Sulin étudia Perrin puis hocha la tête.
— Ce sera fait, dit-elle avant de s’éloigner.
— Seigneur Perrin, fit Dannil, très nerveux, qu’est-ce qui cloche ?
— Je ne sais pas encore… Quelque chose dans le vent…
Désorienté, Dannil plissa le front. Eh bien, Perrin aussi était désorienté. Mais de plus en plus certain. Une contradiction, en apparence. Et pourtant…
Les forces de Perrin se préparant à rencontrer les Capes Blanches, le camp grouillait d’activité. Les forces de Perrin, pas son armée, parce qu’il y avait trop de dissensions internes.
Arganda et Gallenne jouaient des coudes pour obtenir la meilleure position, les gars de Deux-Rivières faisaient la tête à cause des nouveaux groupes de mercenaires, et les anciens « réfugiés » fichaient la pagaille un peu partout. Sans oublier Gaul et les Promises, des chiens fous qui n’en faisaient qu’à leur tête…
Je les démobiliserai tous, pensa Perrin. Alors, pourquoi ça m’inquiète ?
Eh bien, parce que ça… l’inquiétait. Un camp ne devait pas être en proie à un tel désordre.
Au moins, tout le monde ou presque s’était remis de la récente bulle maléfique. Pas un soldat ne regarderait son arme comme avant, certes, mais les blessés étaient rétablis et leurs thérapeutes avaient eu le temps de se reposer.
Les Capes Blanches n’avaient pas apprécié le retard, plus important que prévu. Mais Perrin avait eu besoin de ce délai, et ce pour de nombreuses raisons.
— Dannil, ma femme t’a sûrement impliqué dans le complot visant à me protéger.
— Comment… ?
— Elle a besoin d’avoir des secrets, et la moitié d’entre eux m’échappent totalement. Mais celui-là se voyait comme le nez au milieu de la figure. Ce procès lui déplaît, c’est évident. Que t’a-t-elle demandé de faire ? Une exfiltration avec l’aide des Asha’man ?
— Quelque chose dans ce genre, seigneur, reconnut Dannil.
— Si ça tourne mal, je n’ai rien contre. Mais ne passez pas à l’action trop tôt. Je ne veux pas que ça vire à la boucherie parce qu’un Fils aura lâché un juron au mauvais moment. Vous attendrez mon signal. Compris ?
— Oui, seigneur, fit Dannil.
Dans son odeur, Perrin sentit à quel point il était penaud.
Le jeune homme avait hâte d’en avoir terminé avec tout ça. D’être enfin libre. Parce que ces derniers jours, son fardeau commençait à lui sembler bien trop… naturel.
Je suis simplement un…
Un quoi ? Un forgeron ? Pouvait-il encore prétendre ça ? Qui était-il, en réalité ?
Près du site de Voyage, Neald était assis sur une souche. Ces derniers jours, le jeune Asha’man et Gaul avaient exploré le secteur dans plusieurs directions, selon les ordres de Perrin. Pour vérifier que les portails fonctionnaient lorsqu’on s’éloignait assez du camp. Bien entendu, la réponse était positive. Mais il avait parfois fallu marcher des heures.
À part que les tissages des portails étaient soudain de nouveau actifs, Neald et Gaul n’avaient noté aucune sorte de changement. Dans le monde réel, pas de mur de verre ni d’autre obstacle. Pourtant, Perrin aurait juré que le périmètre où les portails étaient désactivés correspondait précisément à la zone couverte par le dôme dans le rêve des loups.
C’était la fonction de ce dôme, et ça expliquait pourquoi Tueur y patrouillait en permanence. Aucun rapport avec la chasse au loup, même s’il y prenait un réel plaisir. Un seul et même phénomène générait à la fois le dôme et le problème avec les Asha’man.
— Neald, dit Perrin quand il eut rejoint l’homme en noir, la dernière mission de repérage s’est bien passée ?
— Oui, seigneur.
— Quand vous m’avez parlé des tissages qui échouaient, Grady et toi, vous avez dit que c’était déjà arrivé. Tu peux me préciser quand ?
