Le prince sortit le couteau seanchanien.
— As-tu déjà vu une arme pareille ? demanda-t-il comme si ça n’était pas si important que ça.
Kaisea sursauta.
— Où l’as-tu trouvée ? Qui te l’a donnée ?
S’avisant qu’elle venait de sortir de son rôle, la sul’dam se recroquevilla sur elle-même.
— Un tueur a essayé de m’abattre avec cette lame. On s’est battus et il a filé.
— C’est impossible, seigneur, dit Kaisea, revenue dans son personnage.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Seigneur, si tu avais affronté un Couteau du Sang, tu ne serais plus de ce monde. Ce sont les plus grands tueurs de l’Empire. Et les plus impitoyables, parce qu’ils sont déjà morts.
— Des commandos-suicide, traduisit Gawyn. As-tu des informations sur ces gens ?
Kaisea parut en proie à un dilemme.
— Si je te fais mettre un collier, me répondras-tu ?
— Seigneur, s’exclama Dimana, la reine ne permettra jamais ça !
— Je lui demanderai… Kaisea, je ne peux rien te promettre, mais je plaiderai ta cause auprès de ma sœur.
— Tu es fort et puissant, seigneur. Et très sage. Si tu jures de faire ce que tu as dit, Kaisea te répondra.
Dimana foudroya le prince du regard.
— Parle, dit simplement Gawyn.
— Les Couteaux du Sang ne vivent pas longtemps, seigneur… Quand on leur a confié une mission, ils s’acharnent à la remplir. De l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement –, ils ont reçu des pouvoirs qui leur permettent de se cacher et qui font d’eux de grands guerriers. Via des ter’angreal, comprends-tu ?
— Quand ils sont dans les ombres, ces artefacts brouillent leur silhouette ?
— C’est ça, oui, fit Kaisea, surprise que son interlocuteur en sache si long. Ils sont invincibles. Mais au bout du compte, leur propre sang les tue.
— Leur sang ?
— Leur mission les empoisonne… Quand ils en ont une, ils survivent rarement plus de deux ou trois semaines. Un mois, c’est déjà beaucoup.
Perturbé, Gawyn observa le couteau.
— Donc, il nous suffit d’attendre qu’ils meurent ?
Kaisea ricana.
— Non, ce serait trop facile. Avant de succomber, ils s’acquittent de leur devoir.
— Le propriétaire de cette arme prend son temps, dit Gawyn. Une victime tous les deux ou trois jours. Une poignée, jusque-là…
— Des banderilles, fit Kaisea. C’est leur méthode. Ils mettent à l’épreuve les forces et les faiblesses de leurs cibles, pour savoir quand frapper sans être vus. Dans le cas qui t’occupe, tu n’as encore rien vu. Les Couteaux du Sang ne font pas « une poignée » de victimes, mais une multitude.
— Sauf si j’arrête celui-là. Quelles sont ses faiblesses ?
Kaisea ricana de nouveau.
— Ses faiblesses ? Seigneur, je viens de dire que ce sont les plus grands guerriers de l’Empire. De plus, l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement – renforce leur puissance.
— Génial… Et ces ter’angreal ? Ils aident les tueurs quand ils sont dans l’ombre ? Comment les neutraliser ? En allumant beaucoup de torches ?
— La lumière ne peut pas se passer des ombres, seigneur. Si tu en génères plus, tu auras davantage d’obscurité.
— Il doit bien y avoir un moyen…
— Seigneur, s’il en existe un, Kaisea est sûre que tu le trouveras. (Une réponse où perçait un rien d’ironie ?) Mais Kaisea peut-elle te faire une suggestion ? Réjouis-toi d’avoir survécu à une rencontre avec un Couteau du Sang, qu’il se soit agi d’un homme ou d’une femme. Sans nul doute, tu n’étais pas sa cible prioritaire. Avant qu’un mois se soit écoulé, il serait prudent de te cacher. Laisse l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement – voir sa volonté s’accomplir et remercie les circonstances qui t’ont permis d’échapper au désastre et de survivre.
