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— Ce que tu proposes est très dangereux, Egwene al’Vere, dit Amys, très froide. Lâcher des Régentes dans le Monde des Rêves reviendrait à laisser des enfants des terres mouillées errer dans notre désert.

— Amys, vous ne pourrez pas garder pour vous Tel’aran’rhiod.

— Ce n’est pas une question d’égoïsme. Je parle de ne pas mettre ces femmes en danger.

— Dans ce cas, dit Egwene, il vaudrait peut-être mieux que les Régentes vous envoient certaines de leurs apprenties, pour qu’elles se forment avec les Matriarches. Et on pourrait imaginer aussi l’inverse ?

— Des Aielles, vivre sur un bateau ? s’écria Melaine, sidérée.

— N’est-ce pas le meilleur moyen de maîtriser votre peur de l’eau ?

— Nous n’en avons pas peur ! rugit Amys. Nous la respectons. Vous, les gens des terres mouillées…

Amys parlait d’un navire comme d’autres d’un lion en cage. Mais bon…

— Quoi qu’il en soit, fit Egwene en se tournant vers les Atha’an Miere, si nous arrivons à un accord, les ter’angreal seront à vous.

— Tu nous les as déjà donnés, fit remarquer Shielyn.

— Non, prêtés ! Les femmes qui vous les ont remis se sont montrées très claires sur ce point.

— Et tu nous les offrirais ? En oubliant tous les discours sur les droits de propriété légitimes de la tour ?

— Il existe une loi afin d’empêcher les gens qui trouvent un ter’angreal de se l’approprier. C’est essentiel pour que ces artefacts ne finissent pas entre les mains d’un marchand ou d’un fermier sans cervelle. Mais je ferai volontiers une exception pour les Régentes et les Matriarches. J’irais même jusqu’à promulguer un décret.

— Les colonnes de verre…, murmura Amys. Je me suis souvent demandé si les Aes Sedai voudraient les annexer un jour…

— Je doute que ça arrive, dit Egwene. Mais j’ai comme l’idée que les Aielles seraient soulagées si nous déclarions que ces ter’angreal – et les autres qui sont en votre possession – vous appartiennent, les sœurs n’ayant aucun droit à faire valoir dessus.

Cet argument fit mouche parmi les Matriarches.

— Je trouve ce pacte étrange, dit pourtant Bair. Une Aielle formée à la Tour Blanche et ne devenant pas une Aes Sedai ? Ce serait très nouveau…

— Le monde change, Bair, rappela Egwene. Chez moi, à Champ d’Emond, près d’un cours d’eau, il y avait un parterre de Gloires d’Emond, de très jolies fleurs. Mon père aimait se promener dans le coin et admirer ces merveilles de la nature. Après la construction du nouveau pont, les gens se sont mis à piétiner les Gloires pour y accéder plus vite.

» Des années durant, mon père a tenté de les en empêcher. Les petites clôtures, les pancartes – rien ne fonctionnait. Un jour, il a eu l’idée de ménager un joli chemin de pierre au milieu du parterre. Aussitôt, les gens ont cessé de piétiner les fleurs, et il a pu continuer à s’en occuper.

» Face à un changement, on peut crier et tenter de forcer les choses à rester comme avant. Dans ce cas de figure, on finit souvent… piétiné. En revanche, quand on s’adapte au changement – mieux encore, quand on l’oriente –, tout peut très bien tourner. C’est comme le Pouvoir : il nous sert, mais d’abord nous devons nous y soumettre.

Egwene dévisagea toutes les femmes présentes.

— Nous aurions dû coopérer il y a longtemps de ça. Aujourd’hui, l’Ultime Bataille approche et le Dragon Réincarné menace de libérer le Ténébreux. Comme si ça ne suffisait pas, nous avons un autre ennemi commun. Une entité qui rêve de voir disparaître les Aes Sedai, les Régentes des Vents et les Matriarches.

— Les Seanchaniens, marmonna Melaine.

