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Elle aurait juré combattre depuis des heures. En réalité, ça devait faire moins de quinze minutes. Dans le chaos, elle avait perdu de vue les Matriarches.

Utilisant un dôme de silence pour étouffer le bruit de ses pas, la jeune dirigeante atteignit une intersection et jeta un coup d’œil dans le couloir qui croisait le sien. À gauche comme à droite, ce corridor était plongé dans les ombres.

Egwene avança, à la fois prudente et déterminée. La tour, c’était son fief. Et là, elle sentait qu’on avait violé son intimité, comme le jour du raid des Seanchaniens. Mais ce combat avait été très différent du précédent. Contre les Seanchaniens, tout était merveilleusement simple. Un ennemi imprudent, très facile à repérer…

Devant la jeune dirigeante, une chiche lumière filtra de sous une porte. Ses tissages préparés, Egwene s’introduisit dans la salle.

Deux femmes y murmuraient entre elles.

À la lumière que tenait la plus grande, Egwene les identifia très vite. Evanellein et Mestra – deux des sœurs noires qui avaient fui la tour.

Egwene expédia une boule de feu qui carbonisa Mestra.

Quand Evanellein couina de terreur, Egwene utilisa un truc que Nynaeve lui avait enseigné. Elle imagina que la sœur noire était stupide et incapable de penser ou de réagir.

Les yeux d’Evanellein se voilèrent et elle ouvrit la bouche. La pensée était beaucoup plus rapide que les tissages.

Egwene hésita. Que faire ? Tuer cette femme tant qu’elle était vulnérable ? À cette seule idée, son estomac se retourna.

Je devrais plutôt la capturer, non ? Ce serait…

Egwene cessa de penser parce que quelqu’un venait d’apparaître dans la pièce.

L’intruse portait une superbe robe noire aux broderies d’argent. Autour d’elle, l’obscurité tourbillonnait, faisant onduler sa jupe. Absolument pas naturel, cet effet n’était sans doute possible que dans le Monde des Rêves.

Egwene sonda le regard de la femme. Ses grands yeux bleus, piqués sur un visage anguleux encadré de courts cheveux noirs, brillaient de puissance.

Egwene sut aussitôt de qui il s’agissait. Pourquoi se battre ? Elle ne pouvait pas…

La jeune dirigeante sentit que son esprit changeait, devenant… docile. Paniquée, elle se défendit contre le phénomène. Tirant parti d’un moment de lucidité, elle put se projeter ailleurs.

Revenue dans sa chambre, elle s’assit sur le lit et se prit la tête à deux mains. Cette femme était incroyablement puissante !

Il y eut un bruit puis quelqu’un se matérialisa dans la pièce. Egwene se leva d’un bond, des tissages déjà en préparation.

Les yeux brûlant de colère, c’était Nynaeve. Les mains tendues pour canaliser, elle se retint de justesse.

— Les jardins ! dit Egwene.

Elle n’aurait pas dû retourner dans ses appartements. Mesaana les connaissait trop bien.

Nynaeve hocha la tête. En un éclair, Egwene se volatilisa et se rematérialisa au milieu des jardins, au rez-de-chaussée de la tour. Dans le ciel, l’étrange dôme violet dominait la ville. Qu’est-ce que c’était, et comment Mesaana avait-elle imposé ce phénomène à Tar Valon ?

Nynaeve se matérialisa à son tour.

— Elles sont encore en haut, souffla-t-elle. Je viens de voir Alviarin.

— Moi, j’ai vu Mesaana, et elle a failli m’avoir.

— Lumière ! Tu vas bien ?

Egwene hocha la tête.

— Mestra est morte. J’ai aperçu Evanellein, également…

— Il fait noir comme dans une tombe, là-haut, souffla Nynaeve. C’est à cause de nos adversaires, je crois… Mais Siuan et Leane vont bien. Il y a peu, je les ai vues lutter côte à côte. Juste avant, j’ai touché Notori avec une boule de feu. Elle est morte.

— Parfait… L’Ajah Noir nous a volé dix-neuf ter’angreal. Ça nous donne une estimation du nombre de sœurs à affronter.

Siuan, Nynaeve, Leane, les trois Matriarches et Egwene étaient en infériorité numérique. Mais l’Ajah Noir, en fin de compte, semblait manquer d’expérience du Monde des Rêves.

— Quelqu’un a vu les Matriarches ?

— Elles sont là-haut, répondit Nynaeve avec une grimace. Elles semblent bien s’amuser…

— Ça ne m’étonne pas, dit Egwene. Je veux que nous agissions en binôme, toutes les deux. On se matérialisera à des intersections, dos à dos, et on tentera de repérer des adversaires. Si tu vois une sœur noire, frappe sur-le-champ. Si quelqu’un te repère, dit : « On file ! » et on reviendra ici.

Nynaeve hocha la tête.

— La première intersection est dans le couloir de mes appartements. Corridor du côté sud. Je l’inonderai de lumière… Tiens-toi prête. De là, nous passerons au couloir supérieur, par la porte qui donne sur la rampe de service. Ensuite, ce sera une intersection après l’autre…

Nynaeve fit signe qu’elle avait compris.

Le monde devint flou autour d’Egwene. Dès qu’elle se matérialisa dans le couloir, elle pensa à une explosion de lumière, imposant sa volonté au décor. Tout s’illumina.

Une femme au visage rond était accroupie près d’un mur. Vêtue de blanc, c’était Sedore, une des sœurs… noires.

Elle bondit, haineuse, des flux jaillissant de ses mains. Plus rapide, Egwene projeta sa colonne de feu avant celle de son adversaire.

La sœur noire écarquilla les yeux alors que les flammes l’enveloppaient. Elle cria, mais la chaleur la réduisit très vite au silence. Carbonisé, son corps s’écroula sur les dalles.

Egwene s’autorisa un soupir de soulagement.

— Quelque chose de ton côté ? demanda-t-elle à Nynaeve.

— Non. Qui as-tu abattu ?

— Sedore.

— Vraiment ?

Nynaeve tourna la tête. Cette femme avait été une représentante de l’Ajah Jaune…

— Couloir suivant, fit Egwene avec un petit sourire.

Les deux femmes se projetèrent dans le prochain corridor et répétèrent l’opération. Cette fois, la lumière ne débusqua personne. Du coup, elles ne s’attardèrent pas.

Les deux couloirs suivants étaient également vides. Egwene allait donner l’ordre de partir quand une voix siffla :

— Pauvre crétine ! Ta stratégie est cousue de fil blanc.

Egwene pivota sur elle-même.

— Qui… ?

Elle s’interrompit en découvrant Bair. La vieille Matriarche avait changé de vêtements – et même de couleur de peau – pour se confondre avec les dalles et les murs blancs. Cachée dans une alcôve, elle était pratiquement invisible.

— Tu ne devrais pas…, commença-t-elle.

Devant les trois femmes, un mur explosa. Quand les gravats furent retombés, la fumée se dissipant, six sœurs noires apparurent dans la brèche. Sans attendre, elles tissèrent des flux de Feu.

Le temps de jouer à cache-cache était révolu.

Perrin sauta le mur d’enceinte de la Tour Blanche et se réceptionna de l’autre côté avec un bruit sourd. Dans le rêve des loups, les bizarreries continuaient. À présent, non content de capter des odeurs étranges, il entendait des bruits curieux. Du remue-ménage, à l’intérieur de la tour.

Il suivit Tueur, qui traversait les jardins puis approchait de la flèche blanche. Perrin ne le lâcha pas, bondissant plus qu’il courait.

L’étui du ter’angreal accroché à sa taille, Tueur gardait une légère avance.

Perrin se dota d’un arc long. Puis il s’immobilisa, l’arma et tira. Mais le tueur de loups bondit en hauteur et entra dans la tour par une fenêtre ouverte. Inoffensive, la flèche percuta un mur.

Perrin se propulsa jusqu’à la fenêtre et entra à son tour, Sauteur sur les talons.

Dans une pièce aux tentures bleues, la porte se referma en claquant. Perrin chargea, démolissant le battant avec son marteau pour gagner du temps.