La Chaire d’Amyrlin déchue hésita.
— Ne prends pas de risques insensés, ce soir. Je ne voudrais pas te perdre.
D’habitude, Siuan n’était jamais à court de réponses caustiques, dans de telles circonstances. Là, elle se contenta de sourire. Egwene secoua la tête et fila vers ses appartements, où Silviana l’attendait.
— Gawyn ? demanda la jeune dirigeante.
— Aucune nouvelle de lui… Cet après-midi, je lui ai envoyé une messagère, mais il n’est pas revenu. Je suppose qu’il tarde à répondre pour faire son intéressant.
— C’est une tête de mule, tout le monde le sait.
Sans lui, Egwene se sentait exposée. Une étrange réaction, puisqu’elle lui avait ordonné de se tenir très loin de sa porte. Et voilà qu’elle s’inquiétait parce qu’il n’était pas là ?
— Double ma garde et assure-toi qu’il y aura des soldats dans le secteur. Si mes tissages se désactivent, ils devront donner l’alerte.
— Oui, Mère, répondit Silviana.
— Envoie un autre message à Gawyn. Avec une lettre plus… courtoise. Demande-lui de revenir, mais ne le lui ordonne pas.
Sachant ce que Silviana pensait du jeune homme, la première missive n’avait pas dû être très aimable.
Sur ces mots, Egwene prit une grande inspiration, entra chez elle, vérifia ses tissages de garde et se prépara à se coucher.
Je ne devrais pas me sentir si fatigué, songea Perrin en mettant pied à terre. Qu’ai-je fait à part bavasser ?
Le procès pesait sur ses épaules – et sur toute l’armée, aurait-on dit. Perrin regarda la colonne qui s’en revenait, Morgase l’accompagnant de sa propre volonté. Faile ne l’avait pas quittée des yeux durant tout le trajet. Sans dire un mot, mais avec de la colère dans son odeur. Alliandre et Berelain, elles, avaient gardé leurs distances.
Morgase venait de condamner Perrin. Pour être franc, il s’en fichait comme d’une guigne. Le combat contre les Capes Blanches évité, il allait devoir conduire ses gens en sécurité.
Morgase traversa le camp à cheval, en quête de Lini et de maître Gill. Comme Galad Damodred l’avait promis, ils étaient là ainsi que les autres prisonniers. Suprême bizarrerie, le seigneur général avait aussi renvoyé les charrettes et leur chargement.
Dans cet ordre d’idées, le procès était une victoire, mais les hommes de Perrin ne voyaient pas les choses ainsi. Une fois au camp, les soldats se séparèrent par faction, sans converser beaucoup entre eux.
Près de Perrin, Gaul secoua la tête.
— Deux pointes d’argent, murmura-t-il.
— Pardon ? demanda Perrin en tendant à un palefrenier les rênes de Marcheur.
— Un dicton aiel…, répondit Gaul en regardant le ciel. Deux pointes d’argent… Deux fois nous avons chevauché vers la bataille sans trouver d’ennemis. Une troisième, et nous serons déshonorés.
— Il vaut mieux ne pas trouver d’ennemis, Gaul – et ne pas verser de sang.
L’Aiel éclata de rire.
— Perrin Aybara, ai-je dit que je voudrais mettre un terme à mon rêve ? Mais regarde tes guerriers. Ce que je dis, ils le sentent. On ne doit jamais danser avec les lances sans raison, mais il ne faut pas non plus demander à des hommes de se préparer à tuer et ne pas leur offrir de cibles. Pas trop souvent, en tout cas…
— Je le ferai autant de fois que je voudrai, grogna Perrin, si ça peut éviter un massacre. Je…
Un bruit de sabots retentit, puis le vent porta le parfum de Faile jusqu’aux narines de Perrin. Il se retourna, faisant face à sa femme.
— Tu as évité une bataille, railla Gaul, mais une autre t’attend. Puisses-tu trouver de l’eau et de l’ombre, Perrin Aybara.
Sur ces mots, Gaul s’éclipsa pendant que Faile mettait pied à terre.
— Très bien, mon époux, fit-elle en fondant sur Perrin. À présent, tu vas m’expliquer ce que tu avais en tête. Galad, tu l’as laissé te faire juger ? Et tu as promis de te soumettre à lui ? Jusque-là, je n’avais pas le sentiment d’être mariée à un crétin.
