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Perrin se rappelait très bien. Un vent d’est piquant faisait voler les pans de son manteau alors qu’il se tenait près d’un petit bassin d’eau fraîche. À l’ouest, le soleil sombrait à l’horizon. Les yeux rivés sur l’onde, il contemplait ses ondulations, sa hache à la main.

Cette maudite hache ! Pourquoi ne l’avait-il pas jetée dès cet instant ? Mais Elyas l’avait convaincu de la garder.

— À notre arrivée, continua Byar, nous avons découvert que le site avait été utilisé très peu de temps auparavant. Bien sûr, ça nous a inquiétés. Peu de gens connaissent l’existence de cet ancien Sanctuaire… En découvrant le feu de camp, nous avons déterminé que les voyageurs n’étaient pas nombreux…

Le ton précis, Byar se livrait à une description méthodique.

Les souvenirs de Perrin n’étaient pas de ce genre-là. Lui, il entendait de nouveau crépiter les flammes, alors qu’Elyas versait dessus le contenu de la bouilloire. Dans son esprit, un message brouillon des loups avait semé la plus grande confusion.

La méfiance des loups l’avait empêché de se séparer d’eux, comme il aurait dû le faire. Sans effort, il se souvenait de la peur qui envahissait l’odeur d’Egwene. Et ses propres mains tremblantes, sur les harnais de la selle de Bela.

Surtout, il se souvenait de centaines d’hommes dont les remugles lui torturaient les narines. Aujourd’hui, ils montaient des Fils présents sous le pavillon. Une odeur de loups malades prêts à mordre tout ce qui passait à leur portée.

— Notre seigneur capitaine était inquiet, continua Byar.

S’il ne précisait pas le nom de ce chef, c’était délibéré – sans doute pour ménager Bornhald.

Le jeune officier des Fils, assis et parfaitement immobile, rivait les yeux sur Byar comme s’il ne se faisait pas assez confiance pour regarder Perrin.

— Selon lui, le camp avait pu être occupé par des brigands. Qui d’autre aurait éteint son feu et filé en entendant approcher des cavaliers ? Et puis nous avons vu le premier loup…

Perrin était caché, le souffle court, Egwene serrée contre lui dans l’obscurité. De leurs vêtements montait l’odeur de la fumée du feu de camp, et Bela respirait lourdement dans la nuit. La cachette, c’était… une main géante. Celle de la statue d’Artur Aile-de-Faucon, brisée depuis des lustres.

La colère, l’inquiétude, l’angoisse… Des hommes en blanc fouillant la zone avec des torches. Le vent qui s’engouffrait entre les arbres…

— Le seigneur capitaine a pensé que ces loups étaient un mauvais signe. Comme tout le monde le sait, ils servent le Ténébreux. Quand notre chef nous a chargés d’explorer le secteur, mon groupe s’est occupé de la partie orientale, au milieu des rochers et des débris de la statue géante.

De la souffrance… Des cris d’hommes…

Perrin, danseras-tu avec moi pour la fête du Soleil ? Si nous sommes de retour chez nous à ce moment-là…

— Les loups nous ont attaqués, dit Byar, durcissant le ton. À l’évidence, ce n’étaient pas des animaux ordinaires. Pour ça, l’assaut était trop bien coordonné. Dans les ombres, des dizaines de bêtes sauvages se déplaçaient furtivement. Parmi elles, il y avait des hommes qui frappaient et tuaient nos montures.

Perrin avait suivi la scène avec… plusieurs paires d’yeux. La sienne, et celles des loups, qui voulaient simplement qu’on leur fiche la paix. Un peu plus tôt, ils avaient été blessés par un énorme vol de corbeaux. Leur seule intention, c’était d’effrayer les humains, pour les faire fuir.

Tellement de peur… Celle des hommes et celle des loups… C’était elle, la peur, qui avait dominé cette nuit, contrôlant les deux parties. Désorienté par les messages des loups, Perrin se souvenait d’avoir lutté pour rester… lui-même.

