— Tu changes, Perrin Aybara, dit Gaul.
— Pardon ? fit Perrin en prenant les rênes de Marcheur qu’un palefrenier lui tendait.
— C’est une très bonne chose, continua l’Aiel. Il est agréable de ne plus t’entendre gémir parce que tu es un chef. J’aime voir que tu prends plaisir à commander.
— Si je ne gémis plus, comme tu dis, c’est parce que j’ai mieux à faire. Cela dit, je ne prends aucun plaisir à commander. C’est un fardeau.
Gaul acquiesça comme si son interlocuteur venait d’abonder en son sens.
Les Aiels ! pensa Perrin en enfourchant sa monture.
— Allons-y. La colonne se mettra bientôt en branle.
— Préparez-vous à partir, dit Faile à Aravine. L’armée va se mettre en route.
Aravine s’inclina puis alla faire passer le mot aux réfugiés. Ne sachant pas comment cette journée se finirait, Faile entendait que ceux qui resteraient en arrière soient prêts à lever le camp en un clin d’œil, au cas où ça s’imposerait.
Alors qu’Aravine s’éloignait, Faile vit qu’Aldin, le comptable, se joignait à elle. Ces derniers temps, il venait la voir très souvent, semblait-il. Peut-être s’était-il enfin fait une raison en ce qui concernait Arrela.
Faile se hâta de gagner sa tente. En passant, elle vit que Flann Barstere, Jon Gaelin et Marek Cormer vérifiaient la corde de leur arc et l’empennage de leurs flèches. Dès qu’ils la virent, ils levèrent les yeux et la saluèrent. Dans leur regard, Faile lut du soulagement et jugea que c’était un bon signe. Jusque très récemment, quand ils la regardaient, ces hommes semblaient honteux, comme s’ils se sentaient coupables que Perrin soit allé batifoler avec Berelain durant l’absence de son épouse.
Après que les rumeurs eurent été démenties, passer ostensiblement du temps avec la Première Dame commençait à porter ses fruits. Dans le camp, de plus en plus de gens acceptaient enfin l’idée qu’il ne s’était rien produit de déplacé. Comme on pouvait s’y attendre, que Faile ait sauvé Berelain, durant l’assaut de la bulle maléfique, avait beaucoup contribué à modifier l’opinion des gens. Pour que la femme de Perrin ait agi ainsi, il fallait qu’elle n’ait eu aucun ressentiment contre sa prétendue rivale.
En réalité, Faile n’avait pas sauvé Berelain, se contentant de l’aider. Mais les rumeurs en avaient décidé autrement. Pour une fois qu’elles jouaient en sa faveur et en celle de Perrin, Faile n’allait sûrement pas s’en plaindre.
Sous la tente, la jeune femme fit rapidement ses ablutions. Puis elle se parfuma et enfila sa plus jolie robe – un modèle gris et vert avec sur le corsage et le long de l’ourlet des broderies en forme d’entrelacs de vignes.
Pour finir, Faile se regarda dans son miroir. Très bien… Elle cachait son anxiété. Perrin s’en sortirait – il ne pouvait pas en être autrement.
Faile glissa quelques couteaux à sa ceinture et dans ses manches. Puis elle sortit et enfourcha Lumière du Jour, le cheval qu’un palefrenier lui avait amené. Elle regrettait tant Hirondelle, sa précédente monture tuée par les Shaido.
Même sa plus belle robe était adaptée à l’équitation – en voyage, elle n’emportait rien d’autre. Se percher de travers sur sa selle, selon sa mère, était un moyen imparable de se ridiculiser devant des soldats. De plus, si l’impensable se produisait – Perrin blessé ou tué –, elle devrait prendre le commandement de leurs forces.
Quand elle eut rejoint le premier rang de la colonne, elle y trouva Perrin, sereinement calé sur sa selle. Comment osait-il avoir l’air si calme ?
Faile ne laissa pas transparaître son agacement. Il y avait un temps pour souffler comme une tempête, et un autre pour caresser comme une brise. En termes très clairs, elle avait déjà informé Perrin de son avis sur ce maudit procès. À présent, il fallait qu’elle le soutienne ostensiblement.
