À cet instant, la jeune dirigeante sentit quelque chose se refermer autour de son cou. Un objet métallique qu’elle connaissait et qui la terrifiait. En une seconde, la Source lui échappa, parce qu’elle n’était plus autorisée à s’unir à elle.
Paniquée, Egwene se tourna et vit qu’une femme se tenait près d’elle. Les cheveux noirs mi-longs, les yeux d’un bleu soutenu, elle n’était pas impressionnante, mais très puissante dans le Pouvoir. À son poignet, un bracelet était relié par une chaîne au collier qui enserrait le cou de la Chaire d’Amyrlin.
Un a’dam.
— Excellent, dit Mesaana. Tu es une gamine si turbulente…
Pour souligner sa désapprobation, elle eut un claquement de langue. Puis elle se transféra en emmenant Egwene avec elle dans une pièce sans fenêtres qui semblait avoir été forée dans la pierre… Il n’y avait même pas de porte.
En robe rouge et blanc, Alviarin attendait. Dès qu’elle vit Mesaana, elle s’agenouilla devant elle – non sans avoir coulé un regard suffisant à Egwene.
La jeune dirigeante s’en aperçut à peine. Debout, tous les muscles raidis, elle n’avait en tête qu’une idée : de nouveau, elle se retrouvait piégée.
Pas question d’accepter ça ! Plutôt crever que de revivre une chose pareille. En un éclair, des images défilèrent dans sa tête. Coincée dans une pièce, incapable de bouger de plus de quelques pas avant d’être retenue par le collier. Traitée comme un animal, avec dans un coin de l’esprit la certitude de finir un jour par craquer et de devenir ce qu’on voulait qu’elle soit.
Lumière ! Elle ne pouvait pas supporter ça de nouveau. Pas ça !
— Dis à nos sœurs qui sont là-haut de se retirer, ordonna Mesaana à Alviarin d’un ton très posé.
Egwene entendit ces mots sans vraiment comprendre leur sens.
— Ce sont des idiotes et leur prestation a été lamentable. Il y aura des punitions.
Par le passé, Nynaeve et Elayne avaient capturé Moghedien en utilisant un collier. Mise au secret, la prisonnière avait été forcée de leur obéir. Eh bien, le même sort attendait Egwene. Sans nul doute, Mesaana lui infligerait une coercition. Après, la Tour Blanche serait entre les mains des Rejetés.
Submergée par ses émotions, Egwene porta les mains à son cou pour tenter d’arracher l’a’dam. Alors qu’Alviarin se volatilisait pour aller transmettre les ordres, une lueur amusée brilla dans le regard de Mesaana.
Non, ça ne pouvait pas arriver ! C’était un cauchemar. Un…
Tu es une Aes Sedai…
En Egwene, une voix très calme venait de dire ces mots. Si paisibles qu’ils fussent, ils vibraient de puissance. Et ils résonnaient au plus profond d’elle-même. Cette voix lui était plus intérieure encore que la peur et la terreur.
— Maintenant, dit Mesaana, parlons de la pointe des rêves. Où puis-je la trouver ?
Quelle que soit la situation, une Aes Sedai reste calme et contrôle ses émotions.
Egwene éloigna ses mains du collier et les baissa. Elle n’avait pas passé l’épreuve et n’envisageait pas de le faire. Mais dans le cas contraire, comment aurait-elle réagi dans une situation pareille ? Se serait-elle écroulée ? Prouvant ainsi qu’elle n’était pas digne du châle qu’elle prétendait porter ?
— Muette comme une tombe, à ce que je vois, dit Mesaana. Eh bien, ça changera. Ces a’dam sont des artefacts tellement délicieux. Vraiment, en attirant mon attention sur leur existence, Semirhage s’est montrée si merveilleusement attentionnée. Je sais, ce n’était pas volontaire – dommage qu’elle soit morte avant que j’aie pu en mettre un autour de son joli cou.
Une déferlante de douleur, dans tout son corps, fit croire à Egwene qu’elle brûlait de l’intérieur. Les larmes aux yeux, elle manqua défaillir.
Mais la souffrance, elle connaissait, et elle avait même appris à rire pendant qu’on la tabassait. À la Tour Blanche, elle avait été prisonnière, et ça ne l’avait pas arrêtée.
