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— Je doute que ce soit aussi grave que tu le dis… Egwene doit se montrer très forte, c’est sûr. À cause de sa jeunesse et des circonstances de sa nomination… Mais elle n’est pas arrogante. Enfin, pas plus que nécessaire…

Elayne plongea le bout des doigts dans l’eau et fit fuir un petit poisson au dos jaune.

— J’ai éprouvé ce qu’elle ressent… Tu crois qu’elle veut quelqu’un qui se prosterne, et tu te trompes. Elle cherche une personne en qui avoir une confiance aveugle. Un allié à qui elle puisse confier une mission avec la certitude qu’elle sera accomplie. Elle dispose d’incroyables ressources : richesse, soldats, fortifications, serviteurs… Mais elle n’est qu’une simple femme. Si elle doit s’occuper de tout, elle pourrait tout aussi bien être démunie…

— Je…

— Tu prétends l’aimer. Ne m’as-tu pas dit que tu pourrais mourir pour elle ? D’accord, mais dans son armée, elle a des milliers d’hommes qui sacrifieraient leur vie à son bénéfice – comme moi. Ce qui est rare, en revanche, ce sont les gens qui font ce qu’on leur dit. Ou mieux encore, qui devinent ce qu’on va leur demander et agissent par avance.

— Je ne suis pas sûr de pouvoir être cet allié pour elle.

— Pourquoi ? S’il y a un homme capable de soutenir une femme liée au Pouvoir, c’est toi !

— Avec Egwene, c’est différent. Je ne peux pas expliquer pourquoi.

— Si tu veux épouser une Chaire d’Amyrlin, tu devras surmonter ce problème.

C’était la stricte vérité. Si frustrant que ce fût, Elayne avait raison.

— Assez parlé de ce sujet, dit Gawyn. Je remarque que nous nous sommes éloignés d’al’Thor.

— Parce qu’il n’y avait plus rien à dire sur lui.

— Tu dois rester loin de ce type, Elayne. Il est dangereux.

— Non, parce que le saidin a été purifié.

— C’est ce qu’il prétend !

— Tu le détestes, je l’entends dans ta voix. Ce n’est pas à cause de notre mère, pas vrai ?

Gawyn hésita. Sa sœur était devenue une experte quand il s’agissait d’esquiver un sujet. Le talent particulier d’une reine, ou celui d’une Aes Sedai ?

Gawyn faillit ramener le canot au ponton. Il se ravisa, parce qu’il adorait parler à quelqu’un qui le comprenait vraiment.

— Pourquoi je hais al’Thor ? Eh bien, à cause de notre mère, bien entendu. Mais il y a plus que ça. J’abomine l’homme qu’il est devenu.

— Le Dragon Réincarné ?

— Non, le tyran !

— Tu ne sais pas de quoi tu parles, Gawyn…

— C’est un fichu berger ! De quel droit renverse-t-il des rois et des reines ? Pourquoi s’autorise-t-il à changer le monde à sa guise ?

— En particulier pendant que tu te réfugies dans un village ?

Gawyn avait raconté à sa sœur les principaux événements de sa vie, lors des derniers mois.

— Pendant qu’il conquérait le monde, tu as dû tuer des anciens amis. Puis ta Chaire d’Amyrlin t’a envoyé à la mort.

— C’est vrai.

— Donc, tu es jaloux de lui.

— Non ! C’est absurde. Je…

— Que comptes-tu faire ? Le défier en duel ?

— Peut-être.

— Et que se passera-t-il si tu gagnes et lui transperces le cœur ? Pour satisfaire de viles pulsions, es-tu prêt à nous condamner tous ?

Gawyn ne sut que répondre.

— Ce n’est pas seulement de la jalousie, mon frère. (Elayne s’empara des rames.) C’est de l’égoïsme. En ce moment, nous ne pouvons pas nous permettre ce genre de comportement.

Malgré les protestations de Gawyn, la reine entreprit de ramener le canot jusqu’au ponton.

— La femme qui me dit ça est celle qui s’est attaquée en personne à l’Ajah Noir ?

Elayne s’empourpra. Gawyn devina qu’elle aurait donné cher pour qu’il n’ait jamais entendu parler de cette affaire.

