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Ensuite, il se volatilisa… et réapparut près des gens qui s’accrochaient au bord de l’abîme. Comme eux, il pendait dans le vide. Le cauchemar l’absorbait, l’entraînait dans ses fantaisies et le forçait à jouer un rôle dans son scénario terrifiant.

Perrin faillit se faire prendre aussi. Un instant, il manqua reculer à cause de la chaleur de la lave. Mais il se ressaisit. Sauteur agonisait. Il n’avait pas le droit d’échouer.

Il imagina qu’il était quelqu’un d’autre : Azi al’Thone, un des gars de Deux-Rivières. Transformant ses vêtements, il se dota d’un beau pantalon, d’un gilet et d’une chemise blanche – des atours qu’aucun homme n’aurait portés pour travailler la terre à Champ d’Emond, mais qu’on voyait très souvent à Tar Valon.

Il avança et craignit d’être en train de faire les quelques pas de trop. Son cœur battant la chamade, il tituba quand le sol trembla de nouveau. S’il se laissait submerger par le cauchemar, il finirait comme Tueur…

Pas question ! pensa-t-il.

Il s’accrocha au souvenir de Faile et de son foyer. Même si son visage avait changé tandis que le monde tremblait, « chez lui », ce serait toujours chez lui.

Il avança jusqu’au bord de l’abîme – une façon de faire croire qu’il était partie prenante du cauchemar. Là, il cria de rage et se pencha pour aider les malheureux qui lâcheraient bientôt prise. Alors qu’il faisait mine de secourir quelqu’un d’autre, Tueur lui saisit le bras et se hissa hors de danger.

Au passage, Perrin lui subtilisa le ter’angreal. Rampant à demi, son adversaire se releva quand il fut assez loin du gouffre, dans la sécurité toute relative de la ruelle.

Discrètement, Perrin fit apparaître un couteau dans sa main libre.

— Que la Lumière me brûle ! jura Tueur. Je déteste ces horreurs…

Autour des deux hommes, le décor redevint l’entrée de service de la tour.

Perrin se releva et s’appuya à un nouveau bâton qu’il venait de créer. Puis il s’efforça d’avoir l’air terrifié, ce qui ne fut pas très difficile.

Alors qu’il le dépassait, Tueur baissa les yeux et vit qu’il serrait dans sa main la pointe des rêves.

Tandis que son adversaire écarquillait les yeux de surprise, Perrin lui enfonça dans le ventre le couteau qu’il tenait dans son autre main.

Tueur plaqua une paume sur la plaie et recula, les jambes mal assurées. Très vite, ses doigts furent rouges de sang.

Le chasseur de loups serra les dents alors que le cauchemar s’infléchissait autour de lui. Bientôt, il exploserait. Se redressant, Tueur baissa sa main ensanglantée. Dans ses yeux, la rage brillait comme un incendie.

Même avec l’aide du bâton, Perrin restait très instable sur ses jambes. Hélas, il était salement touché…

Le sol trembla et s’ouvrit juste à côté de lui. De la chaleur en monta et de la lave en jaillit, comme sur…

Perrin sursauta.

Comme sur le pic du Dragon !

Il baissa les yeux sur le ter’angreal qu’il tenait toujours.

Les songes angoissants des humains sont très forts, émit Sauteur dans son esprit. Vraiment très forts.

Alors que Tueur avançait vers lui, Perrin serra les dents et jeta la pointe des rêves dans la lave en fusion.

— Non ! cria Tueur alors que la « réalité » réapparaissait autour de lui.

Le cauchemar explosa, ses ultimes vestiges se dissipant.

Perrin se retrouva à genoux sur les dalles froides d’un petit couloir.

Sur sa droite, pas très loin, un morceau de métal fondu gisait sur le sol.

Le jeune homme sourit.

Comme Tueur, le ter’angreal venait du monde réel. À l’instar d’une personne, dans le rêve des loups, il pouvait être brisé et détruit. Au-dessus des deux hommes, le dôme violet n’était plus nulle part en vue.