— Je ne suis pas un crétin ! s’indigna Perrin. Tu me répètes sans cesse que je dois commander. Eh bien, aujourd’hui, je t’ai écoutée.
— Oui, pour prendre la mauvaise décision.
— Il n’y en avait pas de bonne !
— Si, tu aurais pu nous laisser affronter ces Fils.
— Ils comptent participer à l’Ultime Bataille, rappela Perrin. Chaque homme que nous aurions tué aurait été un adversaire de moins pour le Ténébreux. Moi, mes soldats, les Capes Blanches – tout ça ne compte pas face à ce qui nous attend. Il faut que ces types vivent, et nous aussi. Et c’était la seule solution.
Lumière ! Crier après Faile semblait si… déplacé. Pourtant, c’était un moyen imparable de la calmer. Curieusement, les soldats qui allaient et venaient hochèrent la tête, comme s’ils n’avaient pas compris la vérité avant que leur chef la braille à tous les vents.
— Je veux que tu commandes notre repli, dit Perrin à sa femme. Le piège n’est pas encore déclenché, mais je me sens plus mal de minute en minute. On nous épie… Quelqu’un nous a privés de nos portails et veut nous voir morts. À présent, cet adversaire sait que nous ne combattrons pas les Capes Blanches. Donc, il devra attaquer très bientôt. Ce soir, peut-être. Ou demain matin, si nous avons de la chance.
— Nous n’avons pas encore terminé cette conversation…
— Faile, ce qui est fait est fait. Regarde devant toi.
— Très bien…
Ses yeux noirs brillant de rage, Faile réussit pourtant à se contenir.
— Je dois aller dans le rêve des loups, dit Perrin en jetant un coup d’œil à leur tente. Soit je détruirai ce dôme, soit je forcerai Tueur à me dire comment rendre nos portails de nouveau opérationnels. Prépare tout le monde au départ. Que les Asha’man essaient d’ouvrir un portail toutes les cent secondes. Dès que ça fonctionnera, sors nos forces de ce piège !
— Pour aller où ? demanda Faile. Jehannah ?
Perrin secoua la tête.
— C’est trop près… L’ennemi peut nous y attendre. Le royaume d’Andor ! Caemlyn, pour être plus précis. Non, plutôt Pont-Blanc. Restons loin de tous les endroits où on risque de nous attendre. De plus, je ne veux pas débarquer chez Elayne avec une armée avant de l’avoir prévenue.
— Un bon plan, concéda Faile. Si tu redoutes une attaque, il faudra évacuer les civils d’abord. Sinon, une fois les soldats partis, ils seront trop vulnérables.
— D’accord. Mais fais-les traverser dès que les portails seront ouverts.
— Et si tu échoues ?
Désormais, Faile parlait comme une femme déterminée. Effrayée, certes, mais résolue à agir.
— Si je n’ai pas « libéré » les portails dans une heure, dirigez-vous vers la zone où Neald a pu de nouveau en ouvrir. Je doute que ça réussisse, parce que Tueur déplacera le dôme, mais c’est mieux que ne rien tenter.
Faile acquiesça. Pourtant, dans son odeur, Perrin reconnut de l’hésitation.
— Nous serons en marche, pas dans un camp, ce qui nous rendra plus vulnérables à une embuscade…
— Je sais. Voilà pourquoi je n’ai pas le droit d’échouer.
Faile enlaça son mari et se serra contre lui.
Quel formidable parfum ! L’odeur de Faile ! Pour Perrin, il n’y avait rien de meilleur.
— Tu as dit que Tueur est plus fort que toi, souffla la jeune femme.
— Et c’est vrai.
— Puis-je faire quelque chose pour t’aider ?
— Veiller sur les nôtres pendant mon absence. Ça, ce sera une aide précieuse.
— Il n’y a rien d’autre à faire ?
Perrin s’écarta de son épouse.
— Faile, je suis presque certain qu’il s’agit du seigneur Luc. L’odeur est différente, mais il y a une… similitude troublante. Et quand j’ai blessé Tueur, dans le rêve des loups, le seigneur Luc arborait la plaie.