— C’était nécessaire. De plus, j’ai dit « nous ». Toi et moi, nous avons le même problème. Birgitte ne cesse pas de me répéter d’être plus prudente. Tu devras faire de même, pour le bien d’Egwene. Parce qu’elle a besoin de toi. Peut-être sans le savoir, parce qu’elle croit pouvoir affronter le monde seule. Mais c’est une erreur.

Le canot heurta le ponton. Lâchant les rames, Elayne tendit une main. Gawyn sauta à terre et l’aida à débarquer. Au passage, elle lui serra tendrement la main.

— Je te libère de toute obligation de devenir mon capitaine général. Pour l’instant, je ne nommerai pas un autre Prince de l’Épée, mais tu conserveras le titre en étant exempté de ses charges. Tant que tu te montreras dans certaines occasions officielles, je ne te demanderai rien d’autre. Un décret sera publié demain, soulignant que l’approche de l’Ultime Bataille t’impose d’autres activités.

— Je… Merci…

Gawyn n’aurait pas juré que ça venait du cœur. En un sens, ça ressemblait trop à l’attitude d’Egwene, quand elle lui ordonnait de ne pas garder sa porte.

Elayne serra de nouveau la main de son frère, puis elle se dirigea vers sa suite. Un moment, Gawyn la regarda s’entretenir avec ses gens. Chaque jour, elle devenait un peu plus régalienne. Un peu comme une rose qui éclôt… Dommage qu’il n’ait pas été à Caemlyn pour observer le processus depuis le début.

Alors qu’il reprenait sa balade le long de la promenade des Roses, le jeune homme se surprit à sourire. Face à l’optimisme fondamental d’Elayne, son naturel mélancolique et torturé avait du mal à tenir le choc. Qui d’autre qu’Elayne aurait pu accuser un homme d’être jaloux… et, ce faisant, lui remonter le moral ?

Gawyn s’enivra de fragrances et savoura le contact du soleil sur sa peau. Gagnant un coin où Galad et lui jouaient souvent, enfants, il revit sa mère arpenter ces jardins avec Gareth Bryne.

Dès qu’il commettait une bévue, Morgase le reprenait avec un soin méticuleux. L’instant d’après, quand il se comportait comme un prince, elle souriait pour l’encourager. Ces sourires, pour lui, valaient tous les levers de soleil.

Cet endroit appartenait à Morgase. Elle vivait toujours au cœur de Caemlyn, en Elayne – qui lui ressemblait à chaque instant un peu plus –, et en chaque citoyen d’Andor qui était en sécurité grâce à elle.

Gawyn s’arrêta à l’endroit où Galad l’avait sauvé de la noyade, quand il était enfant.

Au fond, Elayne avait peut-être raison, al’Thor n’étant pour rien dans la mort de Morgase. Et si elle se trompait, il ne parviendrait jamais à le prouver. Mais quelle importance, au fond ? Rand al’Thor était destiné à mourir lors de l’Ultime Bataille. Alors, pourquoi continuer à le haïr ?

— Elle a raison…, souffla Gawyn en regardant des libellules voleter au-dessus de l’eau. Nous en avons terminé, al’Thor. À partir de cet instant, tu ne m’intéresses plus.

Le jeune homme eut le sentiment qu’un poids écrasant quittait ses épaules. Ravi, il en soupira d’aise. Maintenant qu’Elayne l’avait libéré de ses obligations, il mesurait à quel point il s’était senti coupable d’être absent d’Andor. Mais ça aussi, ça ne comptait plus.

Le moment était venu de se concentrer sur Egwene.

Sortant de sa poche le couteau du tueur, il le tint devant ses yeux, au soleil, et étudia les pierres rouges. Son devoir était bel et bien de protéger Egwene. Même si elle le tançait, le détestait et finissait par le bannir, tout faire pour lui sauver la vie restait le bon choix.

— Par la tombe de ma mère ! lança une voix dans le dos du prince. Où as-tu trouvé cette arme ?

Gawyn se retourna. Les femmes qu’il avait remarquées un peu plus tôt se tenaient face à lui, Dimana toujours à leur tête, sa chevelure roux strié de blanc encadrant un visage aux yeux cernés de ridules. Manier le Pouvoir ne neutralisait-il pas les effets de l’âge ?