— C’est très inquiétant, souffla Bair. Nous devrions nous réveiller.
Amys se volatilisa soudain, faisant sursauter Egwene. Elle réapparut quelques secondes plus tard.
— J’ai pu gagner l’endroit où nous étions avant de venir ici, mais impossible de quitter la ville. Egwene al’Vere, je n’aime pas ça du tout !
Egwene tenta de se projeter au Cairhien, mais ça ne réussit pas. Alors, elle regarda par la fenêtre, inquiète mais déterminée. Oui, dehors on voyait du violet.
— Réveillez-vous si vous pouvez, dit-elle aux Matriarches. Moi, je me battrai. Un des Rejetés est ici.
Les Matriarches se consultèrent du regard.
— On vient avec toi, finit par dire Melaine.
— Parfait. Les autres, partez d’ici. Allez dans la rue des Musiciens, et restez-y jusqu’à ce que vous soyez réveillées. Melaine, Amys, Bair et Leane, nous filons dans une pièce située plus haut dans la tour. Les murs sont lambrissés et on y trouve un lit à baldaquin avec une moustiquaire. C’est ma chambre.
Les Matriarches hochèrent la tête.
Egwene se projeta chez elle. Sur la table de nuit, il y avait une lampe, mais elle ne brûlait pas – ici, en tout cas, parce que dans le monde réel, elle l’avait laissée allumée.
Les Matriarches et Leane apparurent autour d’Egwene. Leur venue fit osciller la moustiquaire du lit.
La tour trembla soudain. Le combat continuait.
— Soyez prudentes, dit Egwene. Nous traquons des adversaires qui connaissent ce terrain bien mieux que vous.
— Nous ferons attention, répondit Bair. On raconte que les Rejetés se croient les maîtres de Tel’aran’rhiod… Eh bien, nous verrons bientôt si c’est vrai.
— Leane, tu t’en sortiras ? demanda Egwene.
Elle avait été tentée de renvoyer la sœur dans le monde réel, mais avec Siuan, elle avait passé beaucoup de temps dans celui des Rêves. En matière d’expérience, on ne trouvait pas mieux.
— Je rentrerai la tête dans les épaules, Mère, répondit Leane. Nos adversaires étant plus nombreuses que nous, tu auras besoin de mon aide.
— J’admets que c’est vrai.
Les quatre femmes se volatilisèrent.
Pourquoi Egwene ne pouvait-elle pas quitter la tour ? C’était troublant, mais également utile. Bien sûr, ça signifiait qu’elle y était coincée. Mais Mesaana aussi !
Avec un peu de chance…
Chassés du bord du toit, cinq pigeons s’envolèrent.
Perrin se retourna. Tueur était derrière lui, son odeur rappelant celle de la pierre.
L’homme aux yeux durs regarda les oiseaux prendre leur envol.
— C’est toi qui les as créés ? demanda-t-il.
— Pour m’alerter, oui, répondit Perrin. J’ai supposé que tu n’aurais pas écrasé des coquilles de noix semées sur le sol.
— Bien raisonné, admit Tueur.
Derrière l’homme s’étendait une cité magnifique. Aussi splendide que Caemlyn, fut bien obligé de reconnaître Perrin. Ça semblait incroyable, mais Tar Valon s’avérait au niveau de la capitale du royaume d’Andor. Une œuvre d’art géante, presque chaque bâtiment rehaussé par des arches, des flèches, des sculptures et d’autres ornements.
Même les pavés étaient configurés d’une manière artistique.
Tueur baissa les yeux sur la ceinture de Perrin, où le jeune homme avait créé un étui spécial pour y ranger le ter’angreal. La pointe d’argent dépassait, tel le bout d’une natte ou d’une tresse. Une nouvelle fois, Perrin avait tenté de détruire l’artefact par la force de l’esprit, mais il n’y était pas parvenu. Les coups de marteau s’étaient eux aussi avérés inutiles. Quoi que soit cet objet, il était conçu pour résister à tout.
— Tu es devenu très bon, dit Tueur. J’aurais dû me débarrasser de toi il y a des mois.
