— Merci, fit Perrin avec un grand sourire.
— Alors, que faisons-nous ?
— On se rend au procès. Là, on fera notre possible pour ne pas en venir aux armes avec les Capes Blanches. Ce soir, je verrai si je peux neutraliser la force qui brouille nos portails. Aller au-delà de la zone de défaillance ne suffirait pas, car cette perturbation peut être déplacée. Je l’ai vue à deux endroits différents… D’une manière ou d’une autre, je dois la détruire. Après, nous filerons.
Faile acquiesça et son mari fit signe à la colonne d’avancer. Bien que la formation fût encore approximative, tout le monde se mit en route et les différentes factions se regroupèrent à la hâte.
Après un bref passage par la route de Jehannah, la colonne entra dans le champ où se dressait le pavillon. Les Fils étaient déjà là, en impeccable formation. À première vue, eux aussi avaient amené toutes leurs forces.
L’après-midi promettait d’être tendu.
Gaul courait à côté du cheval de Perrin. Son voile baissé, il ne semblait pas inquiet. Cet Aiel, Faile le savait, trouvait honorable que le jeune homme se présente à son procès.
S’il ne parvenait pas à se défendre, il devrait reconnaître son toh et accepter la sentence. Pour assumer son toh, plus d’un Aiel était allé se faire exécuter d’un pas léger.
Perrin et ses compagnons chevauchèrent jusqu’au pavillon. Sur une estrade basse, un fauteuil trônait, du côté nord, tournant le dos à la lointaine forêt de grands arbres. Dans une robe rouge et or que Galad avait dû dénicher pour elle, Morgase y siégeait, l’air plus régalienne que jamais.
Faile se demanda comment elle avait jamais pu prendre cette femme pour une servante.
On avait installé des chaises devant le « trône » et des Fils en occupaient la moitié. Galad, lui, se tenait debout à côté du siège de la justice. Son uniforme impeccable, sa cape lui tombant bien droit dans le dos, il n’arborait pas le quart d’une mèche de travers.
Du coin de l’œil, Faile vit que Berelain le regardait en rougissant – mais avec une sorte de… voracité. Entêtée, elle n’avait toujours pas renoncé à son projet d’aller négocier la paix avec les Fils. Mais Perrin se montrait inflexible.
Il mit pied à terre devant le pavillon.
— Galad Damodred, dit-il en guise de salut. (Faile descendit de sa selle et marcha à côté de lui.) Avant que nous commencions, je veux que tu me promettes quelque chose.
— De quoi s’agit-il ? demanda le jeune seigneur général.
— De jurer que cette affaire ne tournera pas à la boucherie.
— Je peux le faire… Si tu me promets de ne pas fuir au cas où la sentence te serait défavorable.
Perrin ne répondit pas, une main posée sur son marteau.
— Aucune envie de promettre, à ce que je vois… Perrin Aybara, je te donne cette chance parce que ma mère m’a convaincu que tu devais avoir le droit de plaider ta cause. Mais j’aimerais mieux mourir que de laisser partir l’assassin de deux Fils de la Lumière. Si tu veux éviter un massacre, sois un avocat habile. Ou accepte le châtiment.
Faile regarda son mari. Le front plissé, il semblait sur le point de prononcer les paroles qu’on lui demandait. La jeune femme lui posa une main sur le bras.
— Faile, je dois le faire… Aucun homme n’est au-dessus des lois. En Andor, j’ai tué ces Fils au temps où Morgase régnait. Je dois me soumettre à son jugement.
— Et ton devoir vis-à-vis de tes armées ? Ton devoir envers Rand ? Et envers l’Ultime Bataille ? Et envers moi ?
Perrin hésita, puis il hocha la tête.
— Tu as raison, dit-il.
Puis il ajouta, plus haut :
— Finissons-en avec tout ça.
Suivi par Neald, Dannil et Grady, Perrin entra sous le pavillon. La présence de ses compagnons lui donna l’impression d’être un lâche. À la façon dont ils s’assirent, il parut évident qu’ils n’avaient aucune intention de laisser capturer leur chef.
