Dans son odeur, la peur dominait. Et dans les rangs des deux camps, les murmures se firent plus forts.
Perrin capta l’odeur de Faile. Elle mourait d’inquiétude.
— Pourtant, insista le jeune homme, je peux le faire… C’est une partie de mon être, comme une des pièces d’un objet forgé. Ou comme le fait de commander des hommes. Si vous me jugez à cause de ce que je suis, vous devez… me comprendre.
— Tu creuses ta propre tombe, Aybara, dit Bornhald. (Il se leva et désigna Damodred.) Notre seigneur général vient de dire qu’il ne peut pas prouver que tu es un Suppôt, et voilà que tu le fais à sa place.
— Parler avec les loups ne fait pas de moi un Suppôt, se défendit Perrin.
— L’objectif de cette cour, intervint Morgase, n’est pas de trancher sur cette allégation, mais sur la culpabilité d’Aybara concernant la mort de deux Fils. Nous ne statuerons sur rien d’autre. Tu peux t’asseoir, Fils Bornhald.
Le jeune homme obéit, rageur.
— Il me reste toujours à entendre ta défense, seigneur Aybara.
— Si j’ai révélé ce que je suis – et ce que je fais –, c’est pour montrer que les loups sont mes amis. (Perrin prit une grande inspiration.) Cette nuit-là, en Andor, c’était terrible, comme l’a dit Byar. Tous, nous étions effrayés. Les Capes Blanches craignaient les loups, ceux-ci avaient peur du feu et des humains, et moi je redoutais le monde qui m’entourait. De ma vie, je n’étais jamais sorti du territoire de Deux-Rivières. Et je ne comprenais pas pourquoi j’entendais des loups dans ma tête.
» Rien dans cet argumentaire n’est une excuse, et je ne le présente d’ailleurs pas ainsi. J’ai tué ces hommes, mais ils avaient attaqué mes amis. Quand des chasseurs en ont après leur fourrure, les loups se défendent… (Perrin s’interrompit – il devait dire toute la vérité.) Pour être honnête, Votre Grâce, je ne me contrôlais plus. Je me serais bien rendu, mais avec les loups dans ma tête… Je sentais leur douleur. Quand les Capes Blanches ont tué un ami très cher, j’ai dû riposter. Je ferais la même chose pour un fermier harcelé par des soldats…
— Tu es une Créature des Ténèbres ! cria Bornhald en se relevant. Tes mensonges insultent nos morts !
Perrin se tourna vers le Fils et soutint son regard. Un lourd silence s’abattit sur l’assistance et Perrin sentit la tension qui flottait dans l’air.
— As-tu jamais eu conscience que certains hommes ne sont pas comme toi, Bornhald ? As-tu un jour essayé de comprendre ce que ça fait d’être différent ? T’es-tu déjà mis à la place de quelqu’un d’autre ? Si tu voyais le monde à travers mes yeux jaunes, il te semblerait tout à fait nouveau.
Bornhald ouvrit la bouche, sans doute pour vomir une autre insulte, mais il se ravisa et s’humecta les lèvres, comme si elles étaient soudain très sèches.
— Tu as tué mon père, finit-il par dire.
— Quelqu’un avait soufflé dans le Cor de Valère, rappela Perrin, et le Dragon Réincarné affrontait Ishamael dans le ciel de Falme. En même temps, les armées d’Aile-de-Faucon étaient de retour sur nos terres pour les conquérir. Oui, j’étais à Falme et j’ai chevauché aux côtés des héros du Cor afin de combattre les Seanchaniens. De les combattre, entends-tu ? J’étais dans le même camp que ton père, Fils Bornhald. J’ai dit que c’était un homme de bien, et je le maintiens. Il a chargé comme un brave, et il est mort en héros.
Dans le public, personne ne bougeait, à croire qu’il était composé de statues. Bornhald ouvrit encore la bouche pour riposter, mais il la referma.
— Au nom de la Lumière et de mes espoirs de résurrection, je jure que je n’ai pas tué ton père. Et je n’ai pas le moindre rapport avec sa mort.
Sondant le regard de Perrin, Bornhald parut… troublé.
— Ne l’écoute pas, Dain, dit Byar.
Ce Fils-là empestait le pourri plus que tous les autres réunis. On eût dit une carcasse en décomposition.
— Il a tué ton père !
