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Au fond d’elle-même, elle savait que cette femme – cette créature, plutôt – était un insecte sans importance tentant de renverser une gigantesque montagne. Bien entendu, la montagne ne bougerait pas. Et si l’insecte insistait, il…

Dans la pièce, quelque chose se brisa… tout doucement.

Alors que l’air redevenait normal, Egwene s’en emplit les poumons. En face d’elle, Mesaana s’écroula comme une poupée de chiffon. Les yeux encore ouverts, elle heurta le sol, un filet de bave au coin des lèvres.

Egwene se redressa, un peu sonnée, puis respira et expira un peu trop vite. Quand elle baissa les yeux sur l’a’dam, celui-ci disparut. Ensuite, elle regarda Mesaana, inerte sur le sol. Sa poitrine se soulevait encore, mais ses yeux ne voyaient plus rien.

Egwene prit le temps de récupérer, puis elle se leva et s’unit à la Source. Tissant des flux d’Air, elle souleva la Rejetée du sol et, avec elle, se projeta dans les étages supérieurs de la tour.

Des sœurs se tournèrent vers Egwene et sursautèrent. Ici, des gravats jonchaient le sol, mais la jeune dirigeante ne vit pas l’ombre d’une sœur noire.

Les Matriarches la regardèrent. Dans les débris, Nynaeve cherchait elle seule savait quoi. Il y avait aussi Siuan et Leane. Cette dernière arborait des coupures sur tout le visage, mais elle paraissait toujours solide.

— Mère, dit Siuan, soulagée. Nous avons eu peur que…

— Qui est-ce ? demanda Melaine en approchant de Mesaana, qui lévitait toujours, les yeux tournés vers le sol.

Quand ils se posèrent sur des flammes qui crépitaient encore sur les vestiges d’une tapisserie, la Rejetée gazouilla soudain comme une enfant.

— C’est elle, répondit Egwene, très lasse. Mesaana.

Les yeux ronds, Melaine dévisagea la jeune dirigeante.

— Lumière ! s’écria Leane. Qu’as-tu donc fait ?

— J’ai déjà vu ça, dit Amys. C’est arrivé à Sammana, une Matriarche Rêveuse que j’ai connue dans ma jeunesse. En rêve, elle a rencontré quelque chose ou quelqu’un qui a brisé son esprit. (Elle hésita un peu.) Jusqu’à la fin de ses jours, dans le monde réel, elle a passé son temps à baver, et il fallait lui mettre des langes. À proprement parler, elle n’était plus capable de s’exprimer, juste de babiller comme un bébé qui ne sait pas encore marcher.

— Egwene al’Vere, dit Amys, il serait peut-être temps que nous cessions de penser à toi comme à une apprentie.

Les mains sur les hanches, Nynaeve semblait impressionnée, mais elle restait prudemment unie à la Source. Dans le Monde des Rêves, sa natte avait repris sa longueur habituelle.

— Les autres sœurs noires sont parties, annonça-t-elle.

— Sur un ordre de Mesaana, oui, dit Egwene.

— Elles ne peuvent pas être bien loin, fit remarquer Siuan. Le dôme est toujours là.

— C’est vrai, dit Bair, mais il est temps que cette bataille finisse. Nos ennemies sont vaincues. Egwene al’Vere, nous nous reparlerons…

Egwene acquiesça.

— Je suis d’accord sur les deux points. Bair, Amys et Melaine, merci de votre aide, qui nous fut très précieuse. Vous avez gagné beaucoup de ji, et j’ai une dette envers vous.

Melaine baissa les yeux sur la Rejetée tandis qu’Egwene se retirait du Monde des Rêves.

— Egwene al’Vere, dit l’Aielle, je crois que c’est nous – et le monde entier – qui avons une dette envers toi.

Les autres hochèrent la tête.

Alors que les contours de Tel’aran’rhiod se troublaient autour d’elle, Egwene entendit Bair marmonner :

— Quel dommage qu’elle ne soit pas revenue vers nous !