Que signifiait un procès, si l’accusé n’était pas lié par son issue ? C’était une mascarade, rien de plus.
Les officiers debout à l’ombre du pavillon et les soldats en colonnes, les Fils suivaient la scène avec des yeux brillants de détermination. À l’évidence, eux non plus ne comptaient pas baisser les bras.
Les forces de Perrin – plus nombreuses mais moins disciplinées – se placèrent face aux Capes Blanches, prêtes à en découdre.
Sur un signe de Perrin, Rowan Hurn alla vérifier que Galad avait bien relâché les prisonniers.
Perrin vint se camper devant le « trône » de Morgase, Faile toujours à ses côtés. Puis il s’assit sur le siège qui lui était réservé, à quelques pas sur la gauche de celui de l’ancienne reine. Le public se tenait sur sa droite, et il tournait le dos à ses troupes.
De l’angoisse dans son odeur, Faile prit place à côté de son mari. D’autres personnes les rejoignirent. Berelain et Alliandre vinrent aussi s’asseoir, leurs gardes rapprochées restant à courte distance. Quant aux Aes Sedai et aux Matriarches, refusant de s’asseoir, elles restèrent debout au fond du pavillon.
Des gars de Deux-Rivières et quelques anciens réfugiés vinrent occuper les derniers sièges.
Les officiers supérieurs adverses prirent place face à Perrin et à Faile, Bornhald et Byar au premier rang.
En tout, il devait y avoir une trentaine de sièges, sans doute prélevés dans les équipements de Perrin que les Fils s’étaient appropriés.
— Perrin, demanda Morgase, es-tu certain de vouloir traverser cette épreuve ?
— Je le suis, oui.
— Très bien…
Monument d’impassibilité, Morgase trahissait dans son odeur une réelle hésitation.
— Je déclare ce procès ouvert. L’accusé, Perrin Aybara, est surtout connu sous le nom de Perrin Yeux-Jaunes. (Encore une hésitation.) Seigneur de Deux-Rivières, dois-je ajouter. Galad, peux-tu nous présenter les charges ?
— Il y en a trois, fit le seigneur général en se levant. Les deux premières concernent le meurtre du Fils Lathin et du Fils Yamwick. Aybara est également accusé d’être un Suppôt des Ténèbres et d’avoir infiltré des Trollocs à Deux-Rivières.
Les gars de Deux-Rivières marmonnèrent sur leurs sièges. Ces Trollocs, ils le savaient, avaient massacré toute la famille de Perrin.
— La dernière charge ne peut pas être étayée, puisque mes hommes ont été chassés du territoire avant d’avoir pu collecter des preuves. Pour les deux premières, Aybara a déjà reconnu sa culpabilité.
— Est-ce exact, seigneur Aybara ? demanda Morgase.
— J’ai tué ces hommes, c’est certain. Mais il ne s’agissait pas de meurtres.
— Eh bien, il reviendra à cette cour d’en décider. Car c’est tout l’objet de cette procédure.
Morgase semblait n’avoir aucun rapport, même lointain, avec Maighdin. Était-ce la façon d’agir que les gens attendaient de Perrin, quand ils lui demandaient de juger l’une ou l’autre querelle ? La reine, en tout cas, conférait ce qu’il fallait de rigueur aux débats. Un exploit lorsque ceux-ci se déroulaient sous une tente, le siège du juge surélevé grâce à une pile de caisses recouverte d’un tapis.
— Galad, dit Morgase, tes hommes peuvent présenter leur version des faits.
Le seigneur général fit un signe à Byar, qui se leva. Un autre Fils l’imita. Très jeune, le crâne rasé, il avança d’un pas comme son camarade. Bornhald, lui, resta assis.
— Votre Grâce, commença Byar, ces événements remontent à environ deux ans. Au printemps, je m’en souviens – un printemps particulièrement glacial. Obéissant aux ordres de notre seigneur général, nous revenions d’une mission importante, traversant les terres sauvages du centre d’Andor. Cette nuit-là, nous avions décidé de camper dans un Sanctuaire abandonné, au pied de ce qui était jadis une statue géante. Le genre de site qu’on suppose sûr, a priori.