’un, c’est Egwene. Elle te mérite.
— Et si j’avais décidé de ne pas vouloir d’elle ?
Elayne posa une main sur le bras du jeune homme. Sous sa couronne et ses magnifiques cheveux, elle semblait très inquiète.
— Gawyn, que t’est-il arrivé ?
Le jeune homme secoua la tête.
— Selon Bryne, je m’attendais à ce que tout me tombe cuit dans la bouche, et je n’ai pas su réagir quand les choses ont mal tourné pour moi.
— Et toi, qu’en penses-tu ?
— Je crois que je suis à ma place ici.
Trois femmes faisaient le tour de l’étang avec à leur tête une rousse aux mèches blanches. Dimana était une sorte d’initiée déchue de la Tour Blanche. Sur la Famille, Gawyn ne savait pas grand-chose, et surtout pas quelles étaient les relations entre ses membres et sa sœur.
— Être ici, développa-t-il, me rappelle ma vie d’avant. Ne plus frayer avec les Aes Sedai a été très libérateur. Un moment, j’étais sûr de vouloir être avec Egwene. Quand j’ai quitté les Jeunes Gardes pour la rejoindre, ça m’a paru la meilleure décision de ma vie. Certes, mais Egwene, elle, semble ne plus avoir besoin de moi. Son objectif, c’est d’être forte et de devenir une grande Chaire d’Amyrlin. Un programme qui ne laisse pas beaucoup de place pour quelqu’un qui refuse de se prosterner devant elle.