Jusque-là silencieux et attentif, Galad intervint :
— Je n’ai jamais compris comment tu pouvais le savoir, Fils Byar. Qu’as-tu donc vu ? Ça devrait peut-être être l’objet de ce procès.
— Ce n’est pas ce que j’ai vu, seigneur général, mais ce que je sais ! Comment expliquer sinon que cet homme ait survécu et pas notre légion ? Bornhald, ton père était un grand guerrier. Il ne serait jamais tombé devant les Seanchaniens.
— Absurde ! s’écria Galad. Les Seanchaniens nous ont infligé défaite sur défaite. Même un héros peut mourir au combat.
— J’ai vu Yeux-Jaunes sur le champ de bataille. Il luttait aux côtés de spectres maléfiques ! L’engeance du démon !
— Non, Fils Byar, c’étaient les Héros du Cor de Valère. N’as-tu pas compris que nous étions dans le même camp que les Capes Blanches ?
— Un faux-semblant ! rugit Byar. Comme quand tu paraissais défendre la population, à Deux-Rivières. Mais j’ai vu clair dans ton jeu, Créature des Ténèbres ! J’ai su dès l’instant où je t’ai aperçu.
— C’est pour ça que tu m’as dit de m’évader ? demanda Perrin, très calme. Quand j’étais prisonnier sous la tente du père de Bornhald, après ma capture. Tu m’as donné une pierre coupante pour trancher mes liens. Puis tu m’as dit que personne ne me poursuivrait si je m’enfuyais.
Byar se pétrifia. Jusque-là, il semblait avoir oublié cet épisode.
— Tu voulais que je tente de m’échapper afin de pouvoir me tuer. Egwene et moi, tu désirais nous voir morts.
— C’est vrai, Fils Byar ? demanda Galad.
Le Fils vacilla un peu sur ses jambes.
— Bien sûr… Bien sûr que non ! Je…
Soudain, il se tourna pour faire face à Morgase.
— Ce n’est pas mon procès, mais le sien ! Vous avez entendu les deux parties. Quel est votre jugement, dame le juge ?
— Tu ne devrais pas parler ainsi à ma mère, dit Galad, extérieurement très calme.
Il ne bronchait pas, mais dans son odeur, Perrin sentit un danger imminent…
De plus en plus troublé, Bornhald s’était rassis et se tenait la tête à deux mains.
— Non, il n’y a pas de mal. Il a raison, c’est le procès de Perrin Aybara.
Morgase riva les yeux sur Perrin, qui soutint sereinement son regard. À son odeur, il eut le sentiment qu’elle était… curieuse d’en savoir plus à un sujet.
— Seigneur Aybara, as-tu le sentiment de t’être bien défendu ?
— Votre Grâce, ce jour-là, je nous ai protégés, mes amis et moi. Les Capes Blanches n’avaient pas le droit de nous traquer puis de nous ordonner de nous montrer. Leur réputation, vous la connaissez aussi bien que n’importe qui, je suppose. Nous avions de bonnes raisons d’être méfiants et de désobéir à leurs ordres. Je n’ai pas commis de meurtres. C’était de la légitime défense.
Morgase acquiesça.
— Dans ce cas, je vais prendre ma décision…
— Et si des témoins désiraient parler en faveur de Perrin ? demanda Faile en se levant.
— Ce ne sera pas nécessaire, dame Aybara, répondit Morgase. À première vue, le seul témoin intéressant aurait été Egwene al’Vere, mais ce tribunal n’a pas les moyens matériels de l’entendre…
— Mais…
— Il suffit ! coupa Morgase, soudain très froide. Dix Fils peuvent venir accuser Perrin Aybara d’être un Suppôt. Ensuite, vingt de ses amis vanteront ses vertus. Et après ? Rien de tout ça n’est pertinent dans un procès. Nous parlons d’événements bien précis délimités dans le temps.
Faile n’insista pas. À son odeur, Perrin comprit qu’elle était furieuse. Sans se rasseoir, elle prit le bras de son mari.
Perrin se sentait frustré. Il avait exposé la vérité, certes, mais il restait insatisfait.
Ces deux Fils, il ne voulait pas les tuer ; pourtant, il leur avait ôté la vie – dans un déchaînement de violence qu’il ne contrôlait pas. Bien sûr, il pouvait blâmer les loups ou les Capes Blanches, mais en vérité, c’était lui qui avait dérapé. Une fois sorti de sa transe, il ne s’était quasiment souvenu de rien.