— Lorsque nous avons tenté d’ouvrir un portail pour récupérer le groupe d’éclaireurs envoyé au Cairhien. Lors du premier essai, les tissages se sont délités. Après un moment d’attente, tout est rentré dans l’ordre.
C’était juste après la première nuit où j’ai vu le dôme… Il s’est matérialisé un moment, puis il a disparu… Tueur devait le tester…
— Seigneur, dit Neald en approchant.
Franchement trop sophistiqué, ce type s’était pourtant révélé fiable chaque fois que Perrin avait eu besoin de lui.
— Seigneur, que se passe-t-il ?
— Je crois que quelqu’un nous tend un piège… Et tente de nous pousser dedans. J’ai envoyé des gens de confiance enquêter là-dessus… Le Pouvoir de l’Unique est très certainement impliqué.
Oui, mais si la source du problème se cachait dans le rêve des loups, ça compliquait tout. Un phénomène qui existait dans cet autre monde pouvait-il avoir un effet dans celui-là ?
— Neald, tu es sûr de ne pas pouvoir générer de portails ? Nulle part dans toute la zone touchée par la défaillance…
Neald hocha la tête.
Dans ce cas, les règles sont différentes, ici… Ou au moins, ça influe différemment sur le Voyage que sur le « décalage », dans le rêve des loups.
— Neald, si j’ai bien compris, avec les plus grands portails – et en formant un cercle –, vous pourriez déplacer toute l’armée en quelques heures.
— Oui, nous nous sommes entraînés.
— Nous devons être prêts à le faire.
Perrin jeta un coup d’œil au ciel. Dans l’air, il sentait toujours la même… bizarrerie. Quelque chose de rance…
— Seigneur, dit Neald, nous serons prêts, mais si nous ne pouvons pas ouvrir de portails, je ne vois pas à quoi ça servira. Sauf si l’armée se déplace au-delà de la zone neutralisée, afin de partir de là.
Hélas, Perrin soupçonnait que ça ne fonctionnerait pas. Au sujet du dôme, Sauteur avait parlé d’un très ancien passé. En d’autres termes, Tueur était sans doute associé aux Rejetés.
Ou était-il un des Rejetés ?
Jusque-là, Perrin n’avait jamais envisagé cette possibilité. Quoi qu’il en soit, celui qui avait tendu l’embuscade observerait le déroulement des événements. Si l’armée tentait de fuir, il déclencherait aussitôt le piège… ou déplacerait le dôme.
Les Rejetés avaient abusé les Shaido avec les boîtes de voyage, puis ils les avaient mis sur le chemin de Perrin. Il y avait aussi son portrait, qu’on distribuait un peu partout. Tout ça faisait-il partie du piège, quelle que soit sa nature ? En tout cas, le danger rôdait – ou collait aux basques de Perrin, plutôt.
Tu t’attendais à quoi ? C’est Tarmon Gai’don…
— J’aimerais qu’Elyas soit de retour…
Son ami, Perrin l’avait chargé d’une mission de repérage très particulière.
— Neald, préparez-vous, au cas où. Dannil, tu devrais aller dire à tes hommes d’être très prudents. Je ne veux pas d’accrocs ni d’accidents…
Dannil et Neald partirent chacun de leur côté. Perrin, lui, gagna l’endroit où étaient attachés les chevaux, en quête de Marcheur. Plus discret qu’une brise, Gaul le suivit comme son ombre.
Quelqu’un ferme lentement un collet autour de ma jambe…
Sans doute dans l’éventualité où il affronterait les Capes Blanches… Après, quand ses hommes seraient affaiblis et blessés, remporter le gros lot deviendrait un jeu d’enfant.
Avec un frisson glacé, Perrin s’avisa que le piège, s’il avait combattu Damodred plus tôt, aurait été en train de se refermer. Dans ces conditions, le procès prenait soudain une importance capitale.
Du coup, il était essentiel de différer la bataille le temps d’aller une fois de plus dans le rêve des loups. Là, Perrin trouverait peut-être un moyen de détruire le dôme et de libérer ses compagnons…