— Cette conversation n’a que trop duré, intervint Dimana. Je crois que tu as ce que tu souhaitais, seigneur Trakand.
— Oui, merci, fit Gawyn, très perturbé.
Il remarqua à peine que Kaisea se relevait et s’éloignait avec sa geôlière.
« Réjouis-toi d’avoir survécu à une rencontre avec un Couteau du Sang… Sans nul doute, tu n’étais pas sa cible prioritaire. »
Gawyn éprouva l’équilibre du couteau de lancer. La cible, c’était Egwene, ça tombait sous le sens. Pour qui d’autre les Seanchaniens auraient-ils sacrifié un ou plusieurs Couteaux du Sang ? Très certainement, ils pensaient que la mort de la Chaire d’Amyrlin ferait s’écrouler la Tour Blanche.
Il devait prévenir Egwene. Même si ça la rendait furieuse, parce que ça irait à l’encontre de ce qu’elle désirait, il fallait lui apporter cette information. Parce qu’elle pouvait lui sauver la vie.
Le prince était toujours en train de réfléchir à la meilleure façon de s’y prendre quand une servante en rouge et blanc approcha de lui, une missive scellée sur un plateau d’argent.
— Seigneur Gawyn ?
— Qu’est-ce que c’est ? demanda le jeune homme.
Il prit la lettre et l’ouvrit avec le couteau seanchanien.
— Ce message vient de Tar Valon, dit la servante. Je l’ai livré via un portail.
Gawyn déplia la missive et reconnut l’écriture de Silviana.
« Gawyn Trakand,
La Chaire d’Amyrlin a été très mécontente de découvrir ton départ précipité. Quand as-tu donc reçu l’ordre de quitter la ville ? Au nom de notre Mère, je t’écris pour t’annoncer que tu t’es prélassé assez longtemps à Caemlyn. Ta présence est requise à Tar Valon, et ce dans les meilleurs délais… »
Gawyn relut deux fois la lettre. Après l’avoir sermonné parce qu’il avait ruiné ses plans, le fichant presque à la porte de la tour, Egwene était mécontente qu’il ait quitté la ville ? À quoi s’était-elle attendue ? Il y avait presque de quoi en rire.
— Seigneur, demanda la servante, veux-tu envoyer une réponse ? (Sur le plateau, il y avait une feuille et une plume.) J’ai cru comprendre qu’on s’attendait à ce que tu le fasses…
Gawyn jeta le couteau sur le plateau.
— Expédie-leur ça !
Fou de rage, il n’avait plus la moindre envie de se remontrer à Tar Valon. Maudite femme !
Malgré tout, il devait agir.
— Fais dire à la Chaire d’Amyrlin que le tueur est un Seanchanien doté d’un ter’angreal qui lui permet de se fondre dans les ombres. Donc, il ne faudra pas lésiner sur la lumière. Les premiers meurtres étaient des sondes pour éprouver nos défenses. La véritable cible, c’est Egwene. Surtout, il faut insister sur la dangerosité du tueur – qui n’est pas la personne qu’on soupçonnait. Si la Chaire d’Amyrlin veut des preuves, elle n’a qu’à venir ici et interroger quelques prisonnières.
La servante parut perplexe, mais elle se retira sans un mot.
Gawyn tenta de se calmer. Pas question de rentrer à Tar Valon, pour l’instant. Sinon, il donnerait l’impression de ramper aux pieds d’Egwene.
N’avait-elle pas prévu des pièges sophistiqués ? Eh bien, avec ça, elle n’aurait pas besoin de lui. Pour un temps, qu’elle se débrouille seule !
34
Jugement
— Je veux que les éclaireurs restent vigilants, dit Perrin. Même pendant le procès.
— Les Promises n’aiment pas cette histoire, Perrin Aybara, dit Sulin. Surtout si ça les empêche de danser avec les lances.
— Elles obéiront quand même, fit le jeune homme.
Flanqué de Dannil et de Gaul, il traversait le camp. Dans son sillage, Azi et Wil al’Seen, ses gardes du corps de la journée, surveillaient son dos.