— Cette nuit s’est éternisée, fit Byar, le ton plus doux mais la voix vibrant pourtant de colère. Alors que nous dépassions une colline surmontée d’une saillie rocheuse, le Fils Lathin a signalé qu’il pensait avoir repéré quelque chose dans les ombres. Nous nous sommes arrêtés, levant nos torches, et nous avons vu une jambe de cheval dépasser de sous la saillie. D’un signe de tête, j’ai indiqué à Lathin d’avancer pour ordonner aux gens qui se cachaient là-dessous de se faire connaître et de s’identifier.

» Alors cet homme, Perrin Aybara, est sorti des ombres avec une jeune femme à ses côtés. Une hache de guerre entre les mains, il a avancé vers Lathin comme s’il ne voyait pas la lance pointée sur son torse.

À cet instant, les loups avaient pris le contrôle. La première fois que ça arrivait à Perrin. Submergé par ce qu’ils lui transmettaient, le jeune homme s’était… perdu lui-même.

Il se souvenait d’avoir broyé la gorge de Lathin avec ses crocs, le sang chaud coulant dans sa gorge comme s’il avait mordu dans un fruit. En réalité, ce souvenir appartenait à Sauteur, mais en ce qui concernait ce combat, Perrin ne parvenait pas à se distinguer du loup.

— Et après ? s’enquit Morgase.

— Après, il y a eu une bataille, répondit Byar. Les loups ont jailli des ombres et Aybara nous a attaqués. Il ne se comportait pas comme un homme, mais comme une bête rugissante. Nous l’avons maîtrisé après avoir abattu un des loups, mais il a quand même eu le temps de tuer deux Fils.

Byar se rassit. Sans lui poser de questions, Morgase regarda le Fils qui s’était levé en même temps que lui.

— Je n’ai pas grand-chose à ajouter, dit le jeune homme. J’étais présent, et mes souvenirs recoupent ceux de Byar. En revanche, je tiens à préciser un point : quand nous avons emprisonné Aybara, il était déjà jugé et condamné. Nous allions…

— Ce jugement antérieur n’a rien à voir avec le procès actuel, coupa Morgase.

— Dans ce cas, que ma déposition soit retenue comme celle d’un deuxième témoin.

Sur ces mots, le Fils au crâne rasé se rassit.

Morgase se tourna vers Perrin :

— À toi de parler…

Le mari de Faile se leva lentement.

— Ces deux hommes n’ont pas menti, Morgase. Ça s’est passé à peu près comme ça.

— À peu près ?

— C’est presque la vérité.

— Ta culpabilité ou ton innocence dépend de ce « presque », seigneur Aybara. C’est selon ce critère que tu seras jugé.

Perrin acquiesça.

— Et c’est normal… Dites-moi quelque chose, Votre Grâce… Quand vous jugez quelqu’un, essayez-vous de comprendre toutes ses pièces ?

— Pardon ?

— Mon maître, celui qui a fait de moi un forgeron, m’a enseigné une leçon capitale. Pour créer un objet, il faut le comprendre. Et pour ça, il faut savoir de quoi il est composé.

Une brise piquante souffla dans le pavillon, faisant onduler les manteaux. Ce bruissement fit écho aux voix étouffées des hommes qui, dehors, faisaient circuler dans les rangs les propos des uns et des autres.

— Dernièrement, j’ai compris quelque chose… Les humains sont composés de plusieurs « pièces ». Une multitude, en réalité. Notre identité dépend de la situation dans laquelle nous nous trouvons. En un sens, j’ai tué ces deux hommes. Mais pour comprendre, il faut considérer chacune de mes « pièces ».

Perrin chercha le regard de Galad. Debout, les mains dans le dos, le jeune seigneur général se tenait droit comme un « i ». Perrin regretta d’être trop loin pour capter son odeur.

Lentement, il se tourna de nouveau vers Morgase :

— Je peux parler avec les loups, car j’entends leur voix dans ma tête. Je sais que ça paraît être le discours d’un fou, mais je parie que beaucoup de mes compagnons ne seront pas surpris d’entendre ça. Si on m’en laisse le temps, je le prouverai avec la coopération de quelques loups du coin…

— Ce ne sera pas nécessaire, dit Morgase.