— Il me semble que tu as essayé, fit Perrin en posant son marteau sur son épaule. Qui es-tu vraiment ?
— Un homme qui appartient à deux mondes, Perrin Aybara. Et possédé par les deux. Il faut que la pointe des rêves retourne à sa place.
— Avance d’un pas et je la détruirai, menaça Perrin.
Tueur ricana et… avança.
— Tu n’es pas assez fort pour ça, mon garçon. Moi-même, je ne pourrais pas le faire…
Le regard de Tueur se riva sur quelque chose, derrière l’épaule de Perrin.
Le pic du Dragon ! comprit le jeune homme. Il a craint que j’y aille pour jeter l’artefact dedans.
Était-ce une indication sur la manière de détruire le ter’angreal ? Ou Tueur tentait-il de l’abuser ?
— Ne me cherche pas, petit, grogna-t-il, une épée et un couteau apparaissant dans ses mains. Aujourd’hui, j’ai déjà tué quatre loups. Donne-moi la pointe !
Quatre loups ? Perrin n’avait vu qu’un mort parmi ses compagnons.
Il essaie de m’impressionner.
— Tu veux me faire croire que tu m’épargneras si je te donne cet objet ? Si je le fais, tu iras le replanter au Ghealdan. Et moi, je te suivrai. (Perrin secoua la tête.) Un de nous deux doit mourir, c’est inévitable.
Tueur hésita, puis il sourit.
— Luc te déteste, sais-tu ? Il te hait du fond du cœur.
— Et pas toi ? s’étonna Perrin.
— Pas plus qu’un loup déteste un cerf.
— Mais tu n’es pas un loup, fit Perrin en dévoilant ses dents.
Tueur haussa les épaules.
— Dans ce cas, finissons-en !
Il chargea comme un fou.
Gawyn courait si vite dans les couloirs que les sentinelles avaient à peine le temps de le saluer. Une lampe sur deux qu’il dépassait était éteinte, histoire d’économiser l’huile. Alors qu’il atteignait une rampe qui lui permettrait de monter dans la tour, il entendit des bruits de pas derrière lui.
Il dégaina son épée, ralentit et se retourna. Mazone et Celark s’immobilisèrent aussi. Désormais, les anciens Jeunes Gardes portaient un uniforme de la tour. Ces types allaient-ils tenter de l’arrêter ? Comment savoir quels ordres Egwene avait donnés ?
Ils saluèrent Gawyn.
— Vous faites quoi, les gars ? demanda celui-ci.
— Chef, répondit Celark, le visage dans l’ombre, quand un officier court à cette vitesse avec une telle expression sur le visage, on ne se demande pas s’il a besoin d’aide. On le suit, tout simplement.
Gawyn eut un grand sourire.
— Alors, venez !
Il s’engagea sur la rampe, les deux hommes sur les talons, épée au clair.
Les appartements d’Egwene étant très en hauteur, le cœur du prince battait la chamade lorsque ses compagnons et lui atteignirent le bon niveau.
Ils descendirent trois couloirs, puis Gawyn leva une main et sonda les ombres les plus proches. Étaient-elles assez sombres pour dissimuler un Couteau du Sang ?
Pointant la tête au coin du couloir, Gawyn étudia la porte de la Chaire d’Amyrlin. À peu de chose près, il se trouvait dans la même position que lorsqu’il avait ruiné ses plans, quelques jours plus tôt. Était-il en train de commettre la même erreur ?
Ses deux compagnons se tenaient derrière lui, attendant ses ordres.
Oui, il risquait de faire la même erreur. Pourtant, quelque chose avait changé. Aujourd’hui, il était prêt à protéger Egwene pour qu’elle accomplisse de grandes choses alors qu’il resterait dans son ombre. Cette mission le rendrait même très fier. Prêt à s’acquitter de tout ce qu’elle lui demanderait, il assurerait sa sécurité à n’importe quel prix.
Parce que c’était le devoir d’un Champion.
Il avança sur la pointe des pieds et fit signe à ses hommes de le suivre. Dans l’alcôve, l’obscurité ne semblait pas vouloir échapper à son attention, cette fois. Un bon signe.