Elle chevaucha à côté de son mari tandis que les Aes Sedai le suivaient, à pied comme les Matriarches. Pas de Promises en vue. Où étaient-elles donc passées ? Les éloigner du procès s’avérerait sans doute une bonne idée. Pour Sulin et ses guerrières, protéger Perrin était une mission sacrée confiée par leur Car’a’carn. S’il périssait, elles devraient assumer beaucoup de toh.
En sondant le camp, Faile vit que deux gai’shain en robe blanche à capuche le quittaient pour rejoindre le premier rang de la colonne. Placé juste derrière Perrin, Gaul se rembrunit. Dès que les deux femmes l’eurent rejoint, l’une d’elles s’inclina devant lui et lui présenta un faisceau de lances.
— Fraîchement aiguisées, précisa Chiad.
— Nous avons aussi pour toi des flèches à l’empennage neuf, ajouta Bain.
— Des lances et des flèches, j’en ai plus qu’il m’en faut, grogna Gaul.
— Oui, dirent en chœur les deux femmes.
Elles s’agenouillèrent, lui présentant toujours leurs offrandes.
— Quoi, encore ? s’agaça Gaul.
— Nous nous inquiétions pour ta sécurité, dit Bain. Après tout, tu as préparé tes armes tout seul…
Pas une trace de moquerie ou de malice dans ces mots. Cela dit, ils pouvaient quand même être difficiles à avaler…
Gaul éclata de rire, prit les armes que lui offraient les femmes et leur donna les siennes. Même en un jour sinistre, Faile ne put s’empêcher de sourire. Les relations entre les Aiels étaient d’une complexité folle. Les initiatives de ses gai’shain que Gaul aurait pu apprécier le mettaient hors de lui. En revanche, celles qui auraient dû l’insulter lui semblaient très drôles.
Alors que Bain et Chiad se retiraient, Faile balaya la colonne du regard. Tout le monde était là, pas seulement les officiers et les corps d’élite. La plupart de ces gens ne pourraient pas assister au procès, mais ils tenaient à être présents… Au cas où.
— Quelque chose t’inquiète, dit Faile à son mari.
— Le monde retient son souffle…
— Que veux-tu dire ?
— La Dernière Chasse approche. Rand est en danger – plus qu’aucun d’entre nous. Et je ne peux pas encore le rejoindre.
— Perrin, tes propos n’ont pas de sens. Comment sais-tu qu’il est en danger ?
— Je le vois… Chaque fois que je dis son nom ou que je pense à lui, une image apparaît dans ma tête.
Faile en cilla de surprise.
Perrin se tourna vers elle, ses yeux jaunes pensifs :
— Nous sommes connectés… Il m’attire comme un aimant. Bon, j’ai décidé de tout te dire, même les choses les plus bizarres. (Il hésita.) Mon armée… On la pousse vers quelque chose, Faile. Comme des moutons qu’on conduit à l’abattoir.
Soudain, Perrin se souvint de sa vision, dans le rêve. Des moutons courant devant des loups. Il avait cru être un des animaux, mais s’était-il trompé ?
Lumière ! Oui, il s’était trompé ! À présent, il comprenait tout.
— Je sens les choses dans le vent… Le problème concernant les portails est lié à un événement qui s’est produit dans le rêve des loups. Quelqu’un veut nous empêcher de quitter cet endroit.
Une brise plus que fraîche, étrange sous la chaleur de midi, balaya la colonne.
— Tu en es sûr ? demanda Faile.
— Oui. Bizarrement, je le suis, pour une fois…
— Où sont les Promises ? En patrouille ?
— Quelqu’un veut nous piéger et nous attaquer. Mais il semble logique de nous laisser d’abord affronter les Fils, puis de massacrer les survivants. Pour ça, il faudrait une armée, et on n’en voit pas la moindre trace. J’ai chargé Elyas de voir s’il n’y avait pas des Chemins dans le coin, mais il n’a rien trouvé. Du coup, je me fais peut-être des idées.
— Comme toujours, mon époux, il sera bientôt évident que tu ne te trompes pas. Je me fie à ton instinct.