Tueur avança et décocha un coup de pied dans le ventre de Perrin. Sa blessure au flanc lui arrachant un cri, le jeune homme manqua s’évanouir quand un autre coup suivit.

Va-t’en, Jeune Taureau, émit Sauteur, sa voix terriblement faible. Enfuis-toi.

Je ne peux pas te laisser !

Oui, mais moi, je dois t’abandonner.

Non !

Tu as trouvé ta réponse. Pars à la recherche de Sans Frontières… Il t’expliquera… le sens… de cette réponse.

Les yeux pleins de larmes, Perrin sursauta quand un autre coup de pied l’atteignit. Puis il cria de rage lorsque la « voix » de Sauteur – si familière et réconfortante – se tut dans son esprit.

Partie pour toujours.

La rage céda la place à l’angoisse.

La voix rauque, les joues ruisselant de larmes, Perrin s’éjecta du rêve des loups pour fuir le plus loin possible.

La piteuse débandade d’un lâche…

Egwene se réveilla avec un soupir. Les yeux encore fermés, elle inspira à fond. La lutte contre Mesaana la laissait épuisée, avec en plus une terrible migraine. À un souffle près, elle aurait pu perdre. En fin de compte, ses plans avaient été couronnés de succès, mais le poids de ces événements la laissait comme sonnée.

Pourtant, elle avait obtenu une grande victoire. À présent, il ne lui restait plus qu’à fouiller la tour pour découvrir la femme qui, une fois éveillée, aurait l’esprit d’une enfant en bas âge. D’instinct, elle devinait que Mesaana ne se remettrait pas de ce coup-là. Elle l’avait su avant même la tirade de Bair sur l’Aielle transformée en légume.

Egwene ouvrit enfin les yeux pour découvrir une pièce agréablement plongée dans la pénombre. À présent, elle allait devoir convoquer le Hall, et expliquer pourquoi Shevan et Carlinya ne se réveilleraient plus jamais.

Alors qu’elle s’asseyait dans son lit, la Chaire d’Amyrlin prit un moment pour saluer la mémoire des deux sœurs. Elle les avait prévenues des risques ; pourtant, le sentiment de les avoir trahies ne s’estompait pas. Il y avait aussi Nicola, toujours encline à aller plus vite qu’elle en était capable… Elle n’aurait pas dû être là ! Mais…

Egwene se tendit. Cette odeur, c’était quoi ? Avait-elle laissé une lampe allumée ? Depuis, elle aurait dû s’éteindre. S’unissant à la Source, elle tissa une petite boule de lumière qui vint léviter au-dessus de sa main.

Ce qu’elle découvrit la stupéfia.

La moustiquaire de son lit était constellée de taches de sang, et cinq corps gisaient sur le parquet. Trois hommes en noir, un Garde de la Tour qu’elle ne connaissait pas… et un jeune homme en veste rouge et blanc et pantalon assorti.

Gawyn !

Egwene sauta de son lit, oublia sa migraine et s’agenouilla près du prince. Une plaie béante au flanc, il respirait faiblement. Avec un tissage de Terre, d’Esprit et d’Air, elle essaya de le guérir, mais dans ce domaine, elle ne comptait pas parmi les meilleures. Pourtant, elle s’acharna. La blessure parut vouloir se fermer et les joues du jeune homme reprirent des couleurs. Hélas, ça ne suffirait pas.

— Au secours ! cria-t-elle. La Chaire d’Amyrlin a besoin d’aide !

Gawyn bougea un peu.

— Egwene, souffla-t-il en tentant d’ouvrir les yeux.

— Silence, Gawyn… Tu vas t’en tirer. Au secours ! C’est la Chaire d’Amyrlin qui appelle !

— Tu n’avais pas laissé assez de lumière…, souffla Gawyn.

— Pardon ?

— Le message que je t’ai envoyé…

— Nous n’avons reçu aucun message de toi. Tiens-toi tranquille. À l’aide, quelqu’un !

— Il n’y a personne dans le coin… J’ai crié aussi… Les lampes… c’est bien… tu n’as pas… (Gawyn eut un étrange sourire.) Je t’aime.

— Tiens-toi tranquille ! répéta Egwene.