Assise derrière les autres Régentes, Renaile siffla de colère en entendant ce nom. Une armure la recouvrit soudain, et une épée apparut dans sa main. Ça ne dura pas, mais l’intention était là…

— Oui, dit Egwene. Ensemble nous pouvons être assez fortes pour les vaincre. Isolées…

— Nous devons réfléchir à ce nouveau pacte, dit Shielyn.

Une bourrasque souffla soudain dans la salle. Invoquée par une Régente, sûrement – un simple réflexe.

— Nous nous reverrons, et ferons peut-être une promesse. Si ça arrive, les conditions seront strictes : nous vous enverrons deux apprenties par an, et nous recevrons deux des vôtres.

— Je ne veux pas les plus faibles, précisa Egwene, mais les meilleures.

— Et tu nous enverras aussi le haut du panier ?

— Oui.

Deux, c’était déjà un début. Quand le plan aurait prouvé sa valeur, le nombre augmenterait. Mais au début, il ne fallait pas tenter de forcer les choses.

— Et nous ? demanda Amys. Nous sommes incluses dans votre « marché » ?

— Deux Acceptées en échange de deux apprenties, dit Egwene. Pour une période au minimum égale à six mois mais pas supérieure à deux ans. Quand nos filles seront chez vous, elles devront être traitées comme vos apprenties, et elles obéiront à vos lois. (La jeune dirigeante hésita.) Au terme de leur formation, les Acceptées comme les apprenties devront retourner chez elles pendant un an au moins. Après, si vous décidez qu’elles doivent recevoir le châle, elles pourront revenir à la tour. Même chose pour nos filles, si elles entendent devenir des Matriarches.

Pensive, Bair secoua la tête.

— Il y aura peut-être des femmes comme toi, capables de voir que nos traditions sont supérieures. Egwene, quel dommage que nous t’ayons perdue.

— Ma place était ailleurs…

— Cette règle jouera aussi pour nous ? demanda Shielyn aux Matriarches. Concluons-nous le même marché ? Deux en échange de deux, et selon les mêmes termes ?

— Si ce pacte est signé, dit Bair tout en regardant ses compagnes, nous passerons le même accord avec vous. D’abord, nous devons en parler avec les autres Matriarches.

— Que deviendront les ter’angreal ? s’enquit Shielyn.

— Ils vous seront acquis, répondit Egwene. En échange, vous libérerez les sœurs de l’obligation de vous former. De notre côté, nous laisserons partir de la tour toute femme du Peuple de la Mer qui en fera la demande. Bien entendu, je vais devoir faire avaliser tout ça par le Hall de la Tour.

En principe, les décrets de la Chaire d’Amyrlin avaient force de loi. Mais si le Hall renâclait, les nouveaux articles risquaient bien de rester lettre morte.

Pour cette affaire, Egwene avait besoin du soutien des représentantes. Une occasion idéale d’enfoncer le clou : au lieu de se réunir en secret, le Hall devait apprendre à travailler avec la dirigeante suprême.

Cela dit, Egwene était presque sûre que sa proposition concernant les Régentes et les Matriarches serait acceptée. Si l’idée de donner des ter’angreal déplairait aux sœurs, elles détestaient encore plus le marché conclu avec le Peuple de la Mer autour de la Coupe des Vents. Pour en être libérées, elles seraient prêtes à céder sur bien des points.

— Je savais bien que tu voudrais cesser de nous envoyer des sœurs, fit Shielyn avec un sourire suffisant.

— Que préfères-tu ? Des sœurs parmi les moins fortes qui voient leur mission comme une punition ? Ou des femmes de ton peuple parfaitement formées vous revenant avec la volonté de tout partager ?

Un temps, Egwene avait été tentée d’envoyer exclusivement les Aes Sedai issues du Peuple de la Mer. Pour elles, le fardeau aurait été plus léger.

Par bonheur, ce nouveau pacte avait de bonnes chances de remplacer l’ancien. Quant aux Aes Sedai issues du Peuple de la Mer, Egwene craignait de les perdre quoi qu’il arrive – en tout cas, celles qui désiraient retrouver leurs compatriotes. Mais le monde changeait pour de bon. Puisque les Régentes des Vents n’étaient plus un lourd secret, les anciennes pratiques n’avaient aucune raison de se perpétuer.