— C’est censé me rassurer ?
— Nous en revenons aux sources, Faile. Après en avoir fini avec Malden, nous nous sommes retrouvés à un jet de pierre des derniers Fils de la Lumière – avec Byar et Bornhald dans le lot. Puis Tueur est revenu dans le rêve des loups. Cet homme dont je t’ai parlé, Noam, celui qui était en cage, tu te rappelles où je l’ai trouvé ?
— D’après ce que tu m’as dit, tu poursuivais Rand à travers…
— Le Ghealdan, oui. À moins d’une semaine de cheval d’ici.
— Une étrange coïncidence, mais…
— Avec moi, il n’y a jamais de coïncidences, Faile. Je suis ici pour une raison. Tueur aussi. Je dois regarder ça en face.
Faile acquiesça. Lui lâchant la main, Perrin se dirigea vers leur tente. Grâce à une infusion qu’il devait aux Matriarches, il s’endormirait très vite et entrerait dans le rêve des loups.
Il était plus que temps.
— Comment as-tu pu le laisser partir ? demanda Byar, les phalanges blanches à force de serrer la poignée de son épée.
Leurs capes battant au vent, Bornhald, Galad et lui marchaient au milieu de leur camp.
— J’ai fait ce qui était juste, Fils Byar.
— Le laisser libre n’était pas juste ! Tu ne peux pas croire que…
— Fils Byar, coupa Galad, ton attitude ressemble de plus en plus à de l’insubordination. Sache que ça me trouble – et que ça devrait te troubler aussi.
Byar ferma la bouche et ne la rouvrit pas. Galad nota cependant que garder le silence lui coûtait un gros effort.
Derrière son camarade, Bornhald avançait en silence, l’air plus que perturbé.
— Je pense qu’Aybara tiendra parole, dit Galad. Et si ce n’est pas le cas, je dispose désormais de tous les moyens légaux de le traquer et de lui infliger un juste châtiment. Ce n’est pas idéal, mais il y avait de la sagesse dans ses propos. Moi aussi, je crois que l’Ultime Bataille approche. Dans ce cas, il est effectivement temps de nous unir pour affronter les Ténèbres.
— Seigneur général, dit Byar d’un ton… modéré, sauf ton respect, cet homme est un allié des Ténèbres. Il ne se battra pas à nos côtés, mais contre nous.
— Si tu as raison, nous aurons une occasion d’en découdre avec lui sur le champ de bataille. Ma décision est prise, Fils Byar.
Harnesh rejoignit le trio et salua son chef.
— Fils Harnesh, on lève le camp !
— Seigneur général ? Si tard ?
— Oui. Nous progresserons de nuit pour mettre de la distance entre Aybara et nous, juste au cas où. Laisse des éclaireurs, pour vérifier qu’il ne nous suit pas. Nous partons pour Lugard. Là, nous nous réapprovisionnerons, nous recruterons des hommes, puis nous continuerons vers Andor.
— Oui, seigneur général, fit Harnesh.
Dès qu’il fut parti, Galad se tourna vers Byar. Le Fils le salua, du ressentiment dans ses yeux enfoncés dans leurs orbites, puis il s’éloigna.
Galad s’immobilisa entre deux tentes blanches. Les mains dans le dos, il regarda les messagers transmettre ses ordres dans tout le camp.
— Tu es bien silencieux, Fils Bornhald, dit-il après un moment. Es-tu aussi mécontent de moi que le Fils Byar ?
— Je ne sais pas… J’ai longtemps cru qu’Aybara avait tué mon père. À présent, voyant comment Jaret Byar agit et me souvenant de sa description… Eh bien, il n’y a aucune preuve. J’enrage de l’admettre, Galad, mais c’est la vérité. Cela dit, Aybara a bien tué Lathin et Yamwick. S’il a assassiné des Fils, c’est qu’il est un Suppôt des Ténèbres.
— Moi aussi j’ai tué un Fils… Et on m’a accusé de la même façon.
— C’était différent…
Bornhald semblait troublé par quelque chose… dont il ne tenait pas à parler.
— Sur ce point, tu as raison, admit Galad. Je ne dis pas qu’Aybara doit être absous, mais les événements de cette journée me laissent un drôle de sentiment.
Galad secoua la tête. Trouver des réponses aurait dû être facile. En général, il déterminait aisément la chose juste à faire. Là, même s’il était sûr d’avoir pris la bonne décision vis-à-vis d’Aybara, des inquiétudes le rongeaient insidieusement.
Comme Morgase le disait souvent, vivre n’était pas aussi simple que jouer à pile ou face. L’avers ou le revers… de simples illusions.
Il détestait ce qu’il éprouvait. Radicalement.
Perrin s’emplit les poumons d’air. Dans le rêve des loups, des fleurs s’épanouissaient sous le ciel noir pourtant déchiré d’éclairs argent et or. Les odeurs étaient tellement… incongrues. Une tarte aux cerises en train de cuire… Du crottin de cheval… De l’huile et de la graisse… Du savon… Un feu de bois… Du thym… De l’arrath… De l’herbe à chat… Et une centaine d’autres plantes qu’il ne pouvait pas identifier.
Très peu d’entre elles étaient à leur place dans la prairie où il évoluait. Prudent, il avait pris soin de ne pas apparaître trop près de la version onirique de son camp. Histoire de ne pas tomber sur Tueur, bien entendu.
Les odeurs se révélèrent éphémères. Elles disparaissaient trop vite, comme si elles n’avaient jamais été là.
— Sauteur ! appela Perrin.
Je suis là, Jeune Taureau.
Le loup se matérialisa près de son ami humain.
— Les odeurs sont étranges…
Elles se mélangent… Comme les eaux d’un millier de rivières. Ce n’est pas naturel. Et pas bon non plus. Cet endroit se détériore…
Perrin acquiesça. Se décalant, il se retrouva dans un champ de nigelle des blés, juste à la lisière du dôme. Sauteur apparut sur sa droite, chacune de ses foulées faisant se coucher des tiges.
Énorme et surnaturel, le dôme écrasait le paysage. Alors que le vent malmenait les fleurs et les branches des arbres, des éclairs silencieux déchiraient le ciel.
Il est là, émit Sauteur. Toujours.
Perrin hocha la tête. Tueur venait-il dans le rêve des loups de la même façon que lui ? Y passer du temps le fatiguait-il aussi ? Difficile à dire… À première vue, on eût dit qu’il ne quittait jamais ce monde.
Il protégeait quelque chose. Dans le rêve des loups, il devait exister un moyen de désactiver le dôme.
Jeune Taureau, nous approchons.
Le message était de Danse entre les Chênes. Sa meute arrivait, mais elle n’était plus forte que de trois membres. Étincelles, Sans Frontières et la louve elle-même. Ces loups avaient choisir de venir ici au lieu de suivre ceux qui couraient vers le nord.
Les trois se matérialisèrent à côté de Sauteur. Les regardant, Perrin leur fit part de son inquiétude.
— Ça risque d’être dangereux. Des loups peuvent périr.
La réponse fut sans appel.
Tueur doit mourir pour ce qu’il a fait. Ensemble, nous sommes forts. Jeune Taureau, tu ne peux pas chasser seul une proie si féroce.
Perrin acquiesça tandis que son marteau se matérialisait entre ses mains. Ensemble, ils approchèrent du dôme.
Refusant d’afficher la moindre faiblesse, Perrin le traversa en force. Il était puissant ! Le dôme, lui, ne valait pas mieux que de l’air. Et le monde, avait-il décidé de croire, serait tel qu’il le désirait.
Il vacilla, mais déboula de l’autre côté de l’obstacle. Ici, il faisait un peu plus sombre. L’écorce des arbres semblait plus grise et la camomille puante paraissait d’un vert plus foncé.
Derrière Perrin, Sauteur et la meute venaient eux aussi de traverser.
— On se dirige vers le centre, dit le jeune homme. S’il y a un secret à découvrir, c’est là qu’il sera.
Ils avancèrent lentement entre les broussailles et les bosquets. Perrin imposant sa volonté au décor, les feuilles et les fleurs cessèrent de bruire quand il les foulait. C’était naturel. La façon dont les choses devaient être.