Dans une ville en feu, Perrin courait au milieu d’une foule de gens terrifiés. Tar Valon, en flammes ! Sous un ciel rouge sang, les pierres elles-mêmes brûlaient. Comme un daim agonisant dont un léopard serre la gorge, le sol était secoué de convulsions.

Perrin vacilla et tomba quand un abîme s’ouvrit devant lui, des flammes en montant pour lui roussir les poils des bras.

Fous de terreur, des malheureux basculèrent dans le gouffre, presque instantanément réduits en cendres. Soudain, le sol fut jonché de cadavres. Sur la droite du jeune homme, un magnifique bâtiment aux fenêtres en forme d’arches commença à fondre, la pierre se transformant en une lave qui sourdait aussi de toutes les ouvertures.

Perrin tenta de se relever.

Ce n’est pas réel ! pensa-t-il.

— Tarmon Gai’don ! crièrent des gens. L’Ultime Bataille a commencé. C’est la fin ! Au nom de la Lumière, c’est la fin !

Les jambes hésitantes, Perrin s’appuya à un bloc de pierre et lutta pour se redresser. Un bras lui faisait très mal, et ses doigts manquaient de force, mais le pire, c’était la blessure de sa jambe, causée par une flèche. Son pantalon poisseux de sang, l’odeur de sa propre terreur montait à ses narines.

Ce cauchemar n’était pas réel, il le savait. Mais comment être insensible à l’horreur qui s’en dégageait ? À l’ouest, le pic du Dragon crachait de la fumée et des cendres qui tourbillonnaient dans le ciel. La montagne entière semblait en feu, des flots de lave surgissant de sa gueule. Perrin la sentit trembler – des spasmes d’agonie.

Autour de lui, les bâtiments se fissuraient, oscillaient sur leurs fondations, fondaient ou explosaient. Écrasés par des pierres ou carbonisés, les gens mouraient comme des mouches.

Non ! Il n’allait pas se laisser entraîner dans cette folie ! Autour de lui, les pavés éventrés se transformèrent en dalles propres et brillantes : l’entrée de service de la Tour Blanche.

Perrin se releva et se dota d’un bâton pour s’aider à boitiller.

Il ne détruisit pourtant pas le cauchemar, parce qu’il devait d’abord trouver Tueur. Dans Tar Valon en feu, il aurait peut-être un avantage. En ce qui concernait le rêve des loups, son adversaire était très expérimenté, mais avec un peu de chance, il l’aurait été assez, justement, pour éviter les cauchemars. Pris dans celui-là, il serait peut-être déstabilisé.

À contrecœur, Perrin changea d’avis et se laissa entraîner dans le mauvais songe. En principe, Tueur ne devait pas être loin.

Titubant dans la rue malgré son bâton, Perrin s’efforça de rester loin du bâtiment d’où se déversait de la lave. Ne pas réagir aux cris de terreur et de souffrance lui coûta un effort surhumain. Et il y avait aussi les appels au secours…

C’est là ! pensa-t-il en atteignant une ruelle.

Tueur y était, la tête inclinée, s’appuyant à un mur d’une main. À ses pieds s’ouvrait un abîme rempli de lave en fusion. Des gens s’accrochaient au bord de ce gouffre, hurlant de terreur. Tueur les ignorait, bien entendu. À l’endroit où sa main le touchait, le mur de brique peint en blanc se transformait en pierre grise – celle qu’on trouvait à l’intérieur de la tour.

Le ter’angreal pendait toujours à la taille du meurtrier de Danse entre les Chênes.

Ce mur fond à cause de la chaleur, pensa Perrin.

Ici, il était plus facile de modifier des détails de ce genre. Surtout lorsqu’on agissait en harmonie avec le monde que générait le cauchemar.

Tueur jura et retira sa main avant qu’elle soit brûlée. Quand le sol trembla sous ses pieds, il écarquilla les yeux, au bord de la panique. Alors qu’un autre abîme s’ouvrait près de lui – imaginé par Perrin –, il se retourna.

Une fraction de seconde, le jeune homme croisa le regard de son adversaire et vit qu’il croyait au cauchemar, le tenant pour réel. Même chose pour le premier abîme, dont il s’éloigna en levant une main pour protéger son visage de la chaleur.