Là, c’est différent…
En elle, la terreur dominait, qu’elle le veuille ou non.
Un a’dam, non, non et non ! Je ne pourrai pas supporter ça.
Une Aes Sedai doit en être capable, dit la part d’Egwene que la terreur ne colonisait pas. Une Aes Sedai peut tout supporter, sinon elle ne serait pas au service de tous et de chacun.
— Maintenant, s’impatienta Mesaana, dis-moi où tu as caché l’artefact.
Egwene contrôla sa peur, mais ce ne fut pas facile. Lumière ! Que c’était dur, au contraire ! Pourtant, elle y parvint. Ses traits se détendant, elle défia le collier en refusant qu’il ait le moindre pouvoir sur elle.
Mesaana hésita, troublée. Puis elle secoua la chaîne, infligeant un nouveau torrent de douleur à sa prisonnière.
Qui fit simplement disparaître ses tourments.
— Je viens de comprendre, Mesaana, que Moghedien a commis une erreur. Elle a accepté le collier.
— Que veux-tu… ?
— Ici, un a’dam est aussi impuissant que les tissages qu’il interdit. Un simple cercle de métal… Pour qu’il domine une personne, il faut qu’elle lui en concède le pouvoir.
Le collier s’ouvrit et tomba aux pieds d’Egwene.
Mesaana le regarda s’écraser sur le sol avec un petit bruit métallique. Les traits figés, elle dévisagea froidement Egwene. Sans paniquer, ce qui était remarquable. Au contraire, elle croisa les bras, impassible.
— Ainsi, tu as appris à maîtriser le Monde des Rêves…
Egwene soutint le regard de la Rejetée.
— Mais tu restes une gamine, continua Mesaana. Tu crois pouvoir me vaincre ? J’arpente Tel’aran’rhiod depuis plus longtemps que tu peux l’imaginer. Quel âge as-tu donc ? Une vingtaine d’années ?
— Je suis la Chaire d’Amyrlin.
— Une dirigeante qui règne sur des enfants.
— Non, qui guide une Tour Blanche debout depuis des milliers d’années. Des lustres de troubles et de chaos. Toi, tu as vécu le plus souvent en temps de paix. Étrange que tu te croies si forte alors que la plus grande partie de ta vie fut facile et confortable.
— Facile ? répéta Mesaana. Tu ne sais pas de quoi tu parles.
Aucune des deux femmes ne baissa les yeux. Egwene sentit une pression mentale, comme un peu plus tôt. Mesaana essayait de lui imposer sa volonté pour la réduire en esclavage et la forcer à l’implorer. Comme si elle voulait tirer parti de Tel’aran’rhiod pour altérer jusqu’à sa façon de penser.
Mesaana était forte. Mais ici, la puissance n’était qu’une affaire de perspective. Mesaana ne renoncerait pas, mais Egwene avait vaincu l’a’dam. Elle pourrait résister.
— Tu plieras, fit la Rejetée, très sereine.
— Tu te trompes, répliqua Egwene, la voix tendue. Ce n’est pas moi, le sujet. Egwene al’Vere est une enfant. Pas la Chaire d’Amyrlin. Je suis jeune, mais ce titre est ancien.
Là encore, aucune des deux femmes ne détourna le regard.
Egwene contre-attaqua, exigeant que Mesaana s’incline devant elle – non, devant la Chaire d’Amyrlin.
L’air sembla s’alourdir et quand Egwene inspira à fond, il lui parut… épais.
— L’âge ne veut rien dire, insista-t-elle. Jusqu’à un certain point, même l’expérience ne joue aucun rôle. Dans le Monde des Rêves, l’important, c’est la nature d’une personne. La Chaire d’Amyrlin est la Tour Blanche, et celle-ci ne pliera pas devant toi. Elle vous défie, Mesaana – toi et tes mensonges.
Deux femmes. Deux regards d’acier. Egwene retint son souffle, car elle n’avait pas besoin de respirer. Tout était concentré sur Mesaana. De la sueur ruisselant de son front, ses muscles tendus à craquer, Egwene luttait pour repousser la